15 août 2023 - Assomption de la Très Sainte Vierge Marie et Grand Pardon de Notre-Dame de la Tronchaye à Rochefort-en-Terre
Homélie de Son éminence le Cardinal Robert Sarah
Bien chers frères et sœurs, je remercie Dieu qui me donne cette grâce et cette joie d’être avec vous ce matin pour célébrer l’Eucharistie, le sacrifice qui nous sauve. Je remercie Monsieur le curé et vous tous ici présents, pour votre accueil si fraternel et si chaleureux. Je vous promets que durant cette célébration, je prierai pour vos intentions, celles de toutes vos familles et je demanderai au Seigneur de faire descendre sur chacune de vos familles Sa bénédiction.
En cette solennité de l’Assomption de la Très Sainte Vierge Marie, patronne principale de la France, je suis très heureux de célébrer cette messe dans cette collégiale naturelle.
Nous devrions bien sûr, s’il y avait de la place, célébrer dans la vraie collégiale de Notre-Dame de la Tronchaye. Comme vous le savez, il est habituel que l’église occupe le point central du village ou qui le domine. Ce n’est pas le cas à Rochefort-en-Terre car il faut quitter l’axe principal du village pour découvrir, sur un terrain légèrement pentu, cette magnifique collégiale, intemporelle, majestueuse et mystérieuse. Les qualificatifs ne manquent pas pour décrire cette église qui est la maison de Dieu et une maison de prière. Que nous soyons touriste ou habitant de ce village, nous devrions y entrer avec respect, dignement vêtus. Je suis d’un pays musulman : aucun musulman ne rentre dans une mosquée comme un touriste. Nous devons entrer dans une église avec respect, avec dignité et dignement vêtus.
L’histoire raconte que sa construction a débuté au XIIème siècle à la suite de la découverte d’une statue de la Vierge Marie par une bergère, dans un tronc d’arbre. Elle avait été cachée par un prêtre, des siècles auparavant, pour la protéger de la fureur des vikings aux IXe et Xe siècles. On a donc construit l’église à l’endroit de la découverte de la statue. Mais aujourd’hui, les circonstances ne nous permettent pas de célébrer la messe dans cette collégiale, et Dieu nous a donné cette collégiale naturelle.
En cette
solennité de l’assomption de la Bienheureuse Vierge Marie, nous célébrons
l’un des grands pardons qui constellent la Bretagne. Habitants et pèlerins,
comme chaque année, vous êtes venus dans cette collégiale pour prier
ensemble durant la procession et durant la sainte Messe, pour vous repentir
sincèrement et demander pardon à Dieu de tous vos péchés, dans une
confiance à Notre-Dame du Ciel.
Que Dieu bénisse votre marche pénitentielle et d’action de grâce. Qu’Il vous
donne surtout la grâce et la volonté d’éviter toute occasion de tomber
encore dans le péché, dans l’indifférence et le mépris de Dieu.
Chaque année à la solennité de l’Assomption, nous méditons sur l’Evangile de la Visitation. Ce n’est pas sans raison.
La Vierge Marie est « bénie entre toutes les femmes », s’exclame Elisabeth. Oui, Dieu a béni la mère de Jésus, comme Il avait béni Abraham, Isaac en leur annonçant la naissance de leurs fils. Et Elisabeth ajoute : « heureuse celle qui a cru ». C’est une béatitude, celle de la foi. Une béatitude qui contient en germe toutes les autres.
Celui qui croit est béni parce qu’il met toute sa vie entre les mains de Dieu. Il vit dans une grande sérénité, dans la paix, le bonheur et une totale confiance en l’avenir. Être béni par le Seigneur, cela ne signifie pas qu’on sera épargné de la souffrance et des épreuves mais que, quels
que soient les obstacles et les difficultés, celui qui croit reste courageux, ferme dans la foi et confiant dans le Seigneur. La Vierge Marie est notre modèle de courage, d’audace et de fermeté dans la foi.
Tout d’abord, elle nous a précédés sur le chemin de cette adhésion et de cette confiance totale en Dieu. Elle a répondu fiat, c’est-à-dire oui, sans condition, au message de l’ange Gabriel.
