St Jean Chrysostome 13 

Darras tome 11 p. 421

 

  75. Des treize, quinze ou seize évêques jugés, cassés et rempla­cés, au dire de la critique moderne, par l'omnipotence de sant Jean Chrysosionie, il ne reste en définitive que six prélats simoniaques légitimement jugés, déposés et canoniquement remplacés par un concile de soixante-dix membres. Certes, nous ne le dissi­mulerons pas, ce chiffre de six évêques d'une seule province ayant acheté à prix d'argent l'ordination qu'un indigne métropoli­tain leur avait conférée, ce chiffre lamentable révèle dans l'Église d'Orient une situation plus lamentable encore. Mais, comme l'écrivaient les Éphésiens eux-mêmes, cette situation remontait à l’Arianisme, dont le règne ininterrompu durant quarante années avait livré les sièges épiscopaux à l'avidité ignorante et cupide d'une génération de mercenaires. Quoi qu'il en soit, saint Chrysostome personnellement et comme métropolitain ne déposa qu'un seul de ses évêques suffragants; et voici dans quelles circonstances. « Pendant le pontificat de saint Ambroise à Milan, il se trouvait en cette ville, dit Sozomène, un diacre du nom de Gérontius. Soit que son esprit ne fût pas très-sain et qu'il fût sujet des halluci­nations, soit qu'il voulût se faire passer pour un homme extraor­dinaire et fixer sur lui l'attention publique, Gérontius prétendit que, traversant une nuit les rues de la cité, il avait rencontré un Onoscélide, qu'il s'en était emparé, lui avait coupé la touffe de cheveux qui couronnait son front et l'avait triomphalement jeté dans le brasier ardent d'un four de boulanger. » — Disons ici que dans la magie païenne l'Onoscélide jouait un fort grand rôle. C'était un démon à jambes d'âne, que la crédulité populaire avait rendu célèbre. Le voyageur égaré dans la campagne le rencontrait, disait-on, sur la route et le voyait avec effroi se précipiter sur lui et le renverser. De là, son autre nom d'Emousa [in pedes) sous le­quel il était plus vulgairement connu. — « Donc, reprend Sozomène, quand le diacre Gérontius eut répandu dans toute la ville de Milan le récit de son incroyable aventure, Ambroise le fit venir et lui reprocha l'inconséquence et l'indignité de ses propos. Il lui imposa comme pénitence de ne pas quitter sa maison pendant un

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délai déterminé. Gérontius ne tint nul compte des observations du saint évêque. Outre un certain talent pour la médecine, il avait beau­coup d'intrigue et de savoir-faire. Il partit pour Constantinople dans l'espoir que des occasions de faire fortune ne lui manqueraient pas sur ce grand théâtre. Ses calculs ambitieux ne furent pas trompés. Il parvint à s'insinuer près de quelques personnages influents à la cour, et par leur protection, il obtint l'évêché de Nicomédie. Le métropolitain de Césarée en Cappadoce, Helladius, voulut le sacrer de ses mains, en reconnaissance d'un service que Gérontius lui avait rendu naguère. Helladius avait été marié avant d'entrer dans les ordres. Il avait un fils que le diacre intrigant réussit à faire nom­mer capitaine des gardes. Helladius récompensa ce service par un évêché. Saint Ambroise, en apprenant cette promotion scandaleuse, écrivit à l'évêque de Constantinple, Nectaire, et le pria de déposer l'audacieux parvenu. « Je ne souffrirai pas, disait Ambroise, qu'on maintienne une élection épiscopale faite au mépris de la discipline ecclésiastique et injurieuse pour moi-même. Nectaire eût voulu mettre fin à ce désordre et donner satisfaction aux plaintes légitimes de saint Ambroise. Mais ses efforts échouèrent devant la résistance des habitants de Nicomédie qui voulurent conserver Gérontius. Chrysostome ne recula point devant cet obstacle. Il déposa l'évêque indigne et ordonna pour lui succéder l'ancien précepteur de l'im­pératrice Eudoxia, nommé Pansophius, pieux prélat plein de dou­ceur et de modération. Malgré toutes ses vertus, Pansophius ne plaisait guère aux habitants de Nicomédie. Nul ne pouvait rem­placer pour eux Gérontius, qui leur rendait, disaient-ils , sous le rapport médical, les plus grands services et dont le savoir-faire, l'adresse et l'activité étaient, selon eux, inimitables. Ils accueil­lirent la nouvelle de sa déposition avec autant de douleur que s'il se fût agi d'un tremblement de terre, d'une peste ou d'une famine. Ils se rendirent en masse à Constantinople, parcourant les rues, chantant des lamentations, et réclamant leur évêque. lis furent contraints de renoncer à leurs prétentions et retournèrent dans leurs foyers; mais ils n'en persistèrent pas moins dans leur hostilité préconçue contre Pansophius. Les évêques déposés et leurs créa-

