La Cité de Dieu 36

Tome 24  p.  10

 

CHAPITRE VIII.

 

Comment Apulée définit les dieux célestes, les hommes et les démons intermédiaires.

 

Mais examinons attentivement la définition qu'Apulée donne des démons; certes, son intention est de les comprendre tous dans cette définition. Les démons, dit‑il, sont des êtres animés, leur âme est sujette aux passions, leur esprit est doué de raison, leur corps est aérien, et leur durée éternelle. Or, de ces cinq qualités, il n'en est aucune qui soit commune à ces esprits et aux hommes de bien, et qui ne puisse s'appliquer aux esprits mauvais. En effet, un peu plus haut, après avoir parlé des dieux célestes, il donne la définition de l'homme placé, selon lui, au dernier degré des êtres intelligents, afin que, ayant traité des esprits les plus élevés, et de ceux qui appartiennent à la dernière classe, il puisse s'occuper des démons qui, selon lui, forment une classe intermédiaire. « Les hommes, dit‑il, brillent par leur raison, jouissent de la parole, ils ont une âme immortelle, et des membres qui doivent périr; esprits légers et inconstants, corps grossiers et corruptibles, de mœurs différentes, quoique soumis aux mêmes erreurs; témérité dans l'audace, opiniâtreté dans l'espérance, travail stérile, fortune incertaine; individuellement sujets à la mort, mais immortels comme genre, se succédant les uns aux autres par des générations successives; durée éphémère, sagesse tardive, mort prompte, vie pleine d'angoisses, tel est le partage des hommes qui habitent la terre. » (Du démon de Socrate.) Dans cette longue définition, parmi les choses qui appartiennent à la plupart des hommes, a‑t‑il oublié cette tardive sagesse, qu'il savait n'être le partage que d'un petit nombre ? S'il n'en eut pas parlé,

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p11 LIVRE IX. ‑ CHAPITRE IX.                         

 

cette délinition si soignée du genre humain n'eut point été complète. Ainsi lorsqu'il veut vanter l'excellence des dieux, il assure que ce qui fait leur gloire, c'est cette béatitude, à laquelle par la sagesse les hommes désirent parvenir. Certes s'il avait voulu montrer que parmi les démons, il s'en trouvait de bons, il n'eut pas manqué, en les définissant, d'indiquer un point par où ils étaient associés soit à la béatitude des Dieux, soit à la sagesse des hommes. Or, dans la définition qu'il en a donnée, il ne mentionne aucun caractère qui puisse distinguer les bons des mauvais. De peur d'offenser, non pas ces démons, mais leurs adorateurs, au milieu desquels il vivait, il n'a pas osé dire tout ce qu'il pensait de leur malice. Cependant il a suffisamment indiqué aux hommes prudents ce qu'ils devaient en penser, lorsqu'il a séparé de ces démons les dieux qu'il affirme être tous bons et heureux, les déclarant étrangers à leurs passions, ou comme il le dit, à ces émotions troublées, et ne leur accordant de commun avec les démons que l'éternité des corps. Il a insinué d'une manière claire que, par leur esprit, ce n'était pas aux dieux, mais aux hommes, que ressemblaient les démons; encore cette ressemblance ne tombe-elle pas sur le bien de la sagesse, auquel tout homme peut avoir part, mais sur les troubles et les agitations des passions qui dominent les hommes insensés et méchants, mais dont l'homme sage et vertueux sait se préserver de telle sorte qu'il préfère les éviter que d'avoir à les combattre. Si Apulée avait prétendu que ce n'était pas l'éternité des corps, mais l'éternité des esprits que les démons avaient de commun avee les dieux, il n'eut pas séparé les hommes de cette société, puisque, comme platonicien, il croyait, sans aucun doute, que l'âme est immortelle. En effet, en définissant l'espèce humaine, il dit que les hommes ont un esprit immortel, et des corps sujets à la mort. D'où il suit que si les hommes ne sont pas éternels comme les dieux, c'est parce qu'ils ont un corps mortel, tandis que les démons au contraire ne ressemblent à ces mêmes dieux que par l'immortalité de leurs corps.

 

CHAPITRE IX.

 

L'intercession des démons peut‑elle procurer aux hommes la faveur des dieux.

