Pascal II et Henri IV 3

Darras tome 25 p. 321

 

10. Laissant à peine aux fidèles qui le servaient le temps de lui rendre ce pieux devoir, il écrivit la lettre suivante : « A son seigneur et père le pape Pascal, évêque universel du saint siège apostolique, Otton de l'église de Bamberg, ce qu'il est, son dévouement, son entière soumission et son humble requête. — Le fondement de toute dignité ecclésiastique, dans notre religion sainte, est établi sur Jésus-Christ « qui est la pierre 2, » ainsi que sur l'apôtre Pierre et ses successeurs. Telle est la ligne do conduite à suivre ; telle est

---------

1. Borland., tom. cit., p. 37S. — 2 Vitra autim crat Chrîslus (I Cor., x, i.)

=========================================

 

p322   POXTIKICAT   BU   B.   PASCAL   II   (1099-1118).

 

la verge de direction, verge des royaumes, des pontificats, de toutes les puissances au sein de l'Église: s'en écarter ou s'y soustraire serait le comble de l'aberration. C'est donc à vous, très-saint père, et à notre mère la sainte Église romaine, que je recours humblement pour de­mander secours et conseil dans la situation présente. J'ai passé quel­ques années au service de l'empereur, mon maître, et j'ai trouvé grâce à ses yeux. A deux reprises différentes il voulut me promouvoir à l'épiscopat, mais les investitures laïques me sont suspectes et je refusai les deux sièges qu'il m'offrait. Aujourd'hui, pour la troisième fois renouvelant sa tentative, il vient de me nommer à celui de Bamberg; mais je ne le garderai qu'autant que votre sainteté daignerait m'en conférer l'investiture et me donner la consécration de sa main. J'attendrai pour aller me prosterner à vos pieds les ordres qu'il vous plaira de transmettre à votre humble serviteur, priant le Seigneur tout-puissant de conserver votre sainteté et de me la ren­dre propice 1 » La réponse du pape atteste la joie qu'un tel langage, si différent de celui que tenaient alors les évêques schismatiques d'Allemagne, fit éprouver au cœur du pontife. Elle est conçue en ces termes : « Pascal, serviteur des serviteurs de Dieu, à son bien-aimé frère Otton, élu de l'église de Bamberg, salut et bénédiction apostolique. — « Un fils sage fait l'allégresse de sa mère2. » Votre conduite et vos paroles révèlent la droiture de votre âme. Nous es­timons qu'il est juste de vous conférer l'honneur que vous méritez et de favoriser votre promotion. Ne mettez point en doute notre bienveillance et faites-nous jouir de votre présence au plus tôt. La divine sagesse nous donne ici une nouvelle preuve qu'elle sait faire servir, même les méchants, au bien de son Église3.» Cette dernière parole était une allusion directe à l'initiative du pseudo-empereur dans la promotion du nouvel élu. Henri IV allait bientôt changer de tactique et rendre impossible à Otton le voyage de Rome. Ce ne fut qu'après la mort du tyran que Pascal II eut la consolation de sa­crer de sa main le nouvel élu de Bamberg.

--------------

1    Diversor. ad Pascal. II, Episl., xxi; Patr. lat., tom. CLXIII, col. 464.

2    Prov., x, i.

' Pascal. II, Epist. ad Otton., Pair, lat, tom. CLXXIII, col. 1315.

=========================================

 

p323  CH.   II.   —   NOUVEAUX   PARJURES   ET   CRIMES   DE   HENRI   IV.    

 

