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8. L'avant-garde sous les ordres de Gauthier de Poix traversa donc sans difficulté les provinces allemandes. « Accueillie avec une haute bienveillance par le très-chrétien roi qui gouvernait alors la Hongrie, dit Guillaume de Tyr, elle obtint tous les secours nécessaires, et après avoir dans la tranquillité la plus parfaite opéré son passage, elle arriva sur les rives de la Save1, limite extrême qui sépare les frontières hongroises de celles de la Bulgarie2. » L'expression de rex christianissimus employée par l'historien convenait à merveille au saint roi Ladislas, qui vivait encore au moment où l'avant-garde des croisés passa dans ses états. Mais Guillaume de Tyr et les autres historiens des croisades, peu familiarisés avec l'histoire de Hongrie, l'appliquent par une erreur manifeste à Colomann, qui, nous l'avons vu, ne la méritait nullement. Ladislas fut subitement enlevé, le 27 juin 4096, aux espérances d'Urbain II et des princes croisés. Sa mort et l'avènement de Golomann, son indigne successeur, changèrent brusquement la situation de Gauthier de Poix et de sa petite armée. L'hostilité la plus féroce allait commencer pour eux. « Pendant que les légions traversaient la Save, reprend Guillaume de Tyr, pour continuer leur marche dans la direction de Belgrade, un certain nombre de soldats, seize seulement, dit Albéric d'Aix3, étaient restés en deçà du fleuve à Semlin, la Male-Ville (Mala-Villa), pour compléter les approvisionnements, acheter les vivres, vêtements et autres objets nécessaires. Soudain, sans aucune provocation de leur part, ils se virent assaillis par les Hongrois qui leur enlevèrent armes, provisions et vêtements, leur infligèrent le supplice de la plus ignominieuse flagellation, et les renvoyèrent dans un état de nudité complète à Gauthier de Poix. Ce fut dans toute l'armée un cri d'indignation, quand les malheureux la rejoignirent. On parlait de repasser le fleuve et de
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venger un si cruel outrage. Mais des sentiments d'un autre ordre succédèrent bientôt à ce premier élan d'honneur chevaleresque. «C'est pour le Christ que nous portons les armes, dirent les guerriers, rien ne doit nous détourner du but de notre expédition sainte. Le Christ ne laissera point impunie l'injure faite sans aucun motif à ses fidèles serviteurs. C'est de lui que nous attendons une récompense proportionnée à ce que nous souffrirons pour sa cause. Rappelons-nous ses promesses : « Un cheveu ne tombera point impunément de votre tête. — Vous posséderez vos âmes dans la patience1 . » Poursuivant donc leur route ils arrivèrent en vue de Belgrade2. »
9. Les Bulgares habitant cette cité étaient depuis longtemps inféodés au parti schismatique du pseudo-empereur Henri IV. Ils avaient pris part, comme troupes auxiliaires, à ses expéditions dévastatrices en Saxe et en Thuringe. Contenus plus tard par la puissance de Ladistas, ils retrouvaient dans le nouveau roi de Hongrie, Colomann, un allié qui partageait leur fureur contre l'église romaine et contre le pape légitime. A leurs yeux, les croisés étaient des ennemis. «Gauthier se présenta, continue Guillaume de Tyr, au gouverneur de Belgrade pour en obtenir la licence commerciale, c'est-à-dire l'autorisation d'acheter ou de vendre en liberté. Sa requête fut brutalement repoussée. L'armée campée sous les murs de la cité manquait de vivres, et les Bulgares ne voulaient en vendre à aucun prix. Une exaspération dont Gauthier ne fut plus maître se produisit alors parmi les soldats. Ne pouvant se procurer avec l'argent qu'ils offraient en abondance le moyen de ne pas mourir de faim, ils se formèrent en détachements isolés et parcoururent les campagnes voisines, faisant main basse sur les troupeaux de bœufs et de moutons, qu'ils ramenaient à leurs tentes. » Le gouverneur de Belgrade avait sans doute compté sur cet incident, comme sur un casus belli inévitable. Les Bulgares prirent les armes. « En quelques jours, cent quarante mille d'entre eux accoururent, dit AIbéric d'Aix, pour écraser notre faible armée. Gauthier put faire une trouée, l'épée au poing, parmi