Il s’agit aussi d’une foi audacieuse car au moment de l’Annonciation, Marie croit à ce qui est humainement impossible. Dire à une femme « tu seras la mère de Dieu » est une chose impossible. Et pourtant Marie a cru. Et plus tard, aux noces de Cana, elle incite Jésus à accomplir son premier miracle – celui de l’eau changée en vin. Ce miracle préfigure et annonce la Rédemption, c’est-à-dire l’offrande de son sang versé sur la croix et donc le sacrement de l’Eucharistie. Toute à l’heure, les prêtres vont changer le pain en Corps du Christ, le vin en Sang du Christ. C’est le prolongement des noces de Cana.
Ensuite, la Vierge Marie, durant toute sa vie, nous enseigne une merveilleuse audace ; celle de contempler les merveilles de Dieu. Marie nous apprend à fixer nos regards non pas vers les réalités terrestres et notre bien-être purement matériel mais à tourner nos regards vers Dieu. Dieu est la source de nos vies, le chemin vers notre véritable bonheur. Elle nous dit constamment : si vous vous coupez de Dieu, vous serez comme un arbre sans racine. Un arbre sans racine meurt. Si vous vous coupez de Dieu, vous serez comme un fleuve vaste et majestueux qui s’est coupé de sa source. Ce fleuve tôt ou tard se desséchera et disparaîtra. Un homme qui se coupe de Dieu, certes il peut posséder beaucoup d’argent, beaucoup de biens matériels mais il n’a pas d’avenir car toutes les richesses du monde sont des richesses éphémères.
La présence de Marie au milieu de nous nous aidera à tourner nos regards vers Dieu, à prier. Et sa présence au milieu de nous va irradier notre prière chrétienne.
Le
silence de Notre-Dame ne s’exprime pas seulement par une sobriété du langage
mais surtout par la capacité, mêlée de sagesse, de faire mémoire et de
saisir, dans un regard de foi, le mystère du Verbe incarné Jésus-Christ.
Marie est la dame silencieuse. C’est ce silence, qui en même temps est un
silence d’accueil de la parole de Dieu, cette capacité à méditer le mystère
du Christ rédempteur que la Vierge Marie transmet à l’Eglise dont elle est la
mère.
Marie nous apprend à être silencieux. Il n’y a pas beaucoup de paroles
rapportées dans les Evangiles dites par Marie et nous avons besoin d’apprendre
de Marie le silence.
Dans un monde rempli de bruit, d’agitation, de frénésie, avec des messages de
toutes sortes qui s’entrechoquent, sur les réseaux sociaux, et souvent qui se
contredisent jusqu’à la nausée, le témoignage et l’exemple de la Vierge
Marie nous permettent d’ancrer notre vie dans le silence de la contemplation et
de l’adoration qui apaise notre âme, tout en mettant l’homme en présence de
Dieu, son Dieu créateur et rédempteur.
Frères et sœurs, agenouillés près du tabernacle ou en face de l’ostensoir pendant l’heure sainte, adorons Dieu, réellement et substantiellement présent dans la très sainte Eucharistie. Toute à l’heure, silencieusement, nous allons adorer Jésus présent au milieu de nous. Un missionnaire expliquait souvent à un musulman ce qu’était la religion chrétienne et le musulman lui expliquait ce qu’était l’Islam. Un jour le missionnaire lui dit : « nous, nous avons la chance ; Dieu est avec nous. Nous pouvons le toucher, nous pouvons le manger ! ». Et le musulman lui dit : « si c’est vrai, vous devriez ramper quand vous vous approchez de l’Eucharistie qui est la présence de Dieu ».
Confions nos vies et nos familles avec leurs joies et leurs peines dans un acte de foi rempli de confiance filiale envers Celui qui nous a sauvés et qui nous sauve, par sa présence constante dans l’Eucharistie.