   11. La conversion simulée de Henri IV, dont l'élection de Bamberg n'était qu un épisode habilement calculé, ne permit pas au pseudo-empereur d'exécuter la menace faite par lui en quittant Cambrai et de renouveler son expédition en Flandre. Les fidèles catholiques rappelèrent donc à leur secours le comte Robert de Flandre. Manassès, l'évéque légitime de Cambrai, put ainsi reprendre possession de son siège, et l'intrus Gaucher, chassé de la ville, dut se réfugier à Liège sous la protection du simoniaque Otbert 1. Ce suc­cès partiel de la cause catholique fut comme le présage d'un triom­phe définitif. Il eut un grand retentissement en Europe. Pas­cal II, a la date du 21 janvier 1103, adressait ses félicitations au comte Robert. «Béni soit le Seigneur notre Dieu! lui disait-il. C'est lui qui vous a ramené victorieux de la Jérusalem terrestre, pour se servir de votre vaillance dans la pieuse croisade où par de nouveaux exploits vous achevez de conquérir pour votre âme l'entrée de la céleste Jérusalem. Comme un loyal chevalier, vous combattez les ennemis de Jésus-Christ votre roi. Grâces donc soient rendues à votre prudence et à votre zêle, qui ont exécuté si heureusement pour l'église de Cambrai les ordres émanés de notre siège apos­tolique. Agissez de même contre le pseudo-clergé de Liège, schismatique et excommunié. Il est en effet de toute justice que les apostats, qui se sont eux-mêmes séparés de la communion catholique, soient chassés par les fidèles des bénéfices de la sainte Église. Poursuivez donc non-seulement dans vos pro­vinces, mais partout et de toutes vos forces, le chef de l'hérésie simoniaque, le roi Henri ainsi que ses fauteurs. Vous ne sauriez offrir au Seigneur un sacrifice plus agréable que de combattre un tyran qui s'est levé contre Dieu, qui s'efforce d'enlever à l'Église sa royale prérogative, qui a érigé dans le lieu saint l'idole de Simon, qui s'est vu par l'autorité des saints apôtres et des papes leurs vicaires, en vertu du jugement de l'Esprit-Saint, chassé de la maison de Dieu. Telle est la mission que nous vous confions à vous et à vos chevaliers, pour l'absolution de vos fautes, au nom de la fidélité que vous professez à l'égard du siège apostolique, afin de

---------------

1Gesl. pontifie. Camerac, Pair, lat., tom. CXLIX, col. 223.

=======================================

 

p324      PONTIFICAT   DU  B.   PASCAL   II   (1099-1118).

 

parvenir un jour par vos labeurs et vos triomphes à la Jérusalem des cieux 1. »

 

   12. Dans cette lettre, Pascal II rappelle des ordres semblables, précédemment « émanés du siège apostolique, » soit pour l'expul­sion de l'intrus de Cambrai, soit pour celle de l'apostat de Liège Ot­bert. Nous n'avons plus les textes des décrets de ce genre, fulminés contre Gaucher de Cambrai. L'un de ceux qui furent lancés contre Otbert nous a seul été conservé. Il était adressé par le bienheureux pape Urbain II « à tous les catholiques de Liège, clergé et peuple, » et s'exprimait en ces termes : « Extirpez du milieu de vous la ra­cine du mal; chassez ce loup, ce voleur, lupum illum dico et furem, qui n'est point entré dans le bercail par la porte, mais qui a fait irruption par violence pour égorger, perdre et dévorer le trou­peau. Chassez donc, par tous les moyens en votre pouvoir, l'en­vahisseur de votre église, Otbert, le complice de Henri IV et de Wibert de Ravenne ; refusez-lui toute obéissance, rompez tout rapport avec lui, traitez-le comme un excommunié, entièrement séparé de la sainte Église romaine 2. » Le portrait d'Otbert ainsi tracé par le saint pape Urbain II était de la plus rigoureuse exacti­tude. «Cet apostat, dit la chronique de Saint-Hubert, avait débuté dans la cléricature par la charge de prévôt de l'église Sainte-Croix de Liège. Il s'y rendit coupable de crimes tels, que le vénérable évo­que Henri, après un jugement canonique, le déposa et le bannit de la ville. Otbert se réfugia près du roi Henri, qui assiégeait alors le pape Grégoire VII à Rome, et qui venait d'installer sur la chaire de saint Pierre l'intrus Wibert de Ravenne. Depuis cette époque, Otbert resta attaché au roi excommunié; il le suivit dans toutes ses expé­ditions, briguant sa faveur à force de présents et de serviles com­plaisances, dans l'espoir d'en obtenir quelque haute dignité. Il ne

----------------

1    Pascal. II, Epist. lxxxviii; Pair, lai., tom. CLXIII, col. 108. M. de Montalembert ajoute à cette lettre de Pascal II quelques lignes de félicitation adres­sées à Robert de Flandre par saint Anselme de Cantorbéry (Moines d’Occident, tom. VII, p. 354). Mais la lettre de saint Anselme ne fut écrite qu'après l'an 1106,
pour féliciter le comte de Flandre d'avoir renoncé aux investitures et rendu aux abbayes de sa province la liberté des élections canoniques.

2    Urban. II, Epist. ad eccles. Leodiens., Pair, lat-, tom. CLIV, col. 1445.

=========================================

 

p325  CH.   II.   —   NOUVEAUX   PARJURES   ET   CRIMES   DE   IIENRI   IV.     

