Darras tome 15 p. 291
§ III. Églises de la Grande-Bretagne
17. L'Occident s'était ému de tant de désastres, mais il se trouvait dans l'impuissance de les réparer. Boniface IV lui-même ne put venir en aide aux infortunés chrétiens de Palestine et de Syrie. La famine, la peste, les inondations dont l'Italie et Rome eurent à souffrir durant son pontificat, absorbaient pour des misères plus rapprochées les ressources de l'église romaine. Cependant les conquêtes de la foi chrétienne aux extrémités occidentales du monde compensaient les pertes qu'elle faisait en Orient. Éthelbert, après
=======================================
p292 PONTIFICAT DE SAINT BOMFACE IV (608-615).
son baptême, s'était conduit autant en missionnaire qu'en roi ; il secondait de tout son pouvoir les travaux d'Augustin et de ses compagnons. Mellitus avait été sacré évêque de Londres et Justus de Rochester. Des églises et des monastères se construisaient par les largesses du roi dans les divers sièges épiscopaux. La fameuse abbaye de Westminster à Londres date de cette époque, ainsi que celle de Saint-Pierre et Saint-Paul à Cantorbéry. Nous avons encore trois chartes de donations faites à cette dernière par le pieux monarque. La formule en est remarquable : « Ethelbert, par la miséricorde du Dieu tout-puissant, roi catholique des Angles, à tous les fidèles qui attendent dans une bienheureuse espérance l'avènement glorieux de notre grand Dieu et Sauveur Jésus-Christ, salut et béatitude éternelle par la clémence du souverain Roi. — Moi, Ethelbert, confirmé sur le trône paternel, jouissant de la paix que Dieu nous a accordée, après avoir porté quinze ans le sceptre qu'il a confié à mes mains, illuminé par la grâce de l'Esprit-Saint dont les vénérables docteurs de la foi sacrée ont fait luire le rayon à mes yeux, converti sincèrement de l'erreur idolâtrique au culte du Dieu unique et véritable, je n'ai point voulu me montrer ingrat pour le saint-siége apostolique, qui a envoyé la lumière en ces contrées où nous étions assis à l'ombre de la mort. J'ai donc, par le conseil du très-bienheureux pape Grégoire et sur l'avis d'Augustin, le père spirituel qui a engendré mon âme à l'Évangile 1, construit un grand nombre d'églises. Mais aucune ne m'est plus chère que celle de Durovernum (Cantorbéry), dédiée au très-bienheureux Pierre prince des apôtres et à Paul le docteur des nations. Je l'ai enrichie, elle et son monastère, de vastes possessions et domaines. J'ai voulu, par le conseil du très-révérendissime archevêque Augustin, que l'abbé qui y préside fût pris parmi les saints religieux de son ordre et nous fût envoyé par le siège apostolique. Aujourd'hui je choisis ce lieu pour ma sépulture et celle des rois mes successeurs, espérant qu'un jour le prince des apôtres à qui Dieu a remis les clefs
-------------------------------------
1 Evangelicum meum genitorem Augustinum. (/Ethelbert., cart. I et il; Pair. la/., tom. LXXX, col. 341-342.)
========================================
p293 CHAP. V. — ÉGLISES DE LA GRANDE-BRETAGNE.