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tures commencèrent dès lors à incriminer la conduite de Chrysos­tome. Ils représentaient le saint archevêque comme un brouillon qui bouleversait les églises et changeait arbitrairement les lois relatives à l’ordinations épiscopales. Ils ne rougissaient pas de tenir ce langage, quand au contraire l'opinion publique applaudissait unanimment à la sagesse pleine de fermeté et de modération que Jean Chrysostome avait déployée dans l'exécution de ces mesures si délicates et si épineuses (1).»

 

   76. Telle est l'unique déposition d'évêque prononcée par Jean Chrysostome en vertu de sa juridiction métropolitaine. Ce qui ne signifie nullement que l'illustre métropolitain ait jugé seul en cette affaire. Il est vraisemblable, bien que Sozomène ne le dise pas explicitement, que la sentence fut rendue en synode provincial. D'une part, c'était alors la règle en vigueur pour toutes les dépositions d'évêques ; d'autre part,  on ne verrait pas comment expliquer sans cela l'expression de l'historien qui affirme que les habitants de Nicomédie venus à Constantinople pour réclamer Gérontius furent contraints (biastentes) d'abandonner leurs prétentions. De quel coté serait venue pour eux cette contrainte, si Chrysostome avait seul jugé l'affaire? Il n'avait pas plus que Nectaire de gendarmes à sa disposition pour expulser par la force le prélat déposé et ins­taller violemment son successeur. A moins donc de prétendre que la contrainte sous laquelle plièrent les habitants de Nicomédie fût venue du côté de la cour, il faut de toute nécessité admettre que cette contraite positivement indiquée par Sozomène était la pression mo­rale exercée fort légitimement par la décision d'un synode de toute la province. En tout cas, la procédure suivie contre Gérontius ne fut pas le fait de l'initiative personnelle de saint Jean Chrysostome. Celui-ci l'avait héritée de son prédécesseur Nectaire, et la sentence première avait été prononcée par saint Ambroise lui-même. Pour trouver en tout cela un prétexte d'accusation contre saint Jean Chrysostome, il fallait la passion aveugle et vindicative des coupables, ou bien le parti-pris de dénigrement de la critique moderne.

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1 Sozouic:-..,  ïlist. eccles., lib.   VIII, cap.  Vlj   Pair,   grœc, tom. LXVU, «al. 1529-1532.

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VI. Chrysostome et Eudoxia.

 

77. Le voyage de saint Chrysostome avait duré trois mois, « ou cent jours, » comme disent les chroniqueurs contemporains ; car le peuple de Byzance comptait par jour et par heure l'absence de son pasteur bien-aimé. Un fragment de Théodoret, conservé par Photius, nous fait comprendre ce qu'un  évêque était pour son troupeau, et combien la séparation momentanée d'un  tel pasteur devait être douleureuse. « L'un venait l'appeler pour secourir une misère urgente dit Théodoret ; un autre lui demandait sa protec­tion pour faire triompher le bon croit devant les tribunaux. Aux affamés il distribuait des vivres; i! revêtait la nudité des indigents; il allait implorer près des riches les secours qu'il partageait entre les pauvres. Tous les affligés le voulaient pour consolateur. Les pri­sonniers lui remettaient leurs mémoires justificatifs et le constituaient pour avocat d'office. Pas un malade pour lequel on n’implorât la faveur de sa visite. L'étranger sans asile lui demandait l'hospitalité, le débiteur poursuivi par un créancier impitoyable s'adressait à sa bourse toujours vidée par l'aumône et toujours remplie par la cha­rité des fidèles. Arbitre des querelles domestiques, pacificateur de toutes les dissensions civiles, on le voulait partout pour juge. Les esclaves menacés par la rigueur d'un maître impitoyable se réfu­giaient près de lui ; il parlait aux maîtres le langage de la charité évangélique et obtenait d'un côté la soumission de l'autre l'indulgence. Les pauvres veuves, les orphelins dans la détresse l'en­touraient en criant: Père, ayez pitié de nous! Oui, vraiment, il était père dans toute l'étendue du mot. Il acceptait toutes les charges et remplissait tous les devoirs si variés, si multiples, de cette infati­gable paternité. Ici c'était un captif dont il se constituait le patron, là c'étaient des milliers d'indigents dont il se faisait le nourricier, ailleurs des infirmes auxquels il ouvrait les portes de son hôpital; plus loin ces affligés dont il séchait les pleurs. Il étaie tout à tous, et constamment son visage reflétait la bienveillance et la douceur de Jésus-Christ. Je renonce à énumérer par le détail tous les miracles de charité de cette vie qui fut vraiment le type de la vie