 

Quels sont donc ces médiateurs, par lesquels les hommes doivent se concilier l'amitié des dieux? Quoi ! l'âme, par laquelle ils ressemblent à l'homme, et qui, chez ce dernier, est ce qu'il y a de plus excellent, c'est chez eux la partie la

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plus dégradée? Le corps qui constitue la partie inférieure de l'homme, voilà ce qu'il y a de plus noble en eux, ce par quoi ils ressemblent aux dieux? L’être animé est composé d'un corps et d'une âme, cette dernière est, sans contredit, plus excellente que le corps; fût‑elle vicieuse et misérable, elle est certes supérieure au corps même sain et dans la plénitude de ses forces. C'est qu’elle est d'une nature plus noble, et que la souillure même des vices ne saurait l'abaisser au niveau du corps; ainsi l'or, bien que flétri, a plus de valeur que l'argent et le plomb le plus pur. Ces médiateurs, qui doivent unir les dieux aux hommes, notre nature terrestre à la nature divine, ont de commun avec les premiers un corps immortel, et se rattachent aux derniers par une âme corrompue ; comme si la religion qui, selon ces philosophes, doit, par l'entremise des démons, réunir l'homme à la divinité, consistait non dans l’âme mais dans le corps! Pour quel crime donc, ou par suite de quel châtiment ces intermédiaires trompeurs et perfides sont‑ils ainsi suspendus en quelque sorte la tête en bas, de manière à toucher aux dieux par leur corps, partie inférieure des êtres animés, et aux hommes par l'esprit qui en est la partie supérieure? Unis aux divinités célestes par le corps qui doit obéir, ils sont malheureux avec les pauvres mortels par l'âme qui devrait dominer! En effet , le corps est un esclave; comme le dit Salluste (In Catilina) : «L’âme doit commander et le corps obéir. » Il ajoute ensuite : « Celui‑ci nous est commun avec les brutes, l'autre nous est commun avec les dieux.» Comme il parlait des hommes, il a pu dire que comme les animaux sans raison nous avions un corps mortel. Mais ces médiateurs que les philosoplies établissent entre nous et les dieux peuvent dire : Ceci nous est commun avec les dieux, cela nous est commun avec les hommes. Or, comme je l’ai dit, liés et suspendus la tête en bas, c'est le corps, qui devrait être l'esclave, qui touche aux dieux, et c'est l'âme, qui devrait être souveraine, qui les relie aux malheureux mortels; ils sont élevés dans la partie inférieure et abaissés dans la portion supérieure de leur être. En conséquence, si, parce que leurs corps ne sont pas, comme ceux des êtres terrestres, soumis à la mort, et exposés à se séparer de l’âme, si, dis‑je, on prétend, pour cette raison, les associer à l'éternité des dieux, ces corps doivent être regardés non comme un sujet éternel de gloire, mais comme un lien qui les attache à une damnation sans fin.

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CHAPITRE X.

 

Plotin croit que dans ce corps éternel, les démons sont plus misérables que les hommes dans un corps mortel.

 

Plotin, qui vécut presque de notre temps (1), est considéré comme celui qui a le mieux compris la doctrine de Platon. Or, parlant de l'âme humaine il dit : « Le Père plein de miséricorde l'a attachée a des liens mortels. »Il pensait donc que c'était un trait de miséricorde de Dieu le Père, d'avoir donné aux hommes un corps sujet à la mort, pour qu'ils ne fussent pas toujours retenus au milieu des misères de cette vie. La perversité des démons a été jugée indigne d'une telle compassion. En butte aux misères de l'âme et des passions, ils n'ont pas, comme l'homme, reçu un corps soumis à la mort, mais un corps immortel. Leur corps serait préférable à celui des hommes, si, partageant avec nous la mortalité du corps, ils possédaient comme les dieux une âme bienheureuse. Leur condition serait semblable à celle de la nature humaine, si, avec un esprit assujetti aux passions, ils avaient du moins mérité d'avoir un corps mortel; encore faudrait‑il qu'ils fussent capables d'acquérir quelque sainteté pour être délivrés de leurs misères, même par la mort. Or, maintenant, non‑seulement ils ne sont pas plus heureux que les hommes par leur âme soumise aux passions, mais ce lien d'un corps, qui ne doit pas mourir, les rend plus malheureux encore. Apulée n'admet pas que quelque progrès dans la justice ou la connaissance de la sagesse, puisse jamais élever ces démons au rang des dieux, puisqu'il enseigne clairement que leur état est éternel.