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cette nuée d'ennemis. Avec la plus grande partie de ses guerriers il échappa sain et sauf. Les autres furent égorgés sans pitié dans cette plaine fatale. Soixante d'entre eux, réfugiés dans un oratoire où ils espéraient être protégés par le droit d'asile, furent brûlés vifs1. » Après ce désastre, Gauthier de Poix laissa les siens se reformer en arrière sous le commandement de ses neveux, et de sa personne il disparut soudain. Les soldats inquiets de son absence ne savaient à quelle cause l'attribuer. Ils déploraient amèrement l'acte d'insubordination commis à Belgrade. « Sans doute, disaient-ils, ce vaillant chef nous considère comme une race à tête dure et incorrigible. C'est pour cela qu'il nous abandonne 2. » Telles n'étaient point en réalité les pensées du brave et prudent chevalier. L'incident de Belgrade était un véritable guet-apens, organisé par les Bulgares. La disparition momentanée de Gauthier de Poix avait un autre but. « Seul, avec la rapidité d'un courrier et cependant avec toutes les précautions d'un fugitif, reprend Albéric d'Aix, traversant les forêts de la Bulgarie, Gauthier après huit jours de marche arriva à la très-riche et très-puissante cité de Nissa (l'antique Naisse de Constantin le Grand, relevant alors de la juridiction de l'empire grec). Il raconta au gouverneur de ce pays l'injustice et la perfidie dont son armée venait d'être victime. Tous les secours dont il avait besoin en argent et en vivres lui furent largement accordés 3. » On sut alors à l'avant-garde des croisés, par le retour du héros, quel avait été le véritable motif de sa disparition momentanée. Le reste du voyage s'accomplit sans aucun obstacle, par les cités de Sternitz (Stralicie, métropole de la Dacie centrale3) et de Philippopolis, où Gauthier de Poix succomba à ses fatigues. II mourut saintement, laissant à son neveu Gauthier Sans-Avoir le commandement de l'avant-garde, qui arriva saine et sauve aux portes de Byzance, où elle s'arrêta pour attendre l'arrivée de Pierre l'Ermite avec son immense multitude de pèlerins.
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10. A travers l'Allemagne et la Hongrie, à quelques jours seulement d'intervalle, ceux-ci avaient suivi la même marche sans rencontrer d'obstacle jusqu'à la Male-Ville (Semlin). « Le très-chrétien roi de Hongrie, » c'est-à-dire saint Ladislas, et non pas Colomann faussement désigné par les chroniqueurs, avait fait aux pèlerins de Pierre l'Ermite et à leur vénérable chef un accueil aussi bienveillant qu'à l'avant-garde de Gautier de Poix. « Nombreuse comme les sables des mers, dit Albéric d'Aix, était la multitude de Francs, de Lorrains, de Souabes, de Bavarois, qui sous la direction de l'Ermite allaient à Jérusalem. La protection du roi de Hongrie les combla de joie ; ils traversèrent ses états dans la paix la plus complète, achetant et payant sans nulle contestation, à juste poids, à équitable mesure, au taux ordinaire, tout ce dont ils avaient besoin. Mais en approchant de la Male-Ville, les choses changèrent subitement de face. Le gouverneur hongrois, nommé Gutz, avait fait alliance avec le prince bulgare Nichila (Nicétas), commandant de Belgrade. Ils devaient réunir leurs troupes et attendre la foule des pèlerins, résolus à la massacrer toute entière et à se partager l'immense butin en chevaux, équipages, or et argent qu'elle traînait avec elle. Les messages qui apportèrent les premiers cette nouvelle inattendue à Pierre l'Ermite ne purent ébranler sa confiance. Il lui paraissait impossible que deux peuples chrétiens, tels que l'étaient les Hongrois et les Bulgares, fussent capables d'un attentat aussi effroyable, d'un crime qui outrageait toutes les lois divines et humaines. Il lui fallut pourtant céder à l'évidence, lorsqu'en approchant de Semlin il vit, de ses yeux, suspendues aux crénaux de la cité, les dépouilles et les armes des seize malheureux soldats de son avant-garde. Pierre l'Ermite se souvint alors qu'il était chevalier. II fit sonner par les trompettes le signal de combat, et rassemblant les guerriers, les exhorta à venger leurs frères. En un clin d'œil les étendards furent déployés, les remparts criblés d'une nuée de flèches. Godefroi Burel d'Etampes, à la tête de deux cents fantassins, fit approcher les échelles et monta à l'assaut. Raynold de Broyés, le brave chevalier, la tête couverte de son casque, le corps protégé par sa cuirasse, mit pied à terre avec sa cavalerie et suivit Burel. Bientôt chevaliers et piétons furent maîtres des remparts.
