Manès 3

Darras tome 10 p. 522


§ I. Élection de saint Siricius.

 

1. Siricius, dit le Liber Pontificalis, naquit à Rome et eut pour père Tiburce. Il siégea quinze ans, onze mois et vingt-cinq jours. Les constitutions apostoliques qu'il rédigea pour combattre les hérésies furent adressées par lui à toute la catholicité, et sont conservées dans les archives de chaque église. Il défendit par un décret aux simples prêtres de célébrer la messe durant la semaine, leur ordonnant de se communier seulement avec l'Eucharistie consa-

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crée par l’évêque légitime. Il interdit aux Manichéens la communion avec les fidèles, parce que, dit-il, ce serait profaner le corps du Seigneur que de le déposer sur des lèvres souillées. Il prescrivit les règles à suivre pour la réintégration au sein de l'Église des Manichéens convertis. Il voulut qu'ils fussent préalablement soumis à une épreuve sérieuse en un monastère où ils vivraient dans le jeûne et la prière, ordonnant toutefois, s'ils venaient à tomber en danger de mort, de ne pas surseoir davantage mais de leur administrer les sacrements et le viatique. L'abjuration solennelle devait se faire à l'église, en présence de tous les fidèles, par l'imposition des mains. En cinq ordinations à Rome au mois de décembre, Siricius consacra trente-un prêtres, seize diacres et trente-deux évêques destinés à diverses  provinces. Il fut enseveli dans le cimetière de Priscille, sur la voie Salaria, le XIII des calendes d'octobre 1 (19 septembre 399). Après lui, le siège épiscopal demeura vacant durant vingt jours. »

 

2. Le nom des Manichéens, qui revient si fréquemment dans cette notice du Liber Pontifîcalis, représentait alors la plus dangereuse quoique la moins nouvelle des sectes hétérodoxes. On se rappelle ce que nous avons dit précédemment de Manès et de sa doctrine des deux principes coexistants, coéternels et rivaux, empruntée au dithéisme de Pythagore et de Plutarque. Les partisans du gnosticisme primitif s'étaient ralliés, en désespoir de cause, au double principe de Manès. L'Afrique, demeurée étrangère aux luttes plus récentes de l'arianisme et des Pneumatomaques, fourmillait de Manichéens. Singulière destinée du peuple africain, qui semble voué comme une proie à toutes les erreurs religieuses et sociales, depuis Tertullien abaissant son génie aux rêves de Montan, jusqu'aux générations actuelles courbées sous le sabre de Mahomet! Augustin, dont le nom encore inconnu au temps de Damase allait jeter un éclat immortel sur l'Église et le monde, était ma-

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1. Le texte vulgaire du Liber Pontificalis porte ici la date du « IX des calendes de mars » (21 février 399). Nous adoptons la leçon proposée par Blanchini dans sa chronologie des Pontifes romains. (Cf. Blanchini, Ad Librum Pontifie, nota chronologie®; Pair, tat., tom. CXX.V11I, col. 116-122.)

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p524 P0ST1FICAT  DE  SAINT  SIRICIUS   (385-398).

 