du royaume des cieux avec puissance de lier et de délier, daignera absoudre mon âme et lui ouvrir la porte du paradis. Je donne au trésor de cette église ma lance d'argent massif, mon sceptre d'or, ma selle enrichie de diamants avec le frein d'or, mon miroir d'argent, la tunique brodée d'or et de soie que le seigneur Grégoire, pape du siège apostolique, m'envoya comme un gage d'affection paternelle 1. » La législation d'Éthelbert, le premier code chrétien des Anglais, fut rédigée sous l'inspiration d'Augustin et portait pour titre : Haec sunt judicia quœ AEthelbertus rex constituit diebus Augustini2. Dans cette île où le «papisme», est aujourd'hui un mot d'injure et un objet d'horreur, le premier roi chrétien terminait ses ordonnances par ces paroles : «Si quelqu'un ose enfreindre cette loi écrite, qu'il sache qu'il en rendra compte au Dieu juge des justices et aux bienheureux apôtres Pierre et Paul3. »
18. Saint Augustin de Cantorbéry n'avait pas survécu à saint Grégoire le Grand, son collègue dans l'ordre de saint Benoît, son ancien abbé au monastère romain du Caelius, devenu comme pape l'auteur de sa mission dans la Grande-Bretagne, le créateur de la nouvelle hiérarchie ecclésiastique des Angles. « Parvenu au terme de sa carrière, dit le biographe, Augustin n'était plus retenu sur cette terre que par une paternelle sollicitude pour les fils spirituels qu'il allait laisser orphelins. Comme autrefois le prince des apôtres Pierre, qui s'était désigné de son vivant un successeur en la personne de Clément son disciple, Augustin, après avoir longtemps invoqué les lumières du Saint-Esprit, fit choix de Laurent, l'un des moines venus de Rome avec lui. Il le sacra de ses mains, en présence du roi Éthelbert et d'un peuple immense, et le fit asseoir sur la chaire épiscopale de Cantorbéry. Épuisé par les émotions de cette dernière cérémonie, l'apôtre se coucha pour ne plus se relever en ce monde. Il ouvrit encore la bouche pour recommander au roi, au clergé, aux fidèles qui l'entouraient, de garder la crainte du Seigneur, de persévérer in-
------------------------------
1 .Ethelbert., cart. m, col. 343-344. — 2 Leges /Ethelbert.; Patr. lat., tom, cit., col. 346. — 3 Ibid., col. 344.
=====================================
p294 PONTIFICAT DE SAINT EONIFACE IV (608-615].
violablement dans le culte du vrai Dieu, sans jamais plus souiller leur âme par des sacrifices idolâtriques; enfin il les conjura d'obéir au nouveau pontife comme à lui-même. Après avoir ainsi parlé, il inclina la tête, ses yeux se fermèrent à la lumière du monde pour s'ouvrir aux clartés éternelles des cieux 1. » (26 mai 004.)
19. Éthelbert, dont le règne se prolongea jusqu'en 616, ne fut pas moins dévoué au disciple qu'il l'avait été au maître. Laurent acheva la conversion des Angles : il travailla ensuite à ramener les évêques ainsi que les moines irlandais et bretons à l'unité des observances romaines. La principale divergence tenait à la question de la Pâque, dont nous avons vu saint Colomban porter à Luxeuil l'irritante controverse. Déjà Augustin avait eu à lutter pour le même sujet dans un synode où tous les moines de Bangor se trouvèrent réunis avec les évêques bretons du pays de Galles. Les efforts de l'illustre missionnaire ne purent triompher de l'obstination bretonne. «Reconnaissez-moi pour votre archevêque, dit Augustin, et prêtez-moi votre assistance pour enseigner aux Saxons le chemin de la vertu et de la vie. — Notre égal ne sera jamais notre supérieur, répondirent les bretons. — Eh bien donc ! s'écria le missionnaire, que Dieu par son juste jugement fasse pour vous de vos ennemis des ministres de mort. » Cette parole reçut quinze ans plus tard un accomplissement sinistre, lorsque le roi païen des Northumbres, Édilfrid, envahit le territoire de Galles à la tête d'une armée. Le combat se livra près du monastère de Bangor. Du haut d'une montagne voisine, les religieux au nombre de douze cents, se mirent en prières. « Ils en appellent à leurs dieux pour en faire mes ennemis, s'écria Édilfrid; quoique désarmés ils combattent contre moi! » Par ses ordres, un détachement de Saxons se précipita sur ces hommes de paix et les livra au tranchant du glaive. Laurent n'avait rien épargné pour prévenir ce lamentable événement. En
---------------------------
1 S. Augustini Vita, cap. l-li; Pair, lai., tom. LXXX, col. 90-91. Voici l'iDS-eription qui fut placée sur le tombeau de l'apôtre des ADglais :
Inclytus Anglorum preesul, pius et decus altum, Hic Auquslimis requiescit corpore sanctus.