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Les Hongrois désespérés s'enfuirent par la porte orientale de la ville, dans la direction d'une forteresse escarpée, sur l'autre rive du Danube. Ils étaient au nombre de sept mille. Poursuivis l'épée dans les reins par les assaillants, il n'avaient plus le courage de se défendre. On estime à trois mille seulement ceux qui réussirent à s'élancer dans les barques amarrées le long du fleuve, et purent ainsi échapper au carnage. Dans cette glorieuse journée les croisés ne perdirent pas plus de cent hommes. Maître de Semlin, où il trouva des approvisionnements immenses en chevaux, bœufs, moutons, blé, vin, denrées de toute espèce, sans compter un riche butin d'or, d'argent et de matières précieuses, Pierre l'Ermite y demeura cinq jours pour le ravitaillement des pèlerins 1. »
11. « Le Danube roulant dans ses flots les cadavres des vaincus Semlin, continue le chroniqueur, porta au gouverneur de Bel-grade le nouvelle de la défaite de ses alliés. Rassemblant alors son conseil de guerre, le chef bulgare prit d'urgence des mesures de salut. Comme les fortifications de Belgrade ne paraissaient point en état de résister à l'assaut d'une telle multitude de Francs, de Romains, de Teutons, la ville fut abandonnée. Les habitants avec tous leurs trésors, les paysans du voisinage avec tous leurs troupeaux, se retirèrent dans les forêts et les montagnes. L'armée alla rejoindre celle du roi de Hongrie, Colomann, qui accourait à marches forcées pour venger l'échec de Semlin. Pierre l'Ermite était encore dans cette « ville de malheur, » quand un homme d'origine franque, fixé depuis longtemps en ce pays, vint lui dire : « Le roi s'avance avec toutes les forces de ses états : il ajuré de ne pas laisser un seul croisé vivant. Hâtez-vous donc de franchir la Save et de vous soustraire à sa fureur. » L'ordre de départ fut aussitôt donné. Cent cinquante barques, les seules qu'ont put réunir, aidèrent à transporter une partie des troupes sur la rive bulgare, mais elles ne pouvaient suffire à l'immense multitude qui, avec les chevaux, les bagages, les troupeaux de bœufs et tout le butin fait à Semlin, se pressait aux bords du fleuve, impatiente de le franchir et d'échapper à la vengeance du roi de Hongrie. On improvisa des
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1.Alher. Aq. toc. cit.
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radeaux, au moyen de fortes pièces de bois reliées entre elles par des cordes d'osier, et tous purent tenter le passage. Mais les Pince-nates (Petchénèques), peuplade bulgare, postés sur l'autre rive, aperçurent ces radeaux flottant sans gouvernail et séparés du gros de l'armée. Montant sur de légères embarcations ils enveloppèrent bientôt ces lourdes masses et firent pleuvoir sur les malheureux passagers une grêle de flèches qui sema la mort dans leurs rangs. A la vue du danger que couraient ses compagnons, Pierre l'Ermite réunit une troupe de guerriers bavarois, allemands et autres teutons, les seuls qui eussent encore effectué le passage, et leur enjoignit, en vertu de leur vœu d'obéissance, d'aller au secours des Français leurs frères. Ils le firent, s'élancèrent sur des radeaux, repoussèrent les Pincenates et coulèrent à fond sept de leurs barques avec tous ceux qui les montaient. On ne put capturer vivants que sept de ces sauvages pirates. Ils furent amenés devant Pierre l'Ermite, qui permit aux Allemands vainqueurs d'en faire justice. Ce fut la seule vengeance de tant de pèlerins traîtreusement mis à mort par les barbares. La Save était franchie, et les pèlerins purent reprendre leur route. Belgrade abandonnée par ses habitants leur offrit encore de nombreuses ressources. Pierre l'Ermite avec des chariots chargés de vivres et tous les équipages en bon état, continuant sa marche à travers les vastes forêts de la Bulgarie, arriva en huit jours dans les plaines verdoyantes et fertiles qui entourent la forte cité de Naisse, et y fit dresser les tentes 1. »
12. « Un message adressé à Nichita gouverneur de la ville, continue Albéric, lui demanda la licence commerciale pour les pèlerins, et l'obtint sans difficulté, à condition cependant que pour prévenir les excès toujours à craindre dans une telle multitude, ainsi qu'on l'avait vu à Semlin et à Belgrade, Pierre l'Ermite enverrait au gouverneur deux de ses principaux chevaliers comme otages. Waltier fils de Waleran de Breteuil et Godefroi Burel d'Étampes allèrent donc se constituer entre les mains de Nichita. Les relations les plus bienveillantes s'établirent aussitôt entre les habitants de Naisse et les croisés. Ceux-ci purent acheter tout ce dont ils avaient besoin, et s'il s'en trouvait qui ne pussent payer, on leur donnait libéralement
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1 Alber. Aquens. 1. I, cap. ix.