nichéen. L'année même où Siricius montait sur le trône pontifical, Augustin, avec sa mère sainte Monique, arrivait à Milan. De sa petite fille natale de Tagaste où son père, comme il le dit lui-même, «n'était qu'un bourgeois des moins considérables,» il avait successivement été envoyé à Madaure, puis à Carthage, pour y suivre les leçons de maîtres habiles. « Ce fut là, dit-il, que je rencontrai pour la première fois d’orgueilleux sectaires, disciples de Manès, les plus extravagants des hommes charnels, grands discoureurs dont les paroles sont comme autant de pièges de l'esprit infernal. Pour surprendre les âmes, ils composent un appât du mélange bizarre des syllabes des noms divins du Père, du Fils et de l'Esprit-Saint. Ils avaient sans cesse ces noms adorables à la bouche, mais ce n'était pour eux qu'un vain son dont ils frappaient l'air; leur cœur était vide de vérité. Certes, les fables de la mythologie sont moins absurdes que les rêveries de ces misérables. Et pourtant j'eus le malheur de tomber dans leurs filets ; je m'enfonçai avec eux dans les profondeurs de leur abîme. Tant l'erreur a de charmes! Tant sa voix a d'attraits, quand, pareille à la femme impure des paraboles de Salomon, elle crie aux passants : « Prenez et mangez le pain que j'ai dérobé, il est plus agréable; buvez de ces eaux factices, elles sont plus douces 1 ! » — Nous avons précédemment exposé dans son ensemble le système manichéen2 : il serait inutile d'y revenir. Mais la puissance de séduction exercée sur les âmes par l'esclave persan Cubric, tenait moins au fond même de la doctrine qu'à l'habileté de la mise en scène et à son exploitation comme société secrète. Suivant l'observation fort juste d'un historien récent : «On a bientôt fait de dire qu'Augustin tomba dans une hérésie ridicule, la moins appuyée et la plus déraisonnable de toutes. Sans doute la doctrine de Manès était absurde, mais on se fût bien gardé de la présenter sous cet aspect. Il n'y a que la vérité dont la beauté parfaite n'aie pas besoin de voiles. L'erreur en emprunte toujours au temps où elle apparaît, aux idées et

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1 S. AuguBt,, Confess., lib. III, cap. vi; Prov., u, 14-17. — 2. Cf. tome VIII 4e celte Hisloire, pag. *?«!U.

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aux passions des hommes, afin qu'on ne la voie pas telle qu'elle est. Les théories orientales sur la lutte des deux principes, les doctrines de Pythagore sur la chute des âmes, celles de Platon sur la purification du cœur, c'est-à-dire toutes les traditions de l'Orient et de l'Occident unies et harmonisées, disait-on, en Jésus-Christ; la venue du Messie, l'incarnation du Verbe, la rédemption par la croix, l'illumination par le Saint-Esprit, tout cela interprété, il est frai, à sa façon, formait la base et comme le pivot principal du système de Manès. A côté de la question éternelle de Dieu et de l'âme, se trouvait aussi traitée dans ce système la question temporelle de la société. Le monde souffrait alors comme il a rarement souffert, et toute doctrine qui eût passé indifférente à côté de ses douleurs, sans promettre un remède, n'aurait pas ému une seule âme. Aussi le Manichéisme annonçait la réforme nécessaire du monde; une amélioration complète de ses lois, de ses mœurs, de ses institutions; une régénération immédiate et totale par la prochaine effusion du Saint-Esprit. Il y avait dans ce chaos des choses ineptes, mais elles étaient mêlées à des idées sublimes; des aspirations élevées et des conséquences honteuses; un but divin avec des moyens impossibles, c'est-à-dire précisément ce qu'il faut pour enchanter de jeunes esprits inconséquents et hardis. Montrez-leur une grande idée, un but généreux; pour y atteindre, ils dévoreront sans s'en apercevoir un monde d'absurdités. Ajoutons à toutes ces séductions le charme plus grand encore des initiations successives et mystérieuses ; car le Manichéisme était une société secrète. La doctrine n'en était livrée qu'à demi-mot; ce qui permettait à l'esprit qui sentait naître une objection de croire qu'elle se dissiperait dans la suite, et qu'un jour il verrait la lumière totale dans une révélation complète; ce qui permettait aussi de cacher la corruption profonde qui déshonorait la secte sous un voile qui ne se levait que peu à peu. Encore n'était-ce pas le dernier piège. En avançant pas à pas dans l'initiation, on ne dépouillait point l'indépendance de sa raison. Il n'y avait point là d'autorité qui gouvernât l'intelligence. Cette dure et terrible autorité de l'Église, comme disait alors Augustin, était bafouée et mise à la

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p526 rosiiFlCA" de saist siricius (3S3-308).