=======================================
p295 CHAP. V. — ÉGLISES DE LA GRANDE-BRETAGNE.
610, il se rendit à Rome avec Mellitus de Londres et Justus de Rochester, pour consulter le pape Boniface IV. Ce pontife venait de réunir un concile, à l'occasion des dissentiments qui, depuis la mort de saint Grégoire le Grand, avaient éclaté entre les moines et le clergé séculier de Rome. Les trois députés de la Grande-Bretagne assistèrent à cette réunion. A leur retour, ils remirent au roi des Angles une lettre pontificale conçue en ces termes : « Au seigneur très-excellent et très-glorieux roi Éthelbert, Boniface, évêque, serviteur des serviteurs de Dieu.—Le monde entier connaît la foi sincère et intégre avec laquelle vous servez le Seigneur, et propagez son culte parmi vos sujets. Grâces immortelles soient donc rendues à ce grand Dieu, l'auteur de tout bien, qui inspire tous vos actes et vous a élevé à ce faîte sublime de la vertu. Nous n'avons point hésité, glorieux fils, à vous accorder toutes les demandes que vous avez adressées à ce siège apostolique par l'entremise de notre frère et coévêque Mellitus. Nous confirmons tous les décrets relatifs au monastère de Durovernum (Cantorbéry). Si quelqu'un des rois vos successeurs, si quelque évêque, clerc, laïque, osait dans l'avenir y porter atteinte, il tomberait sous l'anathême du bienheureux Pierre prince des apôtres, et de chacun de ses successeurs 1. »
20. La question monastique, réglée par le concile de Rome en 610, avait été soulevée par les récriminations du clergé séculier après le pontificat de saint Grégoire le Grand. Il s'agissait de savoir si les religieux, par le fait de leur renonciation au monde, devaient être exclus des fonctions ecclésiastiques et de l'administration des sacrements. Le concile, présidé par saint Boniface IV, fit justice des prétentions exclusives et intéressées des clercs. Voici le décret fameux dans lequel les pères rétablirent la vérité, et confirmèrent officiellement par leurs éloges la règle bénédictine. « Quelques esprits plus enflammés par l'amertume de la passion que par le zèle de la charité soutiennent sans aucun fondement que les moines, en mourant au monde pour vivre à Dieu, devien-
-------------------------------
1 S. Bonifac, Epist. ad .Ethelbert.; Pair, lat., tom. LXXX, col. 106.
========================================
p296 PONTIFICAT DE SAINT BONIFACE IV (608-61 S).
nent incapables d'exercer les fonctions sacerdotales et d'administrer les sacrements de baptême ou de pénitence. C'est une erreur complète. S'il en était ainsi, le très-bienheureux Grégoire qui avait embrassé la profession religieuse n'aurait pu être élevé au faîte suprême de la dignité apostolique. Le caractère divin du sacerdoce emporte le pouvoir d'exercer le ministère, de lier et de délier, d'absoudre les âmes. C'est ainsi qu'Augustin l'apôtre des Bretons et le disciple du très-saint Grégoire, c'est ainsi que saint Martin de Tours ont acquis une gloire immortelle, et tant d'autres illustres moines qui ont porté avec éclat l'anneau pastoral des évêques. Le législateur du monachisme, Benoît, n'a point introduit dans sa règle de prohibition semblable, il s'est contenté de rappeler le précepte de saint Paul : Nemo enim militans Deo implicat se negotiis sœcularibus. Nous conformant donc à la discipline canonique et aux exemples des pères, nous déclarons que ceux des moines que leur mérite fait élever au sacerdoce peuvent exercer le ministère de leur ordre, qu'ils ont le droit de lier, de délier et d'absoudre 1.