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40. La défection du comte de Blois fut, à quelques jours d'intervalle, compensée par un trait d'héroïsme chrétien, digne d'être inscrit aux actes des martyrs. Un chevalier de la suite de Boémond, nommé Rainald Porquito, avait été fait prisonnier par les Turcs au dernier combat du pont Saint-Siméon. « L'émir Ak-Sian en espérait, dit Tudebode, une grosse rançon. Il le fit donc conduire sur le rempart, avec ordre de s'adresser à nos soldats ses compagnons d'armes, pour leur demander la somme nécessaire à son rachat et le soustraire ainsi à une mort certaine. Rainald parut donc, chargé de fers, en vue du camp des croisés, qui accoururent en foule à ce spectacle. Boémond et les princes attendaient ce qu'il allait dire. Seigneurs, s'écria-t-il d'une voix vibrante, comptez-moi pour mort. Mais, je vous en supplie comme mes frères en Jésus-Christ, ne faites aucun sacrifice pour ma rançon. Dieu est avec vous et le sera toujours. Au dernier combat, tout ce qu'il y avait en cette ville de grands et braves guerriers a succombé sous vos armes : douze émirs et quinze cents nobles ont péri. Il ne reste plus à Antioche un seul homme qui soit capable de la défendre, et qui ose se mesurer avec vous. — Ak-Sian était à côté du captif. — Que vient-il de dire ? demanda l'émir à un drogman. — Rien de bon pour nous, répondit l'interprète.— Ak-Sian fit alors ramener son prisonnier dans l'intérieur de la ville. Quittant lui-même le rempart, il rejoignit Rainald et lui fit dire par le drogman : Voulez-vous trouver parmi nous honneurs et richesses ? — A quelles conditions ? demanda le prisonnier. — Renoncez à votre Dieu, fit répondre l'émir, et embrassez la religion de Mahomet. Tout ce que vous pourrez désirer
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1.Guillelm. Tyr., loc. cit.
2.Guibert. Novjg., I. VlII, cap. v, col. 812.
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ensuite, or, argent, chevaux, palais, femmes, honneurs et dignités, tout sera mis à votre disposition. — Rainald parut se recueillir : — Donnez-moi, dit-il, quelques instants pour réfléchir à cette proposition. — L'émir y consentit de grand cœur. Raynald s'agenouilla alors, les mains jointes, le visage tourné à l'orient (du côté de Jésusalem), et demeura longtemps en prière, conjurant à haute voix le Seigneur de lui faire miséricorde et de le recevoir dans le sein d'Abraham. — Que dit-il? demanda l'émir. — Il est bien loin de vouloir renier son Dieu, répondit le drogman. — A ces mots, l'émir fit signe à ses gardes, qui se précipitèrent sur le chevalier, et en grande joie lui tranchèrent la tête. Les anges du Seigneur recueillirent l'âme du martyr et la présentèrent au Dieu pour l'amour duquel il venait de souffrir la mort. La résistance du héros avait exalté la fureur de l'émir. Il se fit amener les autres prisonniers de guerre chrétiens. On les dépouilla de tous leurs vêtements, on les attacha les uns aux autres avec des chaînes de fer, puis on les rangea en un cercle pressé et compacte. L'émir fit entourer cette masse vivante de bottes de paille et de foin, auxquelles il fit mettre le feu. Du sein de l'horrible brasier, les chrétiens firent entendre un cantique d'allégresse dont les derniers accents se perdirent avec leur vie. Tous furent ainsi martyrisés en ce jour, portant au ciel leurs robes blanches, devant le trône de l'Agneau immolé pour les péchés du monde1. »
41. Comme l'avait dit, du haut des remparts, le chevalier martyr, la ville d'Antioche, à moins d'un prompt secours venu de l'extérieur, ne pouvait plus prolonger sa résistance. La mort de ses plus vailllants défenseurs, la rareté des vivres, la presque impossibilité de renouveler les approvisionnements depuis que les croisés avaient complété le blocus, exaspéraient la population. Les rigueurs de l'émir contre les chrétiens n'étaient pas seulement le fait d'un fanatisme aveugle. Ak-Sian n'ignorait pas les secrètes sympathies que la communauté de croyance avait éveillées chez les Arméniens, les Grecs et les Syriens, nombreux à Antioche, en faveur de l'armée de
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1.Tudebod., 1. III, col. 786.