Enfin, la Vierge Marie témoigne de la valeur d’une vie chaste, pure et pleine de tendresse. Et c’est pourquoi la beauté de son âme immaculée a toujours fait l’admiration du peuple chrétien. Face au cynisme d’une certaine culture contemporaine hédoniste, ivre de sexe, et qui trop souvent méconnait la valeur de la chasteté, la Vierge Marie témoigne de cette pureté qui illumine l’âme du disciple du Christ.
De fait par le baptême, tout homme reçoit à nouveau cette pureté. Toute homme reçoit la grâce d’une nouvelle naissance. Désormais, son âme est immortelle, immaculée, son corps destiné à ressusciter au dernier jour. Ce corps, qui est le temple de l’Esprit-Saint, est sanctifié et consacré à Jésus Christ notre sauveur.
«
Heureuse celle qui a cru » : cette béatitude de la foi traduit
l’abandon de notre être entre les mains de Dieu. Elle est comme l’illustration
la plus parfaite du don absolu de la Vierge Marie à Dieu et à son Fils, Lui
qui a dit « je suis le chemin, la vérité et la vie ». Marie a suivi ce chemin
qui s’identifie à son fils ; elle s’est totalement offerte à Dieu et à son
fils Jésus-Christ. C’est ce don qu’elle exprime en disant : « je suis la
servante du Seigneur. Que tout se passe pour moi selon ta parole ».
Puissions-nous, à la fin de ce pèlerinage, dire à Dieu : « Seigneur, j’ai
entendu Ta parole ; que tout se passe pour moi selon ce que Tu as dit ».
Et Marie a cru à la Parole de Dieu. Et c’est pourquoi elle nous répète
aujourd’hui : « faites tout ce que mon fils vous dira ». Ne repartons
pas de ce pèlerinage sans cette ferme résolution d’écouter Dieu et de faire
tout ce qu’Il nous dira.
Aujourd‘hui, nous célébrons la glorification de celle qui a cru. Elle est montée au ciel, corps et âme, couronnée par Dieu. Elle est la reine du ciel et de la terre, la reine des anges et tous les saints. La vie terrestre de Marie, même si elle a été une existence douloureuse et pleine d’épreuves, n’a pas été une vie dans l’impasse. Elle s’est ouverte sur une nouvelle vie : la vie éternelle.
La solennité d’aujourd’hui est sans aucun doute une invitation à nous mettre à l’unisson de la joie du Ciel. Or, comme vous le savez, un autre maître, le prince de ce monde, l’antique serpent, le dragon a trop souvent pris le pouvoir dans nos sociétés sécularisées et déchristianisées. Sa devise, c’est mensonge, mort, division. Du sein maternel au lit de l’hôpital, en passant par les places publiques, les relations nationales ou internationales, le dragon sème la violence, la guerre, la mort. Un monde de pensée unique, véhiculée par les mass média, répand son fiel sur des êtres qui semblent privés de bon sens. Et puis il y a cette confusion entre le vrai et le faux, entretenue avec complaisance par ceux qui ont le pouvoir d’enseigner la vérité.
Dans les
pays occidentaux comme la France, oser dire la vérité sur le mariage, sur la
famille, sur le respect sacré de la vie des enfants à naître, sur la
doctrine et l’enseignement moral immuable de l’Eglise ou les unions civiles
homosexuelles, pour ne citer que ces exemples, vaut aux chrétiens la dérision
et la marginalisation. Beaucoup de nos contemporains, parfois aussi des hommes
d’Eglise, se laissent prendre par le relativisme et la morale de situation qui,
comme l’affirmait Benoît XVI, est une terrible dictature. Pourtant le constat
est là, sans appel : confusion, apostasie, violence, désespoir, impasse et
mort. Et que des victimes innocentes... Qui donc sera le bon samaritain de
cette société occidentale, mortellement blessée par une crise profonde,
anthropologiquement parlant, une crise profonde au niveau de la foi, au niveau
de la morale ?
Dieu pourtant, sans relâche, continue d’appeler depuis l’aube de l’humanité :
« Homme, où es-tu ?
Adam, où es-tu ? ». Dieu nous cherche. Malgré nos éloignements, malgré notre indifférence, Dieu dit : « homme, où es-tu ? ».
