Jansénisme 6

Darras tome 37 p. 268

 

3° Avec la Sorbonne et les parlements, le parti gagnait les or­dres religieux. Depuis longtemps, il avait les sympathies de l'Oratoire. C'est chez les Chartreux qu'il tenait des rendez-vous : ces austères cénobites s'étaient laissés prendre par l'apparence des austérités. Peu à peu, le jansénisme s'était infiltré à Sainte-Gene­viève. Les autres congrégations religieuses, sauf les Jésuites et les Sulpiciens, étaient toutes, plus ou moins, sur la voie du précipice, où, à la fin du siècle, Fénelon nous les montrera tombées. La vérité comptait alors peu de tenants : ce n'était pas l'ère des martyrs, sauf pour le service de l'erreur, et encore avait-on mis le martyre au plus bas prix.

 

 148. Saint-Cyran, sur le lit de mort, avait dit à son médecin : « Allez, dites aux jésuites qu'ils n'ont que faire de désirer ma mort, et qu'ils n'y gagneront rien, parce que je leur laisserai peut-être une douzaine de personnes après moi, qui leur feront plus de peine que moi. » Saint-Cyran faisait allusion à ces solitaires dont Du Fossé a déjà célébré la conversion. Ces solitaires étaient des gens du monde qui venaient, à Port-Royal, se mettre sous la direction des Mères Agnès et Angélique Arnauld. Le premier fut un de leurs neveux, l'avocat Lemaistre. Célèbre au barreau, à la veille d'épou­ser une de ses cousines, il s'était laissé ébranler par Saint-Cyran et vint se réfugier, près de Port-Royal, comme un nouveau Paul er­mite, dans une cabane en planches de sapin. Son frère, Lemaistre de Philipsbourg, ainsi nommé parce qu'il s'était distingué au siège de cette ville, vint rejoindre son frère dans sa cabane, pour y faire pénitence. Le troisième solitaire fut Claude Lancelot, le futur au­teur du Jardin des racines grecques, un vrai jardin janséniste où l'on ne voit ni fleurs, ni verdure et dont les fruits sont cachés sous terre. Saint-Cyran l'avait endoctriné d'autant plus facilement que Lancelot était plus candide. A côté de ces trois pierres fondamen­tales du quartier général des sectaires, nous n'avons plus à citer Arnauld, recruté comme les précédents et réservé à un rôle plus belliqueux; mais nous devons indiquer Nicole  et Lemaistre  de

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Sacy. Sacy avait une âme douce, qu'on gagnait avec un compli­ment ; du reste, nulle couleur, nulle flamme, un ton uniforme, mais ferme et entêté, comme tous les esprits médiocres. On lui doit une traduction de la Bible, qui, malgré son origine hérétique et ses défauts de tous genres, n'a pas, à beaucoup près, perdu toute considération. Pierre Nicole, né à Chartres, en 1625, était une âme d'une incroyable faiblesse : il tremblait toujours. Malgré cette timi­dité extraordinaire, Arnauld le prit pour second et en fit d'autant mieux ce qu'il voulut. On doit à Nicole, avec ses Lettres sur l'hé­résie imaginaire et une foule de publications pour la défense de la secte, un concours à la Perpétuité de la foi, qu'achevèrent Arnauld et Renaudot ; et les Essais de morale que tout le monde connaît, mais qu'on ne lit plus. Les Essais de Morale de Nicole, l’Année chrétienne, de Letourneur, et la Doctrine chrétienne  de Mésenguy, furent longtemps parmi nous, sous d'autres titres, les chevaux de rechange des bibliothèques ecclésiastiques : il était difficile de plus mal choisir.

 

A ces ouvriers de la première heure vinrent s'adjoindre une foule d'autres adhérents; leur nombre obligea d'en écouler une colonie à Port-Royal des Champs. Besoigne, l'historien janséniste, à cé­lébré longuement leurs vertus. Nous nous contenterons de les citer, savoir : Arnauld de Luzancy, fils d'Arnauld d'Andilly ; Victor Pallu, médecin ; Pierre Mangellin, chanoine de Beauvais; Wallon de Beaupuy, élève d'Arnauld en Sorbonne ; Litolphe de Suzarre, évêque de Bazas ; François Jackin, gentilhomme anglais; Raphaël Moreau, chirurgien ; d'Epinois Saint-Ange ; Pertuis de la Rivière, cousin germain de Saint-Simon; le Secqet de Portes, jeunes offi­ciers ; le chevalier de la Petitière, grand duelliste ; Antoine Giroust et Charles Duchemin, prêtres ; François Bouilli, chanoine d'Abbeville; Hamon, médecin ; De Gué de Bagnols et de Bernière, anges temporels, procureurs généraux de Port-Royal. Tout le monde sait que les jansénistes avaient su s'attirer encore les sympathies de Boileau, de Racine et de Pascal.