 

devait que trop réussir. L'évêque Henri étant mort en 1001, Otbert, sans aucune élection préalable, sans autre recommandation qu'un pacte par lequel il s'engageait à verser entre les mains du roi une somme énorme, reçut l'investiture de l'église de Liège1.» C'était bien le loup dévorant, faisant irruption dans le bercail; le voleur aposté pour le pillage et la rapine. A la tête d'une bande d'hommes d'armes, Otbert saccagea les monastères de Saint-Laurent de Liège et de Saint-Hubert des Ardennes, chassa les pieux abbés Mérenger et Thierry, et les remplaça par des intrus. Les religieux qui persévérèrent dans la fidélité au saint-siége et la soumission au pape légitime, fu­rent dispersés sur tous les chemins de l'exil. Dans une lettre adres­sée à ces nobles proscrits, le vénérable Jarento, abbé de Saint-Bé­nigne de Dijon, s'exprimait en ces termes : «Le satellite de l'Ante-christ(Otbert) a déchaîné contre vous sa fureur; c'est vraiment le cocher du char de Satan; il renouvelle de nos jours la conspiration de Simon le Mage pour la ruine de l'Église de Jésus-Christ. Il sonne la trompette infernale: après vous avoir dépouillés de vos biens, il ap­pelle la mort sur vos têtes. Mais « ni la mort, ni la vie, ni aucune puissance créée » ne sauraient nous faire déserter la cause de la vé­rité et de la justice, nous arracher au sein de l'Église notre mère, nous écarter de la route tracée par le siège apostolique de Rome. Vous donc, ô amis de Dieu, continuez de défendre la foi catholi­que, luttez contre les loups furieux qui envahissent le camp du Sei­gneur. Réjouissez-vous du pillage de vos biens; glorifiez-vous des outrages et des tortures subis pour le nom de Jésus. Que le Christ soit votre gloire et votre richesse. Si pourtant vous craignez d'être broyés comme sous la meule et dévorés par les dents du lion, la maison de saint Bénigne accueillera avec actions de grâces les en­fants fugitifs de l'Église. Elle sera heureuse de partager avec vous sa pauvreté ; nous sommes prêts, je ne dis pas à vous donner ce qui est à nous, mais à vous le rendre, comme le prix bien mérité de vos souffrances et de votre courage 2. » Tel était cet Otbert, l'un des types les plus monstrueux des intrus simoniaques auxquels le Né-

----------------

1 Chrome. S. Huberti Andaginensis, s 68 et 69; Pair, lat., tom. CLIV, col. 1406, 1407. — 2 Chrome. S. Hubert., loe. cit., n» 71, col. 1413.

========================================

 

p326      PONTIFICAT   DU   B.   PASCAL   II   (1099-1 H 8).

 

ron de la Germanie prodiguait les investitures épiscopales. A diver­ses reprises la noblesse et le peuple de Liège s'étaient soulevés con­tre sa domination impie. Mais Olbert était avant tout un farouche guerrier; il éteignait les démonstrations hostiles dans le sang de leurs auteurs; il construisait des forteresses aux portes des monas­tères et des cités qui prétendaient se soustraire à sa tyrannie. Il se maintenait par la force dans l'évêché qu'il tenait de la grâce du pseudo-empereur.

 

   13. C'était donc fort légitimement qu'en vertu du droit reconnu de à cette époque dans la chrétienté entière, au nom de l'humanité et  de la justice cruellement outragées, le pape Pascal, renouvelant les décrets d'Urbain II, invitait le comte Robert de Flandre à une croisade contre un pseudo-évêque plus redoutable à l'Église qu'un émir turc ou sarrasin. Pour avoir l'idée de l'exaltation schismatique qui régnait alors dans le diocèse de Liège, sous l'influence de l'intrus Olbert, il suffit de parcourir un pamphlet qui fut écrit alors et répandu dans toute l'Allemagne en réponse à la lettre de Pascal II. Cette pièce égalait en violences et en injures les plus fou­gueuses diatribes du pseudo-cardinal Bennon et les blasphèmes du fameux évêque d'Albe, Benzo. Publiée sans nom d'auteur sous ce titre: Epistola Leodiensium adversus Paschalem papam II 1, elle portait cette suscription : « A tous les hommes de bonne volonté, l'église de Liège indissolublement attachée à la vraie foi et à la communion catholique.»— Suivant la très-judicieuse remarque du P. Labbe, cette formule était empruntée à une adresse du même genre, rédigée au IVe siècle par les Donatistes, qui affectaient éga­lement de se dire catholiques malgré l'Église et en dépit du ca­tholicisme 2. L'écrivain schismatique de Liège s'exprime ainsi : « L'apôtre saint Pierre datait sa première épître de Babylone 3, nom symbolique qu'il donnait à la Rome païenne, souillée de tous les crimes idolâtriques. Mais jusqu'ici nul n'avait pu conjecturer que le prince des apôtres faisait là une véritable prophétie de

---------------

1. ÉpUre des chrétiens de Liège contre le pape Pascal II.