Chers frères et sœurs, si nous sommes chrétiens, ce n’est pas parce que nous croyons en quelques histoires un peu mièvres, transmises depuis des générations et qui ont la propriété de faire oublier à l’homme sa souffrance et ses angoisses. Si nous sommes chrétiens, c’est que nous croyons, nous avons la foi, nous vivons de cette béatitude mariale de la foi. C’est que nous croyons contre vents et marées, que Dieu aime tout homme en Jésus-Christ mort et ressuscité. Nous croyons aussi que le Christ est mort pour nous sauver de la mort, en nous arrachant au pouvoir du prince de ce monde, du dragon, du pouvoir de Satan, pour nous ouvrir le chemin vers la vie éternelle. Et ce chemin, c’est Jésus-Christ lui-même : « je suis le chemin, la vérité et la vie ».
Mais
s’unir à la joie du Ciel, à l’occasion du triomphe de la Vierge Marie en
cette solennité de l’Assomption, ne suffit pas. Nous voulons contribuer à ce
bonheur. Le Seigneur Jésus lui-même nous y invite. « Il y a plus de joie
au Ciel pour un seul pêcheur qui se convertit que pour 99 justes qui n’ont pas
besoin de conversion ». Ce Grand Pardon nous invite à la conversion. Le
chemin terrestre de la Vierge Marie, qui s’achève dans un puissant magnificat,
prend sa source dans cette parole : « je suis la servante du Seigneur. Qu’il
me soit fait selon ta parole ».
Ainsi contribuer au bonheur du Ciel, c’est donner la même réponse, celle de
la très sainte Vierge Marie. C’est se laisser accueillir par Dieu, en
prononçant notre oui de baptisé, dans un acte de foi quotidien et une
communion d’amour avec les habitants de la cour céleste, car les grandes
œuvres de Dieu veulent toujours passer par des petits oui de nos pauvres
humanités.
Le Christ est le chemin, la vérité et la vie. Mais suis-je décidé à suivre ce chemin ? Suis-je décidé à me convertir au Christ et à son Evangile ? Est-ce que mes actes, mes paroles sèment autour de moi la vérité, la vie, l’amour, la fidélité à Dieu ? Les circonstances sont trop graves pour nous réfugier dans la confusion et le silence ou la nonchalance. « Chaque âme qui s’élève élève le monde, chaque âme qui s’abaisse abaisse le monde » disait Elisabeth Leseur, cette grande mystique française décédée en mai 1914, quelques jours avant le début de la première guerre mondiale. Oui, il n’y a pas de demi-mesure. Etre chrétien, c’est l’être vraiment. La vérité sur l’homme naît de l’accueil de la vérité venue de Dieu. Demandons à Marie d’accueillir comme elle la parole de Dieu qui nous est adressée aujourd’hui.
En ce jour du grand pardon et en cette solennité de l’Assomption, dans la fidélité au vœu du roi Louis XIII, nous voulons élever notre supplication en faveur de toutes les nations vers celle qui est la patronne de la France, la très sainte Vierge Marie. Le monde est en feu et en sang. Les guerres se déchaînent en Europe entre deux nations chrétiennes, l’Ukraine et la Russie, en Afrique et en Terre Sainte. Ces dernières semaines, la violence s’est aussi déchaînée dans les rues de la douce France.
Demandons aujourd’hui à Dieu, par l’intercession de Notre-Dame, reine de France et de Sainte Anne, sa mère, qui est patronne de la Bretagne, d’accorder au monde des gouvernants qui respectent Dieu, et qui sont soucieux du bien de leur peuple, de la vie, de la paix et de la justice. Que notre prière se fasse constante et fervente à l’image du chapelet constitué d’une succession de grains et qui ne finit pas. Prions sans cesse ! Que notre prière ne soit pas celle d’une seule journée de fête mais qu’elle occupe notre vie. Ainsi nos chapelets élanceront le monde et le ramèneront à Dieu.
Que Dieu vous bénisse et qu’Il vous garde.