 

Ces solitaires servaient à trois fins : 1° ces messieurs étaient les serviteurs de ces dames de Port-Royal, chambellans du rigorisme,

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cordonniers, menuisiers, jardiniers, etc. ; 2° ils faisaient le ser­vice des petites écoles et, en qualités d'instituteurs, recrutaient à la secte les petits enfants ; 3° ils s'occupaient d'études et publiaient des ouvrages qui ne furent pas tous consacrés à l'étroite et ingrate défense de Jansénius, de Saint-Cyran et d'Antoine Arnauld.

 

149. Ces prospérités de la secte eurent un retour : c'est un inter­mède réjouissant et caractéristique. Un beau matin, un estafier de la cour frappe à la porte du grand docteur de la secte et produit un ordre de la reine-mère, enjoignant à Arnauld et à Barcos d'aller à Rome pour y rendre compte de leur doctrine. Ces messieurs avaient huit jours pour faire leurs préparatifs et partir. L'ordre était ha­bile ; il était orthodoxe et conforme aux principes catholiques. Mais Arnauld était plus habile que la reine et que Mazarin, son conseiller. Tout fut mis en mouvement, et, en quelques heures, l'ordre royal devint l'événement du jour. Ce fut une vraie proces­sion vers le Louvre. Anne d'Autriche dut subir la série de remon­trances qu'Arnauld lui fit adresser. Défilèrent dans ce but devant Sa Majesté, successivement et sans interruption, le Parlement, le clergé, l'Université, la Faculté de théologie, la maison de Sorbonne.

 

Le même jour, 14 mars 1644, Arnauld, plus effrayé qu'il n'en voulait avoir l'air, remettait entre les mains des prélats qui s'étaient constitués ses patrons, la déclaration suivante. Le lecteur en admi­rera la sincérité et le courage :

 

« Comme je puis jurer solennellement devant Dieu, qui est la vérité même, que je n'ai composé le livre de la Fréquente commu­nion que par le seul amour de la vérité et le désir du salut des âmes, je puis protester aussi, devant sa divine majesté, par le seul mouvement libre et volontaire de ma conscience, que je le soumets du fond de mon âme, ainsi que je l'ai toujours soumis, au juge­ment de l'Église romaine, de notre saint père le Pape, que je vé­nère avec tous les fidèles, comme le souverain vicaire de Jésus-Christ en terre, et auquel, en cette qualité, je remets de tout mon cœur, et ce qui concerne ma personne et ce qui regarde mes senti­ments ; de tous les évêques catholiques que je respecte comme

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mes Pères ; de Mgr l'illustrissime archevêque de Paris, à qui je rendrai toujours en toutes choses l'obéissance que je lui ai vouée publiquement ; de la Faculté de théologie que j'honore comme une mère, et pour qui j'aurai toute ma vie un très humble respect et une très ardente affection. Et comme j'espère, avec la grâce de Dieu, que ni le désir des biens, ni la crainte des maux temporels, ne m'empêcheront jamais de défendre la vérité ; aussi, l'amour opiniâtre de mes propres sentiments ne me fera jamais oublier ou blesser en la moindre chose l'obéissance et la soumission parfaite que je dois et que je veux toujours rendre à l'Église, dont je re­connais et révère la puissance et l'autorité, qui est celle de Jésus-Christ même, comme étant une et également inviolable dans la succession de tous ses pasteurs et de tous ses conciles, depuis le premier siècle jusqu'au siècle présent, et depuis aujourd'hui jus­qu'à la fin du monde. — Fait à Paris, le 14e jour de mars 1644.— Antoine Arnauld. »

 

Malgré cette déclaration, l'ordre de partir fut maintenu. Arnauld d'Andilly, la duchesse de Longueville, Chavigni, Bignon et autres étaient d'avis qu'Arnauld et Barcos devaient se rendre à Rome et défendre courageusement, sinon fortement, les doctrines de la secte ; Barcos et Arnauld prirent un autre parti : ils s'éclipsèrent. Alors commence cette odyssée des petites cachettes du grand Arnauld ; pendant vingt-cinq ans, Arnauld va rôder de cachette en cachette ; c'est dans les ténèbres qu'il conduira ses machina­tions, et ne reparaîtra plus au grand jour qu'à la paix Clémentine.