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sacerdotale. 0 modèle d'héroïsme, il est donc vrai que nous vous avons perdu ! 0 soldat de Jésus-Christ, quelle honte pour les adver­saires qui vous ont tué ! 0 lyre divine, brisée par une jalousie in­fernale! 0 malheureuse Église d'Orient veuve de ta gloire ! 0 filet évangélique trop tôt ravi à la terre et maintenant conservé dans le trésor des cieux ! Arbre immense qui protégiez de vos puis­sants rameaux l'univers entier, voilà donc que vous êtes couché à terre ! Mais non, le corps seul a succombé; l'âme glorieuse est au ciel. Sur ce tombeau l'Église verse en silence des larmes qui ne tariront pas. Ou plutôt, saint et illustre père, vous n'êtes pas mort. Pareil à l'astre du jour, vous vous êtes couché dans votre gloire. Vous êtes immortel et si nous pleurons c'est de ne plus vous posséder ! Vous n'êtes pas mort, puisque vous régnez triomphant dans les cieux 1. »

 

78. La critique moderne n'a point enregistré cet éloge de Chrysostome écrit par un témoin oculaire, par un historien aussi sérieux, aussi désintéressé dans la question que Théodoret. Mais peu importe la critique moderne ! désormais nous avons le choit de mépriser ses injustes attaques. Quand on a démasqué la calomnie, on poursuit son chemin sans plus s'en s'inquiéter, comme le voyageur, après avoir tué le reptile qui lui barrait le passage, écarte du pied la dépouille et continue sa route. A son départ pour la province d'Asie, Chrysostome avait confié l'adminis­tration de son troupeau aux soins de l’évêque de Gabala, Severiatius. Ce prélat avait des prétentions à l'éloquence. Il croyait qu'en ce genre il pouvait lutter avec avantage contre celui que l'Orient avait surnommé la « Bouche d'Or. » Cette ambitieuse visée nous paraît aujourd'hui profondément ridicule. Les quelques ho­mélies qui nous restent de Severianus sont froides, sèches et com­passées. Le souffle du génie en est complètement absent. Du reste saint Jean Chrysostome faisait tellement bon marché de sa propre réputation comme orateur qu'il était à la piste de tous les prédi-

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1.Théodoret., apud PhoUunij liyriubibion, cap. cclxxhij Pat.grqsc,t.CIYj COl. 229-232-

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cateurs en renom et les invitait à prêcher dans les chaires de Constantinople. On eût dit qu'il aspirait à se faire à lui-même des rivaux. II ne manquait jamais de les vanter comme s'ils lui eussent été réellement supérieurs. «On parlait beaucoup en ce temps, dit Sozomène. de l'évêque de Ptolémaüs, Antiochus, comme d'un orateur éloquent et disert. Il avait un organe éclatant et sonore. Les peuples de la Phénicie l'appelaient leur Chrysostome. Jean l'attira à Constantinople et le fit prêcher. Antiochus y soutint sa réputation ; il y eut du succès et retourna dans son dio­cèse avec une abondante moisson d'aumônes et d'offrandes. Seve-rianus de Gabala aspirait au même honneur. C'était un syrien, exégète assez distingué, mais ayant conservé un accent qui rendait sa prédication désagréable. Il vint après Antiochus et fut moins écouté. Cependant Chrysostome l'accueillit avec faveur, le fit prêcher à toute occasion, lui témoigna une bienveillance marquée, en sorte que Severianus eut bientôt acquis une grande notoriété. Il en profita pour s'insinuer à la cour et réussit à se faire admettre dans l'intimité d'Arcadius et de l'impératrice. Sur les entrefaites, obligé de partir pour Éphèse, Chrysostome lui confia l'administration diocésaine durant son absence. L'ambition de Severianus grandissait avec le succès. Il avait obtenu de l'illustre archevêque cette marque de confiance à force de souplesse et d'hypocrite soumission. Mais à peine Chrysostome eut-il quitté Byzance que l'intrigant prélat mit tout en œuvre pour le supplanter dans l'esprit du peuple, et se substituer lui-même au légitime pasteur dont il tenait la place1. »