2    Labbe, Concil, tom X, col. G30.

3    Salutat vos ecclesia qux est in Babylone collecta. (I Petr. v. 13.)

========================================


p327 CH.   II.   —   NOUVEAUX   PARJURES   ET   CRIMES   DE  HENRI   IV.     

 

l'état actuel de la Rome chrétienne. Hélas ! il n'est que trop vrai. Nous en avons la preuve dans la lettre que le pontife de Rome, le père de toutes les églises, vient d'adresser contre nous au comte Robert de Flandre. Autrefois à la vue de l'ange du Seigneur éten­dant sur Jérusalem le glaive de la mort 1, David implorait la misé­ricorde de Dieu en faveur du peuple. Aujourd'hui c'est notre ange lui-même qui présente à Robert de Flandre un glaive dont il le convie à nous frapper. II arme la main de son écuyer Robert; il dirige ce fils spirituel dans les voies d'une vengeance sanglante, il montre à ce chevalier de Jésus-Christ le chemin qui doit le conduire à la Jéru­salem céleste. II faut renouveler à Liège les horreurs perpétrées à Cambrai : la dévastation des églises, l'oppression des veuves et des orphelins, la rapine et le pillage, le massacre général où furent égorgés pêle-mêle les bons et les méchants. Ces attentats, l'aurait-on pu croire si la lettre pontificale n'en faisait foi? n'ont été com­mis à Cambrai qu'en vertu des ordres du seigneur apostolique 2 I Nous ne voulons point cependant nous insurger contre l'apostoli­que: il est le christ du Seigneur, à lui est confiée la sollicitude de toutes les églises. Mais quand l'apostolique assume la responsabilité de tels désastres, quand il couvre d'applaudissements et d'actions de grâces le dévastateur de Cambrai, qui pourra dire quel est le plus coupable de celui qui a donné l'ordre ou de celui qui l'a exé­cuté? Dans la stupeur où me plongent ces agissements d'une nou­veauté inouïe, je demande vainement à l'histoire quelque exemple d'un ministre de paix qui ait prêché la guerre contre l'Eglise et qui ait fait soutenir cette guerre par une main mercenaire. Jésus prê­chait la paix; la paix fut prêchée par les apôtres; les apostoliques jus­qu'à nos jours ont prêché la paix. Maintenant c'est un apostolique qui voue à tous les fléaux de la guerre une église gouvernée par un évêque qu'il prétend excommunié. C'est en effet le cas de l'église de Cambrai, où deux titulaires (Gaucher et Manassès) se disputent le pouvoir. De ces deux compétiteurs, quel est le légitime ? Je ne le sais, et Dieu seul en est juge. Mais quel prétexte a eu Pascal pour

---------------

1    II Reg. xxiv, 16 17.

2    Hxc etpejora his prœcepto apostolici factet esse quis crederet, nisi ipsesuo
se ore prodidisset
?

========================================

 

p328   PONTIFICAT   DU II.   PASCAL   II   (1090-1 118).

 

ordonner de « traiter de même et de poursuivre comme excom­muniés les pseudo-clercs de Liège?» A cette injonction pontificale, moi, l'église de Liège, j'éprouve une douleur qui dépasse les an­goisses d'une mère dans l'enfantement. Des fils que j'ai engendrés à Jésus-Christ, nourris du lait de la foi, fortifiés par le pain de la vérité, confirmés par le sacrement des forts, faisaient mon bon­heur et ma gloire. Je me réjouissais de les voir également ho­norés à la cour du roi (Henri IV) et dans l'assemblée des saints, joignant les prospérités temporelles aux progrès spirituels. Et voilà que la sainte église romaine, ma mère, inflige à mes fils la flétrissure de l'excommunication ! Voilà qu'elle lève contre eux le glaive de la mort ! Mais qu'y a-t-il de commun entre notre situation et celle de l'église de Cambrai? Nous n'avons point comme celle-ci de divisions intestines, nous ne nous partageons point en deux factions épiscopales. Pourquoi donc nous traite-t-on d'excommuniés? pourquoi nous menace-t-on du glaive? Nous professons la foi et la doctrine de Jésus-Christ, dans l'unité de l'Esprit-Saint, dans l'unité du baptême qui nous a faits membres d'un même corps, « habitant ensemble la maison de Dieu dans une même règle de vie1. » Serait-ce pour cette fraternelle union qu'on nous dit excommuniés ? Nous observons avec la plus scrupuleuse fidélité la loi du Seigneur. Mais on nous reproche de ne tenir au­cun compte de certaines ordonnances nouvelles récemment pro­mulguées et relatives au pouvoir des rois. Il est vrai, nous préfé­rons à ces innovations le précepte de Jésus-Christ: «Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu 2. » Fidèles à l'en­seignement de leur divin maître, Pierre et Paul tiennent le même langage. « Craignez Dieu, honorez le roi3 » dit saint Pierre. « Que toute âme soit soumise aux puissances souveraines, dit saint Paul ; quiconque leur résiste, se révolte contre l'ordre établi de Dieu4 » Quand l'apôtre donne ce précepte à « toute âme, » qui donc se pourrait croire excepté du devoir absolu de soumission aux souve­rains ? Sommes-nous excommuniés parce que nous honorons notre roi ; parce que, suivant cette autre parole de l'apôtre, « nous ser-