 

150. Malgré l'éclipse totale d'Arnauld, la secte ne cessait pas de  se répandre. La province fut bientôt envahie de toute part. Les séductions s'y exercent plus aisément qu'à Paris ; les esprits s'y défendent moins bien ; souvent ils estiment à gloriole de partager l'opinion de Paris. La secte grandit également en Belgique, pre­mière source du mal ; en Lorraine, sur le Rhin, à la cour d'Espagne et jusqu'en Pologne. Enfin, l'argent abondait entre les mains de la cabale. On y soignait, avec une sollicitude toute spéciale, ce nerf de la guerre et de l'hérésie. Le génie des recettes y atteignait une grande perfection. Cela s'appelait la Boîte à Pérette, si célèbre

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depuis : fraîche née, elle pouvait déjà tenir tête au trésor royal. « L'abondance, disent les Mémoires, y vint de divers endroits, d'où on fît un fonds propre à fournir à toutes les dépenses que pouvait demander le vaste projet qu'on s'y proposait. » Princesses, mar­quises, bourgeoises, vivantes, mourantes, se dépouillaient pour le diable avec un entrain qu'elles n'auraient pas mis pour le bon Dieu. Dans ces conditions merveilleuses, le jansénisme rêvait la conquête des cent trente-cinq évêchés de France, comme autrefois le donatisme avait fait la conquête des quatre cents sièges d'Afri­que. L'ambition de l'épiscopat était un piège ; la secte y eut recours : elle annonça que la curée était ouverte et que les pre­miers arrivés seraient les premiers pourvus. « On assurait hardi­ment, dit le P. Rapin, que, dans six ans, on serait maître de tous les évêchés, pour les distribuer à ceux qui suivaient la nouvelle doctrine.» Mais il fallait gagner la cour, sans laquelle, les meneurs le sentaient bien, on n'aboutirait pas, sous un régime dont le pre­mier article était l'union de l'Église et de l'État.

 

151. « La reine, disait le cardinal Mazarin, est admirable dans l'affaire des jansénistes. Quand on en parle en général, elle veut qu'on les extermine tous ; mais quand on lui propose de pendre quelques-uns d'entre eux et qu'il faut commencer par M. d'Andilly, ou quelque autre, elle s'écrie aussitôt qu'ils sont trop gens de bien et trop amis du roi. » La régente était entre deux courants. D'un côté, sa conscience et sa foi, le clergé, les jésuites, la France et la cour de Rome l'excitaient à réprimer le mal. De l'autre, tous les ennemis de Rome, le Parlement, quelques évêques, quelques Sorbonnistes, quelques grandes dames lui faisaient goûter, sinon les doctrines, du moins les manières et les vertus, fort célébrées des Jansénistes. Fille d'Eve, elle se plaisait à jouer avec le serpent. D'Andilly, qui en remplissait le rôle, lui offrait volontiers les fruits de ses jardins. L'ombre des espaliers de Pomponne couvrira le docteur Arnauld dans toutes ses cachettes ; on le cherchera toujours avec l'intention de ne jamais le trouver.

 

Il ne faudrait pas croire, au surplus, que l'orthodoxie laissa carte blanche au Jansénisme. Le théologal de Paris, Habert, mar-