CHAPITRE XI.

 

Opinion des Platoniciens, qui prétendent qu'après la mort les hommes deviennent des démons.

 

Ce même philosophe enseigne, il est vrai, que les âmes humaines deviennent elles‑mêmes des démons ; celles des bons se transforment en Lares, et celles des méchants en Lemure,ou Larves : s'ils ont flotté entre le bien et le mal et que leurs mérites soient incertains, alors ce sont les Mânes. Pour peu qu'on veuille réfléchir, qui ne voit quel gouffre une telle opinion ouvre aux mœurs dépravées! Et de fait, si les hommes même les plus pervers , s'imaginent

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(1) Plotin, disciple d'Ammonius et maître de Porphyre, dont il sera question au livre suivant, naquit l'an 205, à Lycopolis, en Égypte, et mourut sous le règne d'Aurélien, en 270. philosophe orgueilleux et bizarre, son pla­tonisme mêlé de mysticisme fut de mode sous Gallien. Ses ouvrages recueillis en dix livres, appelés Ennéades, sont la source du néoplatonisme païen. A la renaissance, il acquit une certaine célébrité. Marsile Ficin a tra­duit et édité ses ouvrages.

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être transformés un jour en Larves ou en dieux Mânes, ils deviendront d'autant plus scélérats qu'ils ont plus d'envie de faire le mal, puisqu'ils croiront qu'après leur mort, on leur offrira, pour les exciter à nuire, certains sacrifices, comme des honneurs dûs à des dieux. En effet, Apulée dit que les Larves sont des hommes transformés en démons malfaisants. Mais ici surgit une question autre que celle qui nous occupe. Pour lui, il dit que c'est pour cette raison que les Grecs appellent les bienheureux parce que ce sont de bons esprits, de bons démons, confirmant ainsi ce qu'il a dit, que les âmes des hommes sont aussi des démons.

 

CHAPITRE XII.

 

De trois attributs contraires, qui, selon les Plato­niciens, distinguent la nature des dieux de celle des hommes.

 

Mais ici nous parlons de ces démons, dont, selon lui, la nature est intermédiaire entre celle des dieux et celle des hommes; de ces démons animaux raisonnables, sujets aux passions, ayant un corps aérien et d'une durée éternelle. Après avoir placé les dieux dans le ciel si élevé, et les hommes sur cette terre si abaissée, et les avoir ainsi séparés par leur séjour et par la noblesse de leur nature, il conclut en ces termes : « Vous avez donc, dit‑il, deux sortes d'êtres animés, les dieux extrêmement différents des hommes par la sublimité de leur séjour, par l'éternité de leur vie et par la perfection de leur nature. Nulle communication prochaine n'existe entre eux, puisque l'habitation des premiers est séparée de celle des derniers par un si vaste intervalle, que d'un côté règne une vie éternelle et sans défaillance, de l'autre une existence frèle et sujette à la mort; là‑haut des esprits élevés à la béatitude, ici des êtres courbés sous le poids de leur misère. » (APULÉE, du démon de Socrate.) Il me paraît, dans ce passage, signaler les trois points contraires des deux natures extrêmes, de la plus élevée et de la plus infime, car les trois caractères d'excellence qu'il a assignés aux dieux, il les répète en d'autres termes, pour leur opposer, chez l'homme, les infirmités contraires. Aux dieux appartient la sublimité du séjour, la perpétuité de la vie, la perfection de la nature. Il répète donc, en d'autres termes, ces qualités pour leur opposer les trois défauts contraires appartenant à la nature humaine. Il dit, en effet, qu'un immense intervalle sépare le séjour élevé des dieux de cette terre infime; il avait dit plus haut la sublimité du séjour. Et cette force de vie éternelle et sans

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p15 LIVRE IX. ‑ CHAPITRE XIII.                       

 

défaillance opposée à notre vie frêle et mortelle, c'est ce qu'il avait désigné par éternité de vie. Et quand il parle de ces esprits élevés à la béatitude, les opposant à ceux qui sont courbés sous le poids de la misère, c'est ce qu'il a indiqué par la perfection de la nature. Donc, séjour élevé, éternité, béatitude, voilà les trois attributs qu'il accorde aux dieux. Séjour infime, mortalité, misère, tels sont les trois attributs contraires qui, selon lui, sont le partage des hommes.