------------

1    JS'os « unius moris » Tiens « in domo » sua « habitare » fecit. (Psalm. lxyiii, 7.)

2    Mallh. xxn, 21. — 3 I Petr., n, 17. — 4 Rom., xm, 1 et 2.

=======================================

 

p329  CH.     II.   —   NOUVEAUX   PARJURES   ET   CRIMES   DE  HENRI   IV.     

 

vons nos maîtres et seigneurs non pas seulement à l'œil, ad oculum, mais dans la simplicité du cœur1 ? » Mais, nous dit-on, vous êtes des simoniaques ! Non, nous ne le sommes point. Nous voudrions au contraire pouvoir éviter tout rapport avec ceux qui le sont, mais nous tolérons ceux que les circonstances ne nous permettent point de fuir. Nous tenons pour assuré qu'un jour, avec le fouet qui 2chassa les vendeurs du temple et renversa les tables des changeurs, le Seigneur Jésus-Christ en fera justice. Que si l'on parle de simoniaques, on nous permettra bien de flétrir certains personnages qui, déguisant leur avarice sous les titres les plus respectables, vien­nent dans nos contrées exercer des missions de pure charité, en­tièrement gratuites, disent-ils, ce qui ne les empêche pas, comme jadis les Montanistes, de recueillir de copieuses offrandes. (C'était une allusion aux légats envoyés par le saint-siège pour combattre le schisme. ) En vérité notre étonnement est égal à notre douleur, en nous entendant traiter d'excommuniés. Quand l'avons-nous été ? par qui ? pourquoi ? Nous ne sa­chions pas que jamais notre évêque ait prononcé contre nous une sentence d'excommunication ; le métropolitain dont notre évêque est suffragant ne l'a pas fait davantage3. Quant au pape de Rome, nous ne croyons pas qu'il ait pu nous excommunier, car il connaît aussi bien que nous l'axiome évangélique : « Notre loi ne permet de juger personne sans l'avoir préalablement entendu 4. « Comment donc le pape qui n'a entendu aucun de nous, qui n'a reçu ni de notre évêque ni de notre métropolitain aucune plainte à notre sujet, aurait-il pu nous excommunier? Vous me direz sans doute qu'on nous traite d'excommuniés parce que nous sommes attachés à notre évêque, lequel est lui-même dévoué au parti de l'empereur son maître. En effet, la division que Satan a mise entre l'empire et le sacerdoce est la cause de tous nos malheurs. Mais en sommes-nous responsables ?  Si l'ennemi a jeté l'ivraie  dans le

-----------

1    Eph., vi, 5 et G. — 2 L'évêque de Liège était l'intrus Otbert, qui en effet
n'avait garde d'excommunier ses partisans.

2    L'archevêque de Cologne, métropolitain de Liège, était alors Frédéric de Carinthie, l'un des plus puissants fauteurs du parti césarien et schismatique d'Allemagne. — 4. Joann., vu, 51.

========================================

 

p330    PONTIFICAT   DU   B.   PASCAL  II   (1099-1118).