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la croisade. Les apostasies officielles dont il avait donné l'ordre par édit, aux premiers jours du siège, n'avaient pas changé le fond des cœurs ; les renégats de commande n'étaient pas de vrais musulmans et ils rougissaient de n'être plus chrétiens. Cette préoccupation était si forte dans l'esprit du gouverneur, qu'il se réservait, comme une ressource suprême, le massacre général de tous ceux des habitants suspects de quelque attachement à la religion chrétienne. Pour le moment, il avait un intérêt capital d'une part à faire cesser les murmures populaires pour prévenir toute tentative de capitulation, d'autre part à gagner du temps pour permettre à la grande armée persane d'arriver à son secours. Il trouva moyen de concilier les deux choses en demandant aux croisés un armistice de quelques semaines, «afin, disait-il, de négocier les conditions auxquelles il consentirait à rendre la place, prévoyant qu'il ne pourrait bientôt plus la défendre. » Sa proposition fut acceptée par Godefroi de Bouillon et tous les chefs de la croisade. Ceux-ci en effet ne pouvaient que se féliciter de la reddition d'Antioche, au moment même où ils se préparaient à la grande lutte contre les nouveaux ennemis qui allaient fondre sur eux. Les portes de la ville s'ouvrirent donc aux assiégeants et aux assiégés ; de libres communications s'établirent entre les émirs et les chevaliers, entre les soldats turcs et les pèlerins de la croix. Les Francs furent admis à visiter les fortifications d'Antioche ; les habitants, à parcourir les lignes de circonvallation et les tentes des Latins. Le résultat de cet échange momentané de bons offices ne fut ni ce qu'avait espéré Ak-Sian, ni ce que les croisés avaient attendu. L'émir s'applaudissait pourtant du succès de sa politique : il avait calmé l'effervescence des esprits à Antioche, et il avait ravitaillé la place. Aussi, la veille du jour fixé pour l'expiration de la trêve, il rompit brusquement les négociations dérisoires entretenues jusque-là, et reprit les hostilités par un acte de trahison infâme. « Sur la foi des traités, dit Robert le Moine, et se fiant à la parole d'une race parjure, l'un des plus illustres chevaliers, le connétable Walo, véritable héros chrétien, se promenait ce jour-là en compagnie des émirs turcs dans un parc situé à l'intérieur d'Antioche ; il en admirait la verdure et les frais ombrages, lorsque
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ces « chiens armés » se précipitèrent sur lui. Walo n'avait pas même une épée à sa disposition : ils l’égorgèrent, coupèrent son corps en morceaux et jetèrent dans les rues de la ville ses membres mutilés. « Infortuné Walo ! s'écrie le chroniqueur, votre mort fut le signal de la rupture de la trêve. Tous les croisés quittèrent à l'instant la ville sacrilège, dont les portes se fermèrent derrière eux ; les infidèles reprirent leur poste de combat dans les repaires de leurs murailles et de leurs tours1. On mena grand deuil dans le camp ; la mort de Walo fut pleurée avec des sanglots et des gémissements par les pèlerins. La douleur d'Umberga, sa jeune épouse, qui l'avait suivi à la croisade, arrachait des larmes à tous les yeux. Elle était d'un sang illustre, et, selon l'infirmité de la chair mortelle, sa beauté était remarquable entre toutes. Tantôt immobile comme une statue de marbre, elle restait l'œil fixe sans pouvoir ni parler ni pleurer : on l'eût crue morte sans les pulsations précipités de ses artères ; tantôt elle se roulait sur le sol, s'arrachant les cheveux, se déchirant la poitrine de ses ongles. Quand elle put articuler une parole, on la vit s'agenouiller, les mains jointes : « Grand Dieu, s'écria-t-elle, ayez pitié de Walo ! Qu'avait-il fait pour mourir sans combat? 0 Jésus, fils de la vierge Marie, faites-lui miséricorde. Vous l'aviez protégé en vingt batailles, et aujourd'hui vous permettez qu'il tombe comme un martyr. Hélas ! combien il a souhaité voir votre sépulcre ! il a sacrifié à ce pieux désir tout ce qu'il possédait, et lui-même. Par quelle infortune n'avait-il pas son épée, cette épée qui allait si bien à son côté? Heureuse du moins s'il m'eût été donné à son dernier soupir de lui fermer les yeux, de laver ses blessures de mes larmes, d'étancher le sang de ses plaies, de confier ses restes chéris à la sépulture2!»