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en aumône les provisions et les vivres. La nuit s'écoula dans une parfaite tranquillité. Le lendemain matin, Pierre l'Ermite fit lever les tentes ; le gouverneur lui rendit fidèlement les otages, et l'armée se remit en marche. Or, une centaine de soldats allemands, s'étant isolément écartés du gros des troupes, restèrent en arrière. Ils avaient eu querelle, la nuit précédente, avec un Bulgare à propos de je ne sais quel achat, et dans un sentiment de vengeance satanique, ces fils de Bélial allèrent mettre le feu à sept moulins élevés sur la rive de la Nissawa, et à quelques maisons des faubourgs de la ville. A l'aspect des flammes, les habitants de Naisse coururent au gouverneur. « Voilà donc, s'écrièrent-ils, les exploits du faux ermite Pierre et de ses prétendus pèlerins! Ce sont des bandits. Ils ont déjà saccagé Belgrade et Semlin ; ils ont égorgé des milliers de Hongrois. Maintenant, pour nous payer de notre hospitalité, ils incendient notre ville ! » En un clin d'oeil, une troupe de Bulgares, de Comans, de Hongrois, de Pincenates, armés d'arcs en corne et en os, de lances, de piques, d'épées, s'élançant à la poursuite des pèlerins, tombèrent sur les derniers rangs, parmi les chariots qui traînaient les femmes, les jeunes filles, les enfants. Ils en firent un effroyable massacre, et emmenèrent en captivité tout ce que la lassitude les força d'épargner. Lamentable captivité, que ces innocentes victimes subissent encore en ce moment dans les régions lointaines de la Bulgarie ! ajoute le chroniqueur. Cependant Pierre Ermite à l'avant-garde, à plus d'un mille de distance, ignorait ce qui se passait. Un des pèlerins, nommé Lambert, sauta à cheval et courut le prévenir. « La fureur de ces insensés Teutons, s'écria douloureusement l'Ermite, va nous causer le plus épouvantable désastre ! » Sur le champ il réunit tous les chefs: «Allons, dit-il, offrir toutes les réparations qu'on voudra bien agréer pour l'injure faite à une ville qui s'est montrée si hospitalière. » Et faisant volte-face, l'armée revint pacifiquement dresser ses tentes au campement de la veille, pendant que des négociations s'ouvraient avec le gouverneur. Elles étaient sur le point d'aboutir, lorsqu'une troupe d'environ mille croisés, jeunes gens rebelles à toute discipline, d'humeur ardente el d'un caractère indomptable, sans motif, sans raison, poussant le cri de guerre, se rua sur le pont qui conduisait à
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Naïsse et s'élança à l'assaut de la ville. Vainement Pierre l'Ermite et les chevaliers de son escorte essayèrent de les retenir ; il n'y eut pas moyen de calmer leur fougue insensée. Tout le reste de l'armée demeura sous les tentes, partageant l'indignation de ses chefs contre une pareille indiscipline. Les Bulgares repoussèrent facilement une attaque qu'ils voyaient parfaitement désapprouvée par le reste des croisés. Quatre cents hommes de cette téméraire jeunesse périrent aux pieds des remparts, ou furent noyés dans les eaux du fleuve. Pierre l'Ermite dépêcha immédiatement au gouverneur de Naïsse un messager bulgare, choisi parmi ceux de cette nation qui avaient pris la croix. Il lui demandait une entrevue, dans laquelle tous les malentendus seraient expliqués. Le gouverneur se rendit aussitôt sous les tentes des croisés ; la paix fut conclue au nom du Seigneur et proclamée sur le champ des deux côtés, en sorte que le carnage cessa un instant. Mais les habitants de Naïsse, sourds à la voix du gouverneur, prirent les armes à leur tour, et se précipitant sur les bagages qui encombraient la route sur un espace de plus de deux milles, s'emparèrent de tout ce qui leur tomba sous la main, égorgeant les pèlerins sans défense, emmenant les femmes et les enfants en captivité. Les chars qui portaient le trésor de l'armée, consistant en caisses pleines d'or et d'argent monnayé, furent enlevés par les pillards, qui se partagèrent avidement ces dépouilles opimes. Pierre l'Ermite avec Reynold de Broyés, Waltier de Breteuil, Godefroi Burel, Poulcher d'Orléans et cinq cents hommes