 

champ du père de famille, nous ne pouvons que prier le Seigneur de nous en délivrer, et attendre l'heure où il enverra ses anges, comme les moissonneurs de la parabole, lier en gerbes l'ivraie pour la jeter aux flammes 1. Oh ! que de tiges de froment déracinées par ceux qui veulent prématurément arracher l'ivraie! Mais de quel droit ferait-on un crime à notre évêque de tenir le serment de fidélité qu'il a prêté entre les mains de l'empereur? Ne sait-on pas que le par­jure est de tous les crimes le plus énorme? Dès qu'un homme a prêté serment à un souverain, Dieu lui-même exige que ce serment soit observé. Ils ne l'ignorent pas, les novateurs qui ont provoqué un schisme entre l'empire et le sacerdoce. Mais ils promettent d'absoudre les parjures commis au préjudice du roi, comme si Dieu lui-même n'avait pas absolument proscrit toute espèce de parjure. « Vous ne jurerez ni par le ciel, ni par la terre, ni par aucune créature 2, » a dit Notre Sauveur, tant il voulait nous ins­pirer la crainte d'un faux serment. Mais si c'est un crime de se parjurer quand on n'a pris qu'une simple créature à témoin de son serment, combien plus serait abominable le crime de celui qui violerait un serment contracté entre les mains de l'empereur, au nom de Dieu lui-même ! Un tel parjure serait trois fois digne de mort, d'après le triple décret de Jésus-Christ qui ordonne « de rendre à César ce qui est à César; » de l'Apôtre qui prescrit « d'ho­norer le roi ; » du Décalogue qui défend « de prendre en vain le nom du Seigneur 3. » Voilà pourtant les motifs qu'on allègue pour nous jeter à la face ce nom d'excommuniés! — Mais pourquoi nous qualifier aussi de « pseudo-clercs, » nous qui observons toutes les règles canoniques, et qui justifions par nos œuvres notre nom véritable de clercs? Non, non, celui qui veut ainsi nous exclure de l'église de Dieu n'en fait pas lui-même partie. Non, ô sainte église notre mère, vous qui nous avez nourris et élevés dans votre sein, vos fils ne sont point des « pseudo-clercs. » Ce vil outrage, vomi contre nous par le seigneur Pascal, est un propos digne de vieilles femmes filant le lin   de leurs quenouilles 4. Il faut croire   que

--------------

1Matth., xiii, 39, 41. — 2 Matlh. v, 34, 30. — 3 Exod., xx, 7. 4. Evomuil cor domini Paschasii {l'asctialis) vile convicium, prout vetulx et textrices faciunt.

==========================================

 

p331 CH.   II.   —   NOUVEAUX   PARJURES   ET   CRUMES   DE   1IEN1U   IV.     

 

ces injures vénales ne lui coûtent pas cher, pour qu'il nous les prodigue si facilement1. Tantôt il nous appelle « excommuniés, » tantôt « pseudo-clercs, » sans autre raison que son caprice. Que nous importent les malédictions du seigneur Pascal ? La malédic­tion que nous craignons avant tout est celle que, par l'organe du Psalmiste, l'Esprit-Saint formule en ces termes : « Maudits soient tous ceux qui transgressent les commandements du Seigneur ! » Quant à l'anathème d'excommunication, inventé en ces derniers jours et promulgué en vertu de je ne sais quelle tradition nouvelle par Hildebrand (saint Grégoire Vil), par Odard (Urbain II) et par ce troisième novateur (Pascal II), nous le récusons absolument, omnino ubjicimus. Nos maîtres vénérés, les docteurs dont nous sui­vons les enseignements, sont les pères de l'Église ancienne. Ceux-là ne se sont jamais insurgés contre la puissance des souverains, grands ou petits. Même quand d'énormes abus de pouvoir venaient à se produire, ils se bornaient à corriger ce qu'on leur permettait, dissimulant ou tolérant le reste. Voilà pourquoi notre seigneur évêque reste dans la communion de l'empereur, auquel il a juré fidélité en recevant de lui les régales. En effet, quiconque voudra étudier sérieusement les oracles de l'Esprit-Saint, dans les textes de l'Ancien et du Nouveau Testament, demeurera con­vaincu que les rois ni les empereurs ne peuvent jamais ou du moins très-difficilement être excommuniés. Je fais cette distinction parce que la controverse entre le « jamais », minime, et le « très-diffici­lement », difficile, n'est pas encore résolue, adhuc sub judice lis est. On peut respectueusement et discrètement les avertir, les menacer, les reprendre ; mais, comme le Christ roi des rois les a constitués sur la terre pour tenir sa place, c'est au Christ seul qu'il appar­tient de les juger pour les condamner ou les absoudre. Tels sont nos sentiments, justifiés par la doctrine des saints pères, que nous prenons pour modèles et pour guides. Suivant l'antique tradition, nous sommes groupés autour de notre évêque et de notre métro-

------------

1    Mirum est de domino Paschaslo, quomodo sic convicia venalia invenerit :
bona mercede cidetur ea accepisse, qux tanta in nos profundil facilitate.

2    Psalm., cxriii, 21.

========================================

 

p332    PONTIFICAT  DU   B.   PASCAL  II   (1099-1118).