42. Tous les bruits mis en circulation au sujet de l'immense armée qui arrivait des extrémités de l'Orient pour écraser sous les murs d'Antioche les soldats de la croisade étaient, s'il faut en croire la « Chronique arménienne » de Matthieu d'Edesse, bien au-dessous
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1lntra mœnium turriumque suarum cavernas.
1 Robert. Monach., I. V, cap. m, col. 710. — Cf. Gilo Paris., 1.' Il, col. 959.
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de la réalité: ce n'étaient pas deux cent mille hommes, chiffre donné par Guillaume de Tyr, mais huit cent mille cavaliers et trois cent mille fantassins1, soit un total de onze cent mille guerriers, qui sous les ordres de Kerboghah2, émir de Mossoul et lieutenant du sultan de Bagdad, s'avançaient comme les flots pressés d'un océan en marche, couvrant au loin les montagnes et les plaines, inondant les villages et les cités. Tout le Khorassan, cette province centrale de la Perse, s'étant soulevé, le mouvement s'était communiqué à toutes les colonies turques disséminéss d'Orient en Occident, depuis l'Egypte jusqu'à l'ancienne Babylonie et depuis Jérusalem jusqu'aux portes de Gonstantinople3. La facilité avec laquelle ce mouvement de concentration put s'accomplir s'explique par l'état nomade où se trouvaient encore les Turcs. Comme autrefois les hordes d'Attila et plus tard celles de Gengis-Kan, ils campaient partout et ne résidaient nulle part. Leurs familles, leurs troupeaux les accompagnaient dans les expéditions militaires. La cavalerie marchait en avant ; la plupart du temps elle était seule à combattre, circonstance qui, sous le rapport purement stratégique, donnait aux croisés une supériorité réelle4. Une défaite à l'avant-garde suffisait pour refouler des bandes innombrables, qui allaient par groupes se reformer plus loin. C'est ainsi que les trente mille cavaliers turcs, mis en déroute par Godefroi de Bouillon dans la
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1. GuiUelm. Tyr., 1. V, cap. xiv, col. 340.
2 Le Corbaran, Curbalan, et Corbahan des chroniqueurs latine.
3. Matthieu d'Édesse, Chronique arménienne, c. vi, trad. de M. Dulaurier.
4. Cette particularité, que les auteurs modernes n'ont pas remarquée, avait au contraire frappé tous les écrivains contemporains de la croisade. Robert le Moine la signalait en ces termes : Sciunt enim quibus bella nota sunt, quia graviori attritione pedites quant équités interficiunt : «Quiconque a l'expérience des choses de la guerre sait que l'infanterie est beaucoup plus meurtrière que la cavalerie. » ("Robert. Monach., 1. IV, cap. n, col. 699.) Ainsi les croisés du XIe siècle, qu'on s'est plu si longtemps à représenter comme une agglomération de fanatiques aveugles, sans discipline, sans tactique, sans la moindre notion de l'art militaire, avaient au contraire une profonde connaissance des règles de la stratégie ; ils savaient et surtout pratiquaient beaucoup mieux que leurs critiques actuels le grand principe qui domine tous les autres en art militaire, à savoir que la supériorité de l'armement et celle des manœuvres assurent seules les victoires décisives.
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pleine de Hareg5, n'étaient qu'une colonne d'exploration détachée de la grande armée de Kerboghah. Leur échec ne fut pour celui-ci qu'un épisode insignifiant. « La terre tremblait sous les pas de son immense armée,» disent les chroniques orientales. Que lui importait la mort de quelques milliers d'éclaireurs sacrifiés d'avance? Tudebode, témoin oculaire, qui eut sa part des alarmes causées au camp de la croisade par l'approche de cette invasion formidable, et qui put ensuite la contempler dans sa réalité vraie, la décrit en ces termes : « Le Soudan de Perse, qui est pour les Turcs ce que le Seigneur apostolique est chez nous, ayant été informé par Ak-Sian que la très-vaillante et très-robuste nation des Francs tenait celui-ci assiégé dans Antioche, donna ordre à Gurbalan (Kerboghah, émir de Mossoul), prince de sa milice, d'aller délivrer Antioche, lui promettant pour récompense le gouvernement de cette cité, reine de l'Orient. Depuis longtemps Curbalan avait sous la main une armée nombreuse et aguerrie, mais dès qu'il eut reçu de son calife la mission d'aller tuer les chrétiens, il fit appel à tous les guerriers de race turque. L'émir de Jérusalem vint le rejoindre avec son armée ; le roi de Damas lui amena tout son peuple ; Ki-lidji-Arslan, le vaincu de Nicée et de Dorylée, accourut avec les débris de ses légions ; ce fut ensuite une multitude innombrable de toutes les races infidèles, Arabes, Sarrasins, Publicains, Hacémites, Kurdes, Perses, Agulans, et mille autres tribus que je ne saurais nommer et que nul n'aurait pu compter. Les Agulans m'ont laissé un souvenir particulier, bien qu'ils ne fussent guère plus de trois mille. Mais la singularité de leur armure fut très-remarquée : ils étaient entièrement bardés de fer, eux et leurs chevaux, en sorte que, ne craignant ni les lances ni les épées, ils s'élançaient sans autre arme qu'un cimeterre au milieu de nos bataillons, et à moins d'être démontés, ils restaient toujours vainqueurs1.