 

CHAPITRE XII

 

Les démons, s'ils ne sont ni associés au bonheur des dieux, ni à la misère des hommes, peuvent-ils être des intermédiaires entre les uns et les autres?

 

4. De ces trois attributs opposés des dieux et des hommes, nous n'avons pas à disputer sur le séjour; puisque Apulée place les démons entre les premiers et les derniers. En effet, entre un séjour sublime et un séjour infime, il peut parfaitement se trouver un lieu intermédiaire. Restent les deux autres, qui demandent un sérieux examen pour voir s'ils sont étrangers aux démons, ou si on peut les leur accorder de manière à justifier leur médiation. Or, ces attributs ne sauraient leur être étrangers. Nous avons bien pu convenir qu'entre un séjour élevé et un séjour infime, il pouvait se trouver un lieu intermédiaire; mais les démons étant des êtres raisonnables, nous ne pouvons pas dire avec raison qu'ils ne sont ni heureux ni malheureux, comme seraient des plantes privées de sentiment, ou des brutes qui n'ont pas d'intelligence. Il est nécessaire que tout être qui possède la raison soit heureux ou malheureux. Ce serait également raisonner sans justesse, que de prétendre que les démons ne sont ni mortels ni éternels; car tout être vivant ou vit éternellement, ou voit sa vie se terminer par la mort. De plus, Apulée lui‑même convient que les démons sont éternels. Que reste‑t‑il donc sinon que ces médiateurs aient l'un de ces attributs supérieurs et partagent l'autre avec les hommes ? En effet, s'ils possèdent les deux attributs inférieurs ou les deux supérieurs, ils ne seront plus médiateurs, mais ils s'élèveront d'un côté, ou retomberont de l'autre. Nous avons démontré qu'ils ne peuvent être privés de ces deux attributs; c'est donc en prenant l'un à la nature supérieure, l'autre à la nature inférieure qu'ils pourront être médiateurs. Mais ce n'est pas la nature inférieure qui peut leur donner l'éternité, elle ne la possède pas elle‑même, c'est donc celui‑là qu'ils partagent avec les dieux; et, par conséquent, il ne leur reste plus pour remplir leur rôle de médiateurs, que de prendre le troisième attribut à la nature humaine, c'est‑àdire sa misère.

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2. En conséquence, selon les Platoniciens, une heureuse éternité ou une béatitude éternelle est le partage des grands dieux, une misère mortelle ou une mortalité misérable est celui des hommes ; quant aux dieux médiateurs, leur lot est une éternité de misère ou une misère éternelle. Et de fait, avec les cinq qualités, qu'il leur attribue dans sa définition , Apulée ne prouve point, comme il l'avait promis, qu'ils soient médiateurs. Trois de ces qualités leur sont communes avec nous, la nature animale, l'esprit doué de raison, 1'âme sujette aux passions; une leur est commune avec les dieux, l'éternité de la durée ; l'autre qui consiste à avoir un corps aérien leur est particulière. Comment seraient‑ils des intermédiaires, s'ils n'ont qu'un attribut qui les rapproche de la condition la plus élevée, et trois qui les relient à la plus infime? Ne voit‑on pas combien ils s'éloignent du milieu pour incliner et s'abaisser vers la nature inférieure ? Mais peut‑être pourrait-on appuyer leur rôle de médiateurs sur ce corps aérien qui leur est propre, comme un corps céleste est particulier aux dieux, un corps terrestre aux hommes, et sur ce qu'ils possèdent deux qualités communes aux natures supérieure et inférieure, l'existence et la raison. Ce philosophe, en parlant des Dieux et des hommes, dit, en effet :« Vous avez deux sortes d'êtres animés. » Et l’on sait que les Platoniciens ne présentent les dieux que comme des êtres raisonnables. Restent donc deux autres attributs : L'assujettissement aux passions et l'éternité, l'un leur est commun avec les hommes, l'autre ils le partagent avec les dieux; ce qui alors les fait demeurer dans un juste équilibre, ne les élevant pas vers les uns et ne les abaissant pas jusqu'aux autres. C'est là l'éternité misérable ou l'éternelle misère des démons. En effet, celui qui enseigne que leur âme est assujettie aux passions, aurait dit également, qu'elle était misérable, s'il n'eut rougi pour leurs adorateurs. Or, puisque de l'aveu des Platoniciens, c'est la Providence de Dieu, et non l'aveugle hasard qui gouverne le monde, cette misère éternelle ne serait pas le partage des démons, si grande n'était leur perversité.