 

politain. Le concile provincial se tient chez nous aux époques fixées par les lois canoniques; nous n'envoyons point à Rome les décisions qui y sont prises, parce que nous ne voyons cette obligation expri­mée nulle part dans les saintes Écritures. De même nous ne rece­vons point chez nous, omnino refutamus, les légats venus, disent-ils a latere pontificis romani, et qui parcourent le monde pour remplir leur bourse, ad dilanda marsupia discurrentes. En cela, nous ne fai­sons que suivre les décrets des conciles d'Afrique tenus sous les pontificats de Zosime, de Célestin et de Boniface I (417-432)1. Ces légats, « nous les connaissons » d'ailleurs « à leurs fruits2. » Ils viennent, non point corriger les mœurs, ni réformer les abus ; mais organiser les massacres et présider à la dévastation des églises de Dieu. Après cela, qu'on nous traite, si l'on veut, « d'excommu­niés » ; nous nous rendrons le témoignage d'être inviolablement attachés aux règles antiques, sans nous laisser « entraîner à tout vent de doctrine3. » — Et pourquoi le seigneur Pascal nous qua-lifie-t-il de « pseudo-clercs ? » Les pseudo-apôtres que saint Paul flétrit dans ses Épîtres « adultéraient la parole de Dieu 4. » Mais nous, grâce au ciel, nous gardons la foi catholique, nous ne l'a­dultérons pas : avec l'aide de Dieu, nous en pratiquons toutes les œuvres ; nous respectons et observons les règles canoniques tracées par les pères : à ces règles nous conformons notre vie, nos juge­ments, nos pénitences, nos absolutions. Nous n'intervenons point dans les conseils des empereurs ni des rois ; nous laissons ce soin à nos supérieurs qui sauront, comme leurs prédécesseurs l'ont fait, traiter avec la prudence nécessaire les affaires d'état. Le sei­gneur Pascal et ses conseillers, qui nous traitent de « pseudo­-clercs, » devraient bien plutôt, déposant leurs idées de présomp­tion superbe, réfléchir aux leçons de l'histoire. Qu'ils relisent les actes de tant de papes qui se sont succédé depuis le bien heureux Sylvestre (313-333) jusqu'à Hildebrand (1070-1085) ; ils y verront à quels excès inouïs l'ambition de monter sur le

-------------------

1    Les conciles dont il est ici question avaient été tenus par la faction des
Pélagiens d'Afrique. Cf. tom. XII et XIII de cette Histoire.

2    Mallh., vu, IC. — 3 Ephes., iv, 14. — 4 II Cor., îv, 2.

========================================

 

p433 CH. II.   —   NOUVEAUX   l'AIUUKES   ET   CRUMES   UE   HENRI   IV.     

 

siège de Rome a porté une foule d'intrigants ; ils y verront com­ment ces attentats furent réprimés par les rois et les empe­reurs, comment enfin les empereurs et les rois condamnaient et déposaient les pseudo-papes. La puissance impériale fit, à elle seule, plus que toutes les excommunications d'un Hildebrand , d'un Odoard ou d'un Pascal ! Qu'on écarte donc ces fumées de l'ambition romaine et qu'il nous soit permis de demander pourquoi les pontifes de Rome ne sauraient être mis en accusation et condamnés quand ils ont commis des fautes graves et manifestes? Repousser ainsi la censure et la correction, c'est le fait d'un pseudo-évêque ou d'un pseudo-clerc1. Nous, au contraire, nous qui, par la miséricorde de Dieu, sommes des fils d'obéissance, toujours dociles à la voix salu­taire de la correction, nous voulons rester purs de tout schisme, de toute simonie, de toute tache d'excommunication. Saint Augustin nous apprend que les lois promulguées par les empereurs allaient jus­qu'à retirer aux hérétiques le droit de posséder. C'est donc aux rois et aux empereurs qu'il appartient de déterminer le droit de possession. Or, comme nous ne sommes point hérétiques, on ne saurait nous reti­rer nos possessions et nos biens. S'il y avait lieu de le faire, ce ne pourrait être qu'en vertu d'un décret émané des empereurs ou rois, «lesquels, suivant le parole de l'Apôtre, ne portent pas en vain le glaive2.» Comment donc le seigneur Pascal, qui ne saurait disposer que d'un glaive spirituel, peut-il envoyer son écuyer Robert dévaster les terres et les possessions de notre église? J'en atteste l'autorité du siège romain lui-même : nous ne sommes pas excommuniés. En effet, le pape Hildebrand, l'inventeur de cette nouvelle forme de schisme, lui qui le premier, levant la lance sacerdotale contre le diadème des rois, fulmina d'abord une sentence générale d'excom­munication contre tous les partisans de Henri IV, fut obligé de re­venir plus tard sur cette mesure excessive. Par un second décret, il excepta formellement de l'excommunication ceux que les nécessités

--------------

1 Ces paroles nous semblent une allusion aux reproches de simonie articulés contre le bienheureux pape Pascal II par les schismatiques, et notamment par Warner, le margrave d'Ancône, dans sa lettre au pseudo-empereur Henri IV. (Cf. n" 3 de ce présent chapitre). — 2 Rom. xm, 4.