43. Depuis plusieurs semaines on parlait avec des transports de joie à Antioche, avec terreur au camp des croisés, de la prochaine arrivée
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1. Cf. n° 36 de ce présent ehapitre.
2. Tudebod., 1, IV, col. "89. M. Paulin Paris estime que les Agulani de Tudebode, Agulans de la Chanson d'Antioche, étaient des Africains du royaume de Fez. (Chans. d'Ant., t. II, p. 305.)
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de Kerboghah et de ses légions formidables. Cependant on ne signalait encore nulle part la présence de ses éclaireurs. Ce retard, qui fit le salut de l'armée latine, était dû à l'héroïque valeur du nouveau comte d'Édesse, Baudoin de Boulogne. Kerboghah en traversant les plaines de la Mésopotamie voulut se donner un avant-goût du plaisir qu'il aurait à massacrer des chrétiens : il mit le siège devant Édesse, qu'il croyait emporter facilement d'assaut. Mais il avait compté sans la bravoure de Baudoin. Après vingt jours d'efforts inutiles, les murs d'Edesse étaient intacts et ses défenseurs plus intrépides que jamais. « Les officiers de Kerboghah lui firent observer, dit Guillaume de Tyr, qu'on perdait le temps autour d'une misérable forteresse, dont la prise ne vaudrait pas la peine qu'elle aurait coûtée. Il ne fallait pas sacrifier le principal à l'accessoire. Les clefs d'Édesse étaient sous les murs d'Antioehe. Lorsqu'on aurait écrasé la grande armée de Godefroi de Bouillon, son frère Baudoin s'empresserait d'ouvrir les portes d'Édesse aux vainqueurs. L'émir suivit leur conseil ; on leva le siège, et les innombrables phalanges traversèrent l'Euphrate, se dirigeant sur la capitale de la Syrie. Ainsi, ajoute Guillaume de Tyr, l'invasion persane empêcha le seigneur Baudoin d'amener, comme il en avait le projet, des renforts à Godefroi de Bouillon ; mais sa résistance à Édesse sauva les croisés ; car, si Kerboghah fût arrivé quelques jours plus tôt sous les murs d'Antioehe, il eût vraisemblablement, à moins d'un miracle de la protection divine, écrasé d'un seul coup l'armée de la croisade1 » ■44. La violation de l'armistice par Ak-Sian et le tragique événement qui en fut le signal firent supposer à Godefroi de Bouillon que le gouverneur d'Antioche avait dû recevoir des nouvelles positives de la prochaine arrivée de Kerboghah. « Il fut donc résolu, dans un conseil de guerre auquel tous les princes prirent part, continue le chroniqueur, d'envoyer en reconnaissance dans toutes les directions un certain nombre de chevaliers, choisis parmi les plus braves et les plus exprimentés. Drogo de Nesle, Glérembaud de
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1 Guillelm. Tyr., 1. V, cap', vi, col. 340.
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Vendeuil, Gérard de Cérisy, Ragnard comte de Toul, furent désignés pour cette mission. Ils avaient ordre de la tenir absolument secrète et de n'en faire connaître le résultat qu'aux princes seuls, dans la crainte de jeter l'alarme parmi les pèlerins et de provoquer de nouvelles défections. Ils revinrent bientôt, annonçant que de tous les points de l'horiron convergeaient sur Antioche des multitudes innombrables de guerriers, comme des fleuves se précipitant à la mer. De sa personne, Kerboghah n'était plus qu'à sept jours de marche1.»