 

3. Si donc, on appelle avec raison bons démons (eudoemones) les âmes bienheureuses, on ne saurait donner ce nom aux démons, que ces philosophes établissent comme médiateurs entre les hommes et les dieux. Quel est donc le séjour de ces bons démons qui, au‑dessus des hommes et au‑dessous des dieux, aident ceux-ci et protégent ceux‑là? S'ils sont bons et éternels, sans aucun doute, ils sont également heureux. En effet, la béatitude éternelle les approchant autant des dieux qu'elle les éloigne des

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hommes, ne leur permet pas cette position intermédiaire. Ainsi, c'est donc vainement que ces philosophes chercheront à démontrer comment les bons démons, étant immortels et heureux, peuvent tenir le milieu entre les dieux immortels et bienheureux, et les hommes mortels et misérables. Puisqu'ils partagent avec la nature divine ces deux choses, la béatitude et l'immortalité, et qu'ils n'ont rien en cela de commun avec la nature humaine, malheureuse et sujette à la mort, comment ne seraient‑ils pas plutôt éloignés des hommes et réunis aux dieux, que placés comme intermédiaires entre les uns et les autres? Et de vrai, ils seraient réellement intermédiaires, s'ils avaient les deux attributs dont nous avons parlé, communs, non pas avec une même nature, mais l'un avec la nature humaine et l'autre avec la nature divine. Ainsi l'homme tient une sorte de milieu entre les brutes et les anges. La brute est un animal privé de raison et sujet à la mort; l'ange est un être animé, raisonnable et immortel. L'homme se trouve ainsi intermédiaire, inférieur à l'ange et supérieur à la brute; mortel comme cette dernière, et possédant la raison comme les anges; c'est un animal raisonnable et sujet à la mort. Donc, quand nous cherchons un être intermédiaire entre les immortels jouissant de la félicité, et les mortels sujets à tant de misères, il faut que ce soit ou un mortel bienheureux, on un immortel misérable.

 

CHAPITRE XIV.

 

Les hommes, étant mortels, peuvent‑ils jouir d’une véritable béatitude?

 

De savoir si l'homme est à la fois bienheureux et mortel, c'est une grande question parmi les philosophes. Les uns, considérant la condition humaine avec des pensées humbles, soutiennent que l'homme est incapable de la félicité, tant qu'il est exposé à la mort. D'autres, exaltant cette même nature, n'ont pas craint d'avancer que le sage, quoique mortel, pouvait être heureux. Si ces derniers ont raison, pourquoi ne pas établir ce sage lui‑même, comme intermédiaire entre les hommes malheureux et les dieux immortels qui jouissent du bonheur? Ne partage‑t‑il pas la béatitude avec les uns, et la mortalité avec les autres? Certes, si ce sage est heureux, il ne porte envie à personne, (car quoi de plus misérable que l'envie !) et par cela même il aide, de tout son pouvoir, les mortels malheureux à acquérir la béatitude; afin que, devenus immortels après leur trépas, ils puissent partager la félicité des anges immortels,

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CHAPITRE XV.

 

De Jésus‑Christ homme‑Dieu médiateur entre Dieu et les 1tommes­

 