 

porte. Mille ans avant Luther, la liberté de l'examen privé était érigée en dogme 1. »

 

1.    Un autre détail, qui nous est fourni par l'histoire, s'ajoutait à toutes les considérations qu'on vient de lire, pour rendre le Manichéisme à la fois plus séduisant et plus dangereux. Les adeptes avaient pour règle de se conformer partout extérieurement aux rites de l'Église. Ils assistaient aux assemblées des fidèles et participaient sans scrupule aux saints mystères. Ce fut précisément pour combattre cet abus et mettre un terme à des profanations sacrilèges que Siricius prit les mesures mentionnées par le Liber Pontificolis. Quant à la constitution adressée à l'Église universelle par ce pape, nous la possédons encore en entier. Aux derniers jours du pontificat de saint Damase, Himérius, évêque de Tarragone, de concert avec ses collègues d'Espagne, avait consulté le siège apostolique sur un certain nombre de points de foi ou de discipline. Ce fut Siricius qui répondit, après la mort de son prédécesseur. «La lettre de votre fraternité, adressée au pontife Damase de sainte mémoire, disait le nouveau pape, m'a trouvé déjà établi, par la volonté du Seigneur, sur le siège apostolique qu'il a laissé vacant. C'est pour nous une nécessité de succéder dans les travaux et les sollicitudes à celui auquel, par la grâce de Dieu, nous succédons dans l'honneur. Nous vous adressons donc une réponse positive à chacun des articles de votre consultation. Le ministère qui nous est imposé ne nous laisse pas en effet le droit de garder le silence. Nous devons porter les fardeaux de tous ceux qui sont accablés; ou plutôt c'est l'apôtre Pierre qui les porte en nous ; c'est lui qui protège et dirige les pontifes héritiers de son siège et de son autorité. » Les solutions données ensuite sont relatives à différents points dogmatiques ou disciplinaires. Les évêques Espagnols avaient coutume de réitérer le baptême aux ariens convertis ; le pape rappelle à ce sujet la décision de Nicée, et prescrit de respecter l'unité du baptême. Il ajoute que l'époque solennelle où ce sacrement doit être administré commence au Samedi Saint et s'étend

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1.          H. Bougaud, Histoire de sainte Monique, psg. 130-134.

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jusqu'à la fête de la Penteeôte. Les catéchumènes devront être préparés durant les quarante jours du carême par l'assiduité aux instructions de l'Église, par le jeûne, les exorcismes, et les oraisons quotidiennes. De cette règle générale sont exceptés les enfants non encore parvenus à l'âge de raison, les malades, les soldats en campagne, les marins, toutes les personnes enfin que leur condition expose à un danger de mort plus ou moins proche. «Nous voulons dit Siricius, que ceux-là soient admis au baptême, dès qu'ils le demandent; de peur que nous n'ayions à répondre de la perte de leur âme au péril de la nôtre. » L'indissolubilité du mariage était, nous l'avons dit, le point de la législation chrétienne qu'il était le plus difficile de faire pénétrer dans les mœurs des nouveaux convertis. Saint Siricius proclame de nouveau l'enseignement catholique sur ce sujet délicat. Il déclare qu'un mariage béni par le prêtre est indissoluble, même avant qu'il n'ait été, selon l'expression théologique, consummatum. Les pénitences publiques donnaient aussi lieu à des difficultés nombreuses dans l'application. Le pape soumet les apostats notoires à une pénitence qui devait durer toute la vie. Les pécheurs scandaleux qui reviendraient à résipiscence pourront être admis avec les autres fidèles aux prières et aux assemblées ; mais on ne les recevra à la communion qu'après une épreuve suffisante et des marques sérieuses de repentir. C'est surtout contre les désordres des clercs que le pape insiste avec une juste rigueur. En lisant cette partie du décret de Siricius, on partage l'indignation de saint Jérôme contre tant d'intrigants, d'ambitieux, d'hommes sans vocation qui entraient dans l'Église pour jouir de ses privilèges et la deshonorer par leurs mauvaises mœurs. «Sous la loi du Testament Ancien, dit le pape Siricius, les prêtres, ne pouvant se recruter que dans l'unique famille de Lévi, devaient nécessairement avoir la faculté de se marier. Il faut remarquer toutefois que, durant la période où ils exerçaient leurs fonctions rituelles, il leur était interdit d'user des droits du mariage. Notre-Seigneur Jésus-Christ, le prêtre du Testament Nouveau, est venu porter l'antique loi à sa perfection. Dès lors les ministres de l'autel eucharistique, évêques, prêtres, diacres, ont l'obligation absolue

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p528 POSTIFICAT  DE  SAINT  SI21CIUS   (383-^98).