 

76. Nous rougirions de trouver une telle bassesse d'âme dans un évêque. Toutefois ces affligeants détails ne nous montrent que mieux la profondeur des blessures faites à l'église d'Orient par la véna­lité des charges et les abus de tout genre dont l'arianisme avait, pendant près d'un demi-siècle, offert le dégradant spectacle. Plus nous rencontrons de ces turpitudes dans l'histoire du passé, plus aussi nous comprenons le miracle permanent de l'assistance divine

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1. Sozom., Hitt. eccles., lib. VIII, cap.

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qui a fait triompher l'Église de Jésus-Christ du plus redoutable des adversaires : je veux dire la corruption et l'indignité person­nelle de ses propres ministres. Quoi qu'il en soit. Les efforts de Severianus furent pour le moment en pure perte. Au retour de Chrysostome, il y eut une explosion d'enthousiasme qui se produi­sit par les démonstrations les plus touchantes. Quand le légitime pasteur reparut à l'ambon de la basilique constantinienne des Apôtres, la foule immense éclata en applaudissements prolongés. Des larmes de joie coulaient de tous les yeux. Emu de cet accueil si profondément sympathique, Chrysostome parla en ces termes : « Aux pieds du Sinaï, après quarante jours seulement d'absence, Moïse, ce grand serviteur de Dieu, le chef des pro­phètes, l'homme incomparable, retrouva son peuple en pleine ré­volte et occupé à se forger des idoles. Je reviens, moi aussi, non point après quarante mais après plus de cent jours d'absence, et je vous retrouve fidèles a Dieu et à sa loi sainte. Est-ce donc que j'aurais la folie de me comparer à Moïse? Non, mais il m'est per­mis de dire que mon peuple vaut mieux que le peuple juif. Le législateur des Hébreux, en descendant de la montagne, n'avait sur les lèvres que des paroles de reproche et de blâme, et moi j'arrive pour distribuer des éloges à la vertu, des couronnes à la persé­vérance ! Comment vous exprimer la joie qui déborde de mon cœur? J'en appelle à vous-mêmes, vous que je vois si heureux de mon retour. Ce que vous éprouvez individuellement, je le ressens multiplié par le nombre des milliers de fils qui m'acclament. Vous êtes resté bien longtemps séparé de nous ! me disent tous les yeux et tous les cœurs. — Mes bien-aimés, je vous dois compte de mon retard, je vous dois compte des heures de cette séparation. Si vous envoyez quelque part votre serviteur et qu'il tarde à revenir, vous en demandez la raison. Or, je suis votre serviteur, je suis votre esclave. Vous m'avez acheté non à prix d'argent mais par votre tendresse, cette monnaie des âmes. Et je me plais à ma servitude, je souhaite n'en être affranchi jamais. Je la trouve plus belle que la liberté. Qui donc ne serait heureux de vous servir, de servir des amis tels que vous? Mon cœur eût-il été de pierre.