1. Mais si, ce qui est beaucoup plus probable et plus digne de foi, tous les hommes sont nécessairement sujets aux misères, tant qu'ils demeurent soumis à la mort, il faut chercher un médiateur, qui non‑seulement soit homme, mais qui de plus soit Dieu. Lui seul par sa mortalité bienheureuse, retirant les hommes de cette misère mortelle, les conduira à l'heureuse immortalité. Il ne fallait pas que cet intermédiaire fut exempt de la mort, ni qu'il y demeurât toujours assujetti. Il est devenu mortel, non par un affaiblissement de la divinité du Verbe, mais en s'associant à une chair infirme. Il n'est pas demeuré dans cette chair mortelle, mais il l'a ressuscitée des morts; car c'est le fruit propre de sa médiation, que ceux, pour la délivrance desquels il s'est fait médiateur, ne restent pas éternellement dans la mort même de la chair. Ainsi il a fallu que celui qui est médiateur entre Dieu et nous, eut une mortalité passagère et une félicité permanente, que semblable aux mortels par ce qui passe, il pût les faire passer de la mort à cette vie qui dure éternellement. Les bons anges ne sauraient donc être des intermédiaires entre les mortels malheureux et les immortels bienheureux, puisque eux‑mêmes jouissent de la félicité et sont exempts de la mort; mais les mauvais anges peuvent tenir ce milieu, car ils sont immortels comme les uns et malheureux comme les autres. A ces derniers est contraire le bon médiateur, qui à leur immortalité et à leur misère a opposé sa mortalité temporelle, tout en conservant sa félicité éternelle. C'est ainsi que, par l'humilité de sa mort et la douceur de sa béatitude, il a détruit dans ceux, dont les cœurs sont purifiés par la foi en lui, l'influence de ces immortels orgueilleux, de ces misérables acharnés à nuire, se servant de leur immortalité pour entrainer les hommes dans leur malheur; c'est ainsi, dis-je, qu'il a délivré les siens de leur domination immonde.

 

2. Quel médiateur choisira donc pour l'unir à l'immortelle félicité, l'homme mortel et misérable, si éloigné des immortels et des bienheureux? Ce qui pourrait plaire dans l'immortalité des démons est misérable, ce qui pourrait répugner dans la mortalité du Christ est déjà passé. Là, misère éternelle qu'on doit redouter; ici, béatitude sans fin qu'on doit aimer, la mort n’est plus à craindre, n'ayant pu être éternelle. L'immortel malheureux ne se pose en intermédiaire, que pour empêcher de parvenir à l'immortalité bienheureuse; parce que l'obstacle, c'est‑à‑dire son éternel malheur subsiste tou-

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p19 LIVRE IX. ‑ CHAPITRE XVI.

 

jours. Le mortel bienheureux (Jésus‑Christ) intervient pour rendre immortels, après le passage de la mort, ceux qui l'ont subie, (du reste sa résurrection en est la preuve), et pour donner aux malheureux cette félicité que lui‑même n'a jamais perdue. Autre est donc l'intermédiaire mauvais qui sépare les amis, autre le bon médiateur qui réconcilie les ennemis. Les intermédiaires qui séparent sont nombreux, parce que la multitude des bienheureux trouve sa félicité dans la possession du Dieu unique. Privée de cette jouissance, la foule malheureuse des mauvais anges s'oppose plutôt comme un obstacle, qu'elle n'intervient comme un secours à l'acquisition de cette béatitude. Cette multitude bourdonne et, en quelque sorte, rugit pour empécher d'arriver à cet unique bien qui nous rend heureux; bien pour l'acquisition duquel nous avions besoin, non de plusieurs, mais d'un seul et unique médiateur, celui même dont l'union forme notre félicité, c'est‑à‑dire le Verbe incréé de Dieu, par qui toutes choses ont été faites. Cependant, ce n'est pas parce qu'il est le Verbe qu'il est le médiateur, car l'éternité et la béatitude souveraine du Verbe mettent une distance infinie entre lui et les misérables mortels; mais c'est comme homme qu'il est médiateur. Il nous montre par là, que, pour atteindre la béatitude, nous n'avons pas besoin de chercher d'autre intermédiaire qui puisse nous y faire arriver par degré, puisque Dieu, source de toute félicité, en revêtant notre humanité, nous enseigne le chemin le plus court pour participer à sa divinité. En nous délivrant de la mortalité et des misères, il nous unit aux anges mortels et bienheureux, non pas pour nous rendre participants de l'immortalité ou d'un bonheur qui vienne des anges; mais il nous associe à cette auguste Trinité, dont la participation fait la félicité des anges eux-mêmes. Ainsi inférieur aux anges, lorsque pour être médiateur il prit la forme d'esclave (Philip., 11, 7), il leur resta supérieur comme Dieu ; il est ici‑bas la voie qui conduit à la vie, là‑haut, il est la vie elle‑même.

© Robert Hivon 2014     twitter: @hivonphilo     skype: robert.hivon  Facebook et Google+: Robert Hivon