45. Réuni aussitôt pour délibérer sur ces graves nouvelles, le conseil de guerre, « en grande contrition de cœur et humilité d'esprit », selon l'expression de Guillaume de Tyr, cherchait le moyen de faire face à l'immense péril : les uns proposaient de sortir du camp avec toute l'armée, de se porter en avant à une distance de trois ou quatre milles, et d'aller avec l'aide de Dieu combattre un prince impie, dont l'orgueil rappelait celui d'Holopherne et dont le sort pourrait être le même ; les autres trouvaient plus expédient de laisser une partie de l'armée dans les lignes pour repousser les assiégés, qui ne manqueraient pas d'essayer une sortie afin d'opérer leur jonction avec leurs nouveaux auxiliaires. Le débat se prolongeait sans qu'on osât arrêter une décision d'où le salut de tant d'hommes allait dépendre. « En ce moment, disent les chroniqueurs 2, Boémond, prenant à part les principaux chefs Godefroi de Bouillon, Hugues le Grand, le duc Robert de Normandie, le comte de Flandre et Raymond de Saint-Gilles, s'enferma avec eux et leur tint ce langage : « Seigneurs et frères bien-aimés, des deux avis proposés au conseil, ni l'un ni l'autre ne nous sauvera. Si toute l'armée se porte en avant, les assiégés détruiront les travaux d'attaque élevés par nous au prix de tant d'efforts et de sang, ils viendront attaquer notre arrière-garde pendant que nous
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1 Guillelni. Tyr., 1. V, cap. xv, col. 341.
2.Albéric d'Aix et Guillaume de Tyr ont l'un et l'autre raconté en détail cette scène, que nous reproduisons en fondant ensemble leurs deux récits-(Alber. Aq., 1. IV, cap. xv, col. 487. — Guillelm. Tyr., 1. IV, cap. xvi, col. 541.)
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serons aux prises avec les innombrables hordes de Kerboghah; si une parties des légions reste au camp, comment pourra-t-elle repousser la sortie en masse des assiégés, quand tous ensemble nous pouvons à peine y suffire ? et de plus, que ferons-nous avec l'autre moitié de nos forces, quand toutes réunies elles sont encore si inférieures à celles de Kerboghah? Là n'est donc pas le salut. Je vais confier à votre fidélité un secret qui, avec l'aide de Dieu, délivrera l'armée et tous nos princes. Depuis que le gouvernement d'Antioche m'a été promis, il y a sept mois 1, je n'ai cessé d'entretenir avec cette ville des rapports très-fréquents, bien qu'absolument secrets. J'ai acheté, à prix d'or, la coopération d'un émir qui commande la tour des Deux-Sœurs, à la porte Saint-Georges. Il est prêt à me livrer la ville ; mais je suis convenu avec lui et me suis engagé sous la foi du serment à lui compter la somme énorme de deux mille besants d'or. J'ai promis en outre, quand je serai maître de la ville, de le combler de dignités et d'honneurs tels, qu'il me serait impossible d'en accorder davantage à Tancrède, le fils de ma sœur bien-aimée. Voyez donc ce que vous voulez faire. En quelques heures nous pouvons entrer à Antioche sans coup férir. Donc, s'il plaît à votre amplitude de me concéder à titre héréditaire la principauté de cette ville, demain elle sera en votre pouvoir ; si ma proposition ne vous agrée point, je renonce à tous mes droits sur elle, en faveur de quiconque trouvera moyen de la prendre autrement. » Les princes accueillirent avec grande joie cette ouverture, à l'exception du comte de Toulouse qui s'écria : « A Dieu ne plaise qu'une conquête faite par tous devienne la récompense d'un seul ! » Les circonstances étaient trop graves pour que la protestation intempestive de Raymond de Saint-Gilles fût écoutée. Les autres princes mirent tour à tour leur main droite dans celle de Boémond, lui jurant que, s'il réussissait, la principauté d'Antioche lui demeurerait acquise à titre héréditaire. Le secret fut promis et fidèlement gardé. On prévint les autres membres du conseil que l'on reprendrait plus tard la délibération
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1 Allusion à l'investiture de la province d'Antioche faite à Boémond par l'empereur Alexis Comnène. (Cf. n° 63 du chapitre précédent.)