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vous l'auriez attendri et imprégné de dévouement et d'amour. Hier en rentrant au milieu de vous, parmi ces acclamations qui montaient jusqu'au ciel, au milieu de cette cité transformée en un temple à l'approche de son pasteur, j'ai retrouvé un paradis de délices mille fois plus doux à mon âme que l'antique Eden. Dieu était glorifié, l'hérésie confondue, l'Eglise couronnée! C'est une grande joie pour une mère que la joie de ses fils; c'est une vive allégresse pour le pasteur que l’allégresse de son troupeau. — Mais vous trouvez encore d'autres sujets de plainte. Vous me dites: Un grand nombre de catéchumènes ont été baptisés durant votre absence, et ce n'est pas votre main qui a fait couler sur leur front l’eau régénératrice ! — Mes bien-aimés, ne parlez point ainsi. Est-ce que la grâce sacramentelle a souffert la moindre diminution? Si je ne fus point présent à leur baptême, Jésus-Christ y était. Est-ce donc l'homme qui baptise? L'homme tend la main, c'est Dieu qui la dirige. Quand vous avez obtenu pour un bienfait quelconque un diplôme impérial, est-ce que vous cherchez à savoir de quelle plume, de quelle encre, de quelle qualité de parchemin l'empereur s'est servi en apposant sa signature? Non. L'empereur a signé; c'est tout. Eh bien ! dans le baptême, le parchemin c'est la conscience, la plume c'est la langue du prêtre, la signature c'est la grâce du Saint-Esprit, grâce invisible mais toute-puissante, dont l'évêque et le prêtre sont les instruments non la source. Arrière donc ces vaines récriminations ! Me voici tout entier au bonheur de vous revoir. En partant pour l'Asie j'avais imploré le secours de vos prières, aujourd'hui je le demande encore. Vos prières m'ont accompagné pendant la tempête; elles ont protégé le navire et nous ont guidés au port. De mon côté, jamais un seul instant ma pensée ne s'est séparée de vous. Avec vous je mis le pied dans la barque, avec vous j'abordai sur la rive. A travers les plaines silencieuses, parmi le tumulte des cités, j'étais avec vous. Telle est la puissance de la charité, de l'amour chrétien. Aucune entrave ne saurait captiver son essor. Même sur les flots je vous voyais, j'assistais à vos assemblées, j’étais debout à l'autel, j'offrais vos soupirs et vos vœux. Seigneur, disais-je, conservez l'église que vous m'avez

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donnée!—Il m'a exaucé, le Dieu des miséricordes! Votre affluence en ce moment en est la preuve. Je retrouve ma vigne florissante. Les ronces et les épines ne se montrent nulle part. Le loup dévorant n'a pas  trouvé le repos du bercail, ou du moins, s'il l'a tenté, ses efforts ont été impuissants. Je le savais même avant mon retour. Au fond de l'Asie les voyageurs qui revenaient d'ici me l'apprenaient. Ils me disaient : Vous avez enflammé la cité de Constantinople tout entière ; elle brûle d'amour pour vous ! — Ainsi, mes bien-aimés, le temps qui use toutes les affections ne fait que raviver celle que vous voulez bien me porter. Puis donc qu'en mon absence vous m'en avez donné tant de gages, j'ai lieu d’espérer que vous me la conserverez maintenant que je suis au milieu de vous. Votre amour est après Dieu mon unique trésor. Voilà pourquoi je réclame vos prières. Elles sont pour moi un rempart et une forteresse inexpugnable 1. »

 

80. Ces effusions de tendresse réciproque entre le pasteur et le troupeau ne pouvaient guère être du goût de Severianus. Il paraît que durant son court intérim cet ambitieux et hypocrite évêque avait eu l'occasion de baptiser le fils d'Arcadius et d'Eudoxie, Théodose II, dit le Jeune2, dont la naissance venait de combler enfin les vœux de l'impératrice. Cette circonstance lui aurait permis de s'insinuer encore plus avant dans les bonnes grâces de la cour. Quoi qu'il en soit, voici comment le novatien Socrate expose le différend qui ne tarda point à s'élever entre Chrysostome et Severianus. «Jean avait repris, dit-il, le gouverne­ment de son église et remplissait les devoirs de sa charge avec une vigilante sollicitude. L'archidiacre Sérapion, qui ne lui laissait rien ignorer, n'avait pas attendu son retour pour l'informer du manège de Severianus. Il y avait donc entre cet archidiacre et l'évêque de Gabala une inimitié déclarée. Sérapion

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1. S. Joan. Chrysost., De regressu ex Asia ; Pair, grœc, tore. iA\, coi. 421» 124, passim.

2. Socrate rapporte la naissance du jeune Théodose à cette époque. Mais Tillemont a élevé sur ce fait, au point de vue chronologique, des doutes que la science n'a pas encore éclaircis.