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che sur les traces du grand Gondé. Le fondateur de la congréga­tion de la Mission, Vincent de Paul et le fondateur de Saint-Sulpice, Olier, secondent un si beau zèle. L'ami de S. François de Sales, si compromis à Bourg-Fontaine, et si violent ennemi des Jésuites, entre pourtant dans la lice, avec trois écrits intitulés : 1° Apostille sur le livre de la Tradition de l’Eglise du sieur Arnauld; —2°Du rare et fréquent usage de l'Eucharistie ;  — 3° Usage de la Pénitence et de l'Eucharistie. Le P. Bourgoing, général de l'Ora­toire, publie une Déclaration présentée à la reine par le père général de l'Oratoire, au nom de la congrégation, sur quelques points tou­chant la Pénitence. Un ecclésiastique, fort célèbre alors dans Paris par quantité d'actions d'une dévotion très éclairée, et dont Abelly doit écrire la vie, Renard, publie le Juge sans intérêt sur le livre de la Fréquente communion et les Maximes tirées de la doctrine des conciles et des Pères, opposées à celles du livre de la Fréquente com­munion. Un autre prêtre, nommé Invernoi, publie un bon travail intitulé : De la réitération du sacrement de Pénitence. Un anonyme publie la: Conformité des principes du livre de la Fréquente commu­-nion avec ceux de Marc-Antoine de Dominis archevêque schismatique. Raconis, évêque de Lavaur, qui aura la gloire d'être pour cela moqué par Boileau, publie deux gros volumes: Examen et juge­ment du livre de la Fréquente communion fait contre la fréquente communion et publié sous le nom du sieur Arnauld, docteur de Sor-bonne. Launoy lui-même se croit obligé de combattre Arnauld par un écrit intitulé : L'esprit du concile de Trente touchant la satisfac­tion dans le sacrement de pénitence. Le savant P. Petau dans un grand traité historique de la Pénitence, divisé en huit livres, acca­ble Arnauld du poids de son érudition. Deux autres écrits attribués aux Jésuites vont déchirer tous les voiles du complot hérétique et jeter les derniers cris d'alarme. Le premier intitulé : Remarques judicieuses sur le livre de la Fréquente communion, observe que « les ancêtres de M. Arnauld étaient de la religion prétendue réfor­mée, et qu'on ne devait pas souffrir qu'un jeune docteur, né de tels parents, écrivit contre une doctrine et une pratique reçues partout dans l'Église. » Le second, attribué au P. Séguin, frère du premier

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médecin de la reine, et intitulé : Sommaire de la théologie de M. Arnauld, extrait du livre de la Fréquente communion et des maxi­mes de M. de Saint-Cyran, dit enfin toute la vérité, et à qui de droit. (1).

 

   152. Sous le coup de ces réfutations, Arnauld n'était pas homme à garder le silence. A la fin de l'année 1644, il publie sa première apologie de Jansénius, et la fait suivre d'une seconde, où, frappant sur Habert, il atteint le grand Condé. En 1645, il répond à l'évêque de Lavaur, et, négligeant une partie de ses moindres adver­saires, il concentre ses coups sur le P. Petau, en décochant ça et là quelques flèches sur le saint abbé Renard. A Paris, tout favorise  Arnauld, surtout les belles dames qui ont besoin de se refaire une virginité : la pourriture a toujours des affinités faciles pour ce qui la favorise et lui appartient. Pour laisser le cancer ronger à son aise les chairs vives, l'archevêque de Paris, Gondi, fait une ordonnance, par laquelle il défend de traiter ces sortes de matières dans les prédications ; il va jusqu'à défendre de dogmatiser en public sur ces matières. A l'occasion du livre d'Habert, le coadjuteur de Paris, en l'absence de son oncle, fait une ordonnance pareille pour renouveler les défenses de traiter dans les sermons et dans les catéchismes, les matières contentieuses de la grâce. Les chiens de garde étant ainsi muselés, les loups s'en donnent à leur aise au milieu des brebis, mais sous la peau des brebis mêmes, avec les ruses et les dents des renards. Quand des contro­verses s'agitent sur des questions peu ou point susceptibles d'éclair­cissements, sur des matières d'ailleurs libres et licites, l'interdic­tion des controverses sert à calmer les passions et ne saurait nuire à la vérité. Mais quand les controverses ont pour objet de défendre la vérité définie ou définissable, l'interdiction ne nuit plus qu'à la vérité. Malgré l'interdit, l'erreur ne cesse pas de se répandre ; la vérité, empêchée de se défendre, perd du terrain. Pour avoir trop voulu s'assurer la paix on la compromet davantage, et pour avoir voulu s'éviter la guerre, il faut venir à de plus longs et plus diffi-

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(1) RiCARD, Op. cit., p. 181 et passim.

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ciles combats. Depuis Constantin cela est écrit, en lettres de feu, presque à toutes les pages de l'histoire.