=======================================

 

p334   PONTIFICAT   DU   B.   PASCAL   II   (1099-1148).

 

sociales ou la dépendance obligatoire forçaient, sans qu'il y eut de leur part ni mauvaise intention, ni volonté de coopérer au mal, à continuer leurs relations avec l'empereur1. Or, nous sommes précisément dans le cas de cette exception. Mais le seigneur Pascal renchérit sur Hildebrand. Son écuyer Robert doit « poursuivre non-seulement ici, mais partout où il pourra les atteindre, Henri le chef des hérétiques, et ses partisans. » On raconte d'Alaric, le fa­rouche monarque des Goths, qu'en se dirigeant sur la ville éternelle, il disait : « Je me sens poussé par une force supérieure à détruire Rome. » C'est peut-être à la suite d'une inspiration de ce genre que l'apostolique envoie son écuyer Robert exterminer la popula­tion de l'empire, mettre tout à feu et à sang, saccager et brûler les églises. Ce n'est pas seulement la ville de Cambrai et notre cité de Liège que le comte de Flandre doit ravager; sa mission dévastatrice n'a point de limites: elle s'étend au monde entier. L'apôtre saint Pierre s'était contenté de couper l'oreille de Malchus (Malchus en hébreu signifie roi); mais aujourd'hui le vicaire de Pierre a plus de zèle. Un pareil châtiment lui semblerait trop léger contre un roi qu'il déclare hérétique, chef des hérétiques, rebelle à Dieu, enva­hisseur du royaume, adorateur de l'idole simoniaque, excommunié par les apôtres et par les apostoliques. Il y aurait dans cette accu­mulation d'injures de quoi faire perdre la foi à un prince qui ne l'aurait pas solide. Mais enfin le divin Sauveur qui guérit l'oreille de Mal­chus est assez puissant pour guérir celle d'un roi hérétique, si tant est que le nôtre le soit, ce qu'à Dieu ne plaise! et ce dont nous gé­mirions et pour nous et pour cet auguste empereur. Mais le fût-il, car nous ne voulons point traiter une pareille question, nous n'en aurions pas moins le devoir de lui rester soumis. Au lieu de prendre

-------------------

1 On se rappelle que cette décision, empreinte de l'esprit miséricordieux et plein de mansuétude de Grégoire VII, avait été promulguée par le grand pape au premier concile romain de l'an 1078. (Cf. tom. XXII de cette Histoire, p. 293). Mais, prise spécialement en faveur « des femmes, enfants, serviteurs, servantes, serfs et fermiers, et en général de tous ceux que leur position dépendante ou subalterne ne permettait pas de ranger parmi les conseillers du prince excom­munié » (ce sont les termes même du décret pontifical), elle n'était nullement applicable à l'intrus de Liège ni à ses clercs.

========================================

 

p335  CH.   II.   —   NOUVEAUX   PARJURES   ET   CRIMES   DE  HENRI   IV.     

 

les armes contre sa puissance, il nous faudrait adresser à Dieu nos prières pour sa conversion. L'apostolique lui-même n'aurait rien autre chose à faire; car son glaive est exclusivement spirituel. Hildebrand fut le premier qui ait osé arborer l'étendard de la révolte contre un empereur. 0 sainte église romaine, ma mère ! jadis vous usiez discrètement du pouvoir de lier et de délier, pour le bien des âmes et le maintien de la paix. Comment donc votre autorité mater­nelle s'est-elle changée en un despotismesi effréné? 0 mère, que Dieu vous délivre du mal; que le Seigneur Jésus redevienne pour vous la porte et le portier ; qu'il vous garde, vous et votre pontife, de ceux qui, selon l'expression du prophète Michée, «séduisent le peuple de Dieu, le dévorent en prêchant la paix, et dénoncent la guerre sainte contre quiconque refuse d'assouvir leur insatiable cupidité 1.

© Robert Hivon 2014     twitter: @hivonphilo     skype: robert.hivon  Facebook et Google+: Robert Hivon