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reprochait à Severianus de vouloir rabaisser à son profit la gloire de Chrysostome. Severianus éprouvait un sentiment d'amère ja­lousie en voyant Sérapion investi de toute la confiance de Chry­sostome. Les choses en étaient là quand un incident fortuit vint jeter un nouveau degré d'animation dans la querelle. Un jour que dans le chœur de l'église l'évêque de Gabala passait en face du diacre, celui-ci demeura sur son siège sans se lever, comme les clercs doivent le faire devant un évêque. Peut-être Sérapion ne l’avait-il pas vu, c'est du moins ce qu'il affirma plus tard par ser­ment devant le concile 1. Peut-être aussi le diacre voulait-il affi­cher par là son mépris pour la personne de l'évêque, et c'est la version que soutenait Severianus. Entre ces deux affirmations contradictoires je ne saurais me prononcer. Dieu seul sait ce qui en fut. Ce qui est certain c'est que Severianus témoigna la plus vive indignation contre le procédé du diacre. A mi-voix, et d'un ton indigné, il proféra devant tous les assistants cette exclamation : Si l'archidiacre meurt chrétien, le Verbe ne s'est pas incarné ! — Cette formule imprécatoire fournit à Sérapion une arme contre l'évêque. Au moyen d'une disjonctive, et coupant la phrase en deux, l'archidiacre prétendit que Severianus avait publiquement déclaré que  Le Verbe ne s'était pas incarné. — De son côté, Severianus, avant la réunion du concile et l'examen canonique de l'affaire, rendit un jugement par lequel Sérapion était non-seule­ment déposé du diaconat mais retranché de la communion. Chrysostome se montra fort courroucé d'une pareille sentence. L'affaire fut soumise au concile provincial. Sérapion affirma qu'il n'avait pas vu passer l'évêque de Gabala dans le chœur ; il produisit des

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1. Le concile dont il s'agit était la réunion caconique et annuelle des évêques de la province ecclésiastique à Constantinople, sous la présidence de saint Jean Chrysostome. L'affaire du diacre Sérapion y fut discutés etjugée. Ce détail n'est point indifférent au point de vue de l'histoire générale. Il démontre péremptoirement le soin scrupuleux avec lequel Chrysostome soumettait à l'examen canonique d'un concile provincial les affaires les plus minimes; par conséquent il renverse toute la thèse de la critique moderne et met à néant le prétendu absolutisme tyrannique qu'elle reproche si amèrement au grand archevêque de Constantinople.

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témoins qui en justifièrent. Le concile admit ce moyen de défense et pria Severianus de pardonner la distraction de l'archidiacre. Chrysostome, de son côté, pour donner satisfaction entière à l'of­fensé, déclara que Sérapion demeurerait huit jours suspendu de son office. Cette mesure de rigueur était d'autant plus significative que Sérapion était le bras droit de Chrysostome dans l'administra­tion diocésaine, et qu'il apportait à ses fonctions autant de zèle que d'aptitude. Cependant Severianus ne se montra point encore satisfait. Il persista dans ses exigences vindicatives et sollicita les pères dans l'espoir d'obtenir non-seulement une sentence d'in­terdit contre le diacre mais une excommunication absolue. Chry­sostome indigné se leva, et, quittant le siège de la présidence, dit aux pères : Je laisse entre vos mains la suite de cette affaire et ne veux y intervenir en aucune façon. Jugez-la selon que vous le croirez convenable. — Après ce peu de mots, l'archevêque sortit. Le concile entendit alors les accusations réciproques de Severianus et de Sérapion. Chacun des deux adversaires maintenait ses pré­tentions sans en rien relâcher. Le concile ne crut pas devoir prononcer de sentence et la cause resta en suspens. Mais, à partir de ce jour, Chrysostome s'abstint de toutes relations avec Severianus. Il lui fit même remettre par un tiers un billet conçu en ces termes : Il ne convient pas que vous demeuriez si longtemps éloi­gné de l'église confiée à vos soins. La cité de Gabala pourrait se plaindre d'être abandonnée par son évêque. Retournez donc le plus tôt possible à votre siège et consacrez à votre troupeau les talents que Dieu vous a départis 1. »

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