 

de garder la continence perpétuelle. Celui d'entre eux qui contreviendrait à cette loi fondamentale devra être privé de toute fonction ecclésiastique. » Le pape nomme ici le sous-diaconat comme un ordre de cléricature inférieure qu'on pouvait alors recevoir sans faire vœu de continence. Nous verrons plus tard la discipline de l'Église élever d'un rang le sous-diaconat, et le comprendre parmi les ordres sacrés qui excluent le mariage. «Du reste, ajoutait saint Siricius, de même que les évêques, les prêtres et les diacres ne peuvent être soumis à la pénitence publique, et que les pénalités réservées à leurs fautes sont spéciales à leur ordre; ainsi nous défendons d'admettre au diaconat et au sacerdoce des laïques même édifiants qui auraient subi la pénitence publique. Il ne convient pas qu'après avoir été notoirement des vases de péché, ils deviennent les ministres de la grâce et portent des mains jadis souillées sur la coupe du salut. » Le pape fixait ensuite l'âge des ordinands et les interstices entre chaque ordre : trente ans pour le diaconat, cinq ans de diaconat pour la prêtrise, dix ans de sacerdoce pour l'épiscopat. Telle est en résumé cette constitution du pape Siricius, adressée par lui non-seulement au clergé d'Espagne, mais à tous les évêques du monde catholique. Le Liber Pontificalis fait observer que les archives de toutes les églises ont retenu cette lettre apostolique. Une telle publicité lui a valu l'honneur d'être acceptée comme authentique par les adversaires les plus décidés des autres Décrétales. Cette exception, que nous notons ici comme un trait qui confirme indirectement la véracité du Liber Pontificalis, n'a pas historiquement d'autre valeur. Nous avons déjà eu l'occasion de réhabiliter sur notre chemin la plupart des rescrits apostoliques qu'on avait trop légèrement flétris du titre de Fausses Décrétales. — Une autre lettre du même genre adressée à Anysius, disciple et successeur de saint Ascholius sur le siége de Thessalonique, recommandait à cet évêque, en sa qualité de métropolitain d'Illyrie, de veiller sur les ordinations de sa province et de ne pas souffrir qu'aucun évêque fût sacré sans son consentement. Dans le cas où il ne pourrait présider lui-même à l'électien et au sacre, il lui était enjoint de déléguer cette fonction

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p529 CHAP. V.   RETRAITE  DE  SAINT  JEROME.

 

à celui des autres évêques de la province qu'il jugerait à propos de désigner.

 

 4. L'élection de saint Siricius avait eu lieu par acclamation. Clergé et peuple, d'une voix unanime, firent entendre simultanément ces doux paroles : « Siricius évêque! Anathème au schisma-tique Ursicinus! » Ces détails nous sont transmis par un rescrit du jeune empereur Valentinien II, adressé à Pinianus, le préfet de Rome qui venait, en 383, de succéder à Symmaque. « Nous avons appris avec grande joie, disait le prince, l'élection qui a porté au trône apostolique le religieux pontife Siricius, et la réprobation universelle dont le nom du pervers Ursicinus fut l'objet. Puisse Siricius demeurer longtemps à la tête de l'Église! Nous sommes heureux de sa promotion, non moins que de l'exclusion de l'intrus 1. » D'après ces paroles de Valentinien II, nous sommes en droit de conclure que l'antipape avait profité de la mort de Saint Damase, et de la vacance du siège, pour venir en personne briguer les suffrages et renouveler ses tentatives schismatique. Un second échec, aussi cruel pour son amour-propre, quoique moins sanglant que la première fois, l'accueillit encore. C'est là une nouvelle preuve de l'inexactitude du renseignement qui faisait mourir Ursicinus sur le siège épiscopal de Naples ».

© Robert Hivon 2014     twitter: @hivonphilo     skype: robert.hivon  Facebook et Google+: Robert Hivon