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et l'on se sépara, en donnant l'ordre à tous les chefs de corps de tenir les troupes prêtes à marcher au premier signal. » Sauf Adhémar de Monteil, personne autre ne fut mis dans la confidence. « Le légat apostolique prit alors, dit Guibert de Nogent, une mesure dont l'événement justifia bientôt la prudence. Tous les soldats et pèlerins, les uns par insouciance, les autres par la difficulté de faire autrement, laissaient croître leur barbe. Adhémar de Monteil, tout en prescrivant des prières publiques, ordonna à chacun de se raser, et de suspendre d'une manière apparente sur sa poitrine une croix d'argent, ou de tout autre métal, pourvu qu'elle fût visible 1. » Dans l'anxiété générale causée par l'approche de l'armée de Kerboghah, l'ordonnance d'Adhémar de Monteil, dont on ne comprenait pas d'ailleurs le véritable motif, fut exécutée à l'heure même, et les soldats se tinrent prêts à tout événement.
46. Il était environ midi, le 2 juin 1098. Boémond ne s'était pas trop avancé et il tint tous ses engagements. La coopération dont il s'était assuré dans l'intérieur d'Antioche était celle d'un Arménien nommé Firouz2, appartenant à une famille d'origine chrétienne, connue dans la ville sous le nom des Beni-Zerra (Fils du haubergier), parce que leur aïeul avait fait sa réputation et sa fortune par son habileté à fabriquer les hauberts ou cottes de mailles. De la tour des Deux-Sœurs dont il avait le commandement, Firouz avait longtemps correspondu par un système de signaux avec la citadelle de Tancrède en avant de la porte Saint-Georges, qui lui faisait face. Durant l'armistice, de concert avec Boémond, ce moyen de communication trop périlleux avait été remplacé par un autre qui permettait l'échange direct de messages, grâce à l'intermédiaire du jeune prisonnier turc, récemment converti à la foi chrétienne, que le duc de Tarente avait levé des fonds du baptême et attaché à sa personne3. Au sortir de sa conférence secrète avec les princes, Boémond dépê-
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1 Guibert. Novig., 1. V, cap. i, col. 753.
2.Les chroniqueurs latins le désignent sous les noms divers mais toujours reconnaissables de Pyrrhus, Emirfeirus et Phirous.
3 Cf. no 36 de ce présent chapitre.
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cha à Firouz son jeune et fidèle émissaire : il revint bientôt avec la réponse suivante : « On est prévenu ici de l'arrivée de Kerboghah. L'ordre vient d'être donné de massacrer demain matin tous les chrétiens de la ville, afin de prévenir un mouvement en faveur des croisés. Faites ostensiblement partir plusieurs de vos légions dans la direction de l'armée persane, comme si elles se portaient à sa rencontre. Mais aussitôt la nuit venue, dirigez-les en silence à la porte Saint-Georges, près de la citadelle de Tancrède ; massez-y toutes vos forces. Apportez une échelle de rempart, de la hauteur de la tour. A minuit, je donnerai le signal convenu, et vous entrerez à Antioche. » Tout se passa conformément à ces instructions. Sur les trois heures du soir, un des officiers de Boémond parcourut le camp des croisés, en proclamant à haute voix l'ordre à tous les chevaliers de s'armer pour une expédition contre les musulmans. Godefroi de Bouillon et le comte Robert de Flandre prirent le commandement du corps expéditionnaire : ils partirent, enseignes déployées, par la route de l'ouest, dans la direction présumée des troupes de Kerboghah. Sept cents cavaliers formaient l'avant-garde ; une division d'infanterie les suivait. La nuit venue, Godefroi de Bouillon et sa troupe, changeant de direction, contournèrent en silence la montagne de l'Oronte, au nord de la ville, et vinrent se masser du côté sud au pied de la citadelle de Tancrède, en face de la porte Saint-Georges. Déjà Boémond s'y était rendu avec ses guerriers, en traversant à la faveur des ténèbres le pont de bateaux qui donnait accès dans la vallée. L'échelle de rempart qui devait jouer un si grand rôle dans cette nuit, avait, disent les chroniqueurs, une longueur totale de cent quatorze pieds. Entièrement fabriquée avec des lanières de cuir de bœuf et de cerf, prises exclusivement sur le dos de l'animal, elle était pourvue d'échelons espacés de deux pieds, d'une solidité telle, que chacun d'eux pouvait soutenir le poids de trois chevaliers armés. Son extrémité supérieure devait être attachée à l'un des créneaux, et son pied fixé au sol par des crampons de fer1.
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1Guillelm. Tyr. — Alber. Aq. — Robert. Monach., — Tudebod. — Raioiund de Agiles. — Chanson d'Antioche.