 

   153. Jusqu'en 1653, Rome avait condamné au moins la préface  de la Fréquente communion et les cinq propositions de Jansénius.  La bulle d'Innocent X disait expressément que les cinq proposi­tions avaient été présentées au Pape, par les évêques de France comme étant les plus remarquées entre celles de Jansénius. Elle les reproduisait textuellement. Elle les condamnait l'une après l'autre comme hérétiques et injurieuses à la bonté de Dieu. Un paragraphe spécial signifiait que, si la condamnation expresse ne tombait que sur les cinq propositions déférées au jugement du Saint-Siège, le Pape ne prétendait aucunement approuver les autres sentiments de  Cornélius Jansénius,  contenues  dans son livre. L'effet fut immense. L'assemblée du clergé et la Sorbonne avaient acclamé la bulle.  La faculté de théologie avait même déclaré que si un de ses membres défendait quelqu'une des propo­sitions condamnées, il serait rayé de la liste des docteurs. Malgré cette unanimité d'adhésion, l'archevêque de Sens, celui qui mettait du poivre dans sa croix pectorale, les évêques de Comminge et de Beauvais attaquèrent publiquement la bulle pontificale. Le Saint-Père nomma sur-le-champ une commission d'évêques pour exami­ner la cause de ces trois prélats. Les jansénistes, voulant éviter la censure  apostolique, recoururent à un nouveau stratagème : ils imaginèrent la distinction du droit et du fait; d'une part, les cinq propositions, considérées en elles-mêmes, étaient justement con­damnées ; d'autre part, elles ne se trouvaient pas dans le livre de Jansénius et n'étaient pas condamnées dans le sens de l'auteur. Le 9 mars 1654, trente-huit évêques furent assemblés au Louvre, et ils nommèrent huit commissaires pour examiner le texte de Jansénius, relativement aux cinq propositions. Après dix séances, l'assemblée déclara, le 28 mars, que les cinq propositions exis­taient dans le livre de l'évêque d'Ypres, et qu'elles avaient été condamnées dans le sens du même livre. L'archevêque de Sens et l'évêque de Comminge, jusqu'alors contraires, se  soumirent, à cette décision, qu'ils signèrent ; et elle fut envoyée au pape Inno-

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cent, qui le 25 avril, condamna de nouveau le livre de Jansénius, ainsi que tous les ouvrages publiés jusqu'alors pour sa défense : de plus, par un bref du 29 septembre, il remercia les évêques français de la belle délibération de leur assemblée, et protesta qu'il avait condamné dans les cinq propositions le livre de Jansé­nius, qui était contenu dans le livre intitulé Augustinus.


   154   Devant ces décisions,  Arnauld ne put se contenir : le 10 juillet 1654, il adressait à un duc et pair, une lettre dans laquelle il soutenait que Jansénius n'avait pas enseigné les cinq propositions condamnées ; qu'en tous cas, la décision de l'Église sur ces ques­tions n'obligeait pas, parce que l'Église n'est pas infaillible sur les faits dogmatiques. En présence de ces décisions, la conscience reste donc libre ; et, pour le for extérieur, il suffit de garder un silence respectueux. Cent trente docteurs condamnèrent la lettre d'Arnauld, et déclarèrent que si, dans cinq jours, Arnauld n'avait pas rétracté ce sentiment, il serait dégradé du doctorat. En effet, le 31 janvier 1655, Arnauld fut exclu de la Sorbonne, soixante-dix docteurs, réfractaires comme lui, furent frappés de la même peine. Quant à la prétention d'Arnauld de se croire obligé en droit et de se tenir libre en fait, voici le jugement qu'en porte l'abbé Maynard :

 

« Sans doute, dit-il, l'Église n'est pas infaillible sur les faits pu­rement profanes ou purement personnels ; mais il en est autre­ment des faits dogmatiques, c'est-à-dire inséparablement liés à une question de foi. Admettez la faillibilité de l'Eglise en pareil cas, et aussitôt la foi et la tradition chrétiennes se trouveront compro­mises. Evidemment, l'inspiration et l'autorité de l'Église devien­draient illusoires, si elle ne pouvait condamner que des erreurs abstraites, sans avoir droit de décider jamais que ces erreurs ap­partiennent à tel homme, à tel livre. Tous les hérétiques échappe­raient à ses anathèmes, se moqueraient d'elle et de ses décisions ; il leur suffirait de dire, comme les jansénistes, qu'elle ne les a pas entendus, qu'elle ne sait pas lire ; et alors on continuerait à ré­pandre l'erreur, tout en accordant à ses oracles un respect dérisoire et sacrilège : ce serait la souffleter à genoux. Les livres circuleraient malgré ses prohibitions, les sectes subsisteraient dans son sein,

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quelque effort qu'elle fit pour les en chasser, et resteraient chez elle malgré elle. Le drapeau ennemi flotterait sur la place à côté du sien. Chefs et soldats braveraient ses foudres, et s'arrogeraient d'eux-mêmes, dans la grande république chrétienne, des droits de nationalité qu'elle ne pourrait leur ravir. » (1)

 

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