d'escorte, fuyant comme des brebis poursuivies par une bande de loups, réussirent à se grouper sains et saufs sur le sommet d'une montagne voisine. Ils se comptèrent : et le vénérable ermite versa des larmes, croyant d'abord que c'était là tout ce qui restait de ses quarante mille hommes. Durant la nuit, il fit sonner les trompettes et entretenir des feux pour rallier les pèlerins épars dans les montagnes, les forêts, les vallées environnantes. Sept mille fugitifs répondirent d'abord à cet appel, puis dans les jours suivants vingt-trois mille autres. La perte totale se réduisit donc à dix mille hommes ; mais les chariots, les équipages, les provisions avaient disparu. Sur la route que l'on suivait, tous les villages, toutes les cités étaient déserts. Les habitants épouvantés les aban
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donnaient. Heureusement on était au mois de juillet (1096), époque où les moissons atteignent leur maturité dans ce pays. Les grains de blé a demi mûrs et torréfiés furent, durant trois jours, la seule nourriture de la multitude affamée. On parvint de la sorte à Sternitz (Stralicie), florissante cité appartenant à l'empire grec1.»
13. Là, continue le chroniqueur, un message d'Alexis Comnène attendait les croisés. Les envoyés impériaux s'adressèrent à l'Ermite l'Ermite et lui parlèrent ainsi : « Pierre, des plaintes fort graves ont été portées contre vous et vos compagnons à l'empereur notre maître, au sujet des actes de violence et de pillage commis dans ses états par votre armée. En conséquence, par ordre de l'empereur il vous est interdit désormais de rester plus de trois jours dans chacune des villes que vous rencontrerez jusqu'à votre arrivée à Constantinople. Du reste, des instructions ont été données pour que, sur votre parcours, tous les marchés vous soient pacifiquement ouverts, et que votre voyage ne soit d'aucune façon troublé. Vous êtes tous chrétiens et vous trouverez en nous des frères. Quant aux excès dont quelques-uns de vos soldats, dans leur insolence et leur fol orgueil, se sont rendus coupables envers le duc Nicétas (Nichita), l'empereur n'ignore point les dures expiations qui en furent la suite. Il vous les pardonne. » C'était donc par une amnistie que l'empereur grec saluait l'arrivée sur son territoire du héros apostolique, qui venait de soulever l'Europe entière pour la défense du trône byzantin ! La politique grecque se dessinait, dès l'abord, avec l'astuce et les formes hautaines qu'elle devait conserver jusqu'au bout à l'égard des croisés. Cependant Pierre l'Ermite ne releva point ce qu'il y avait d'injurieux pour son propre caractère dans le message impérial. « Il se montra touché jusqu'aux larmes, reprend le chroniqueur, des mesures bienveillantes prises par Alexis Comnène ; il accepta humblement ses reproches exagérés, et rendit grâce au Dieu tout-puissant qui ménageait aux siens et à lui-même la protection d'un si grand prince. Fidèle aux injonctions qui venaient de lui être signifiées, il quitta Sternitz dans le délai fixé, et arriva avec tout son peuple à Philippopolis. Devant tous les habitants de cette cité, il fit le récit des souf-
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'Alber. Aqueas. 1, I, cap. x-im.
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frances et des infortunes de ses compagnons. Son discours excita une telle sympathie qu'on lui offrit, au nom de Jésus et par amour pour Dieu, des secours de toute nature, pesants d'or, sommes considérables en argent, quantité de chevaux et de mulets. Le troisième jour, heureux de ces largesses qui ramenèrent l'abondance dans le camp, il reprit sa route et arriva à Andrinople, où les tentes furent dressées en dehors de la ville1.»
14. « Un second message d'Alexis Gomnène, reprend le chroniqueur, ne permit point à l'armée de se reposer en ce lieu durant les trois jours réglementaires. L'empereur était impatient de connaître l'illustre ermite dont la renommée publiait tant de merveilles ; il le priait de hâter sa marche. Dès le second jour, les tentes furent repliées, et le III des calendes d'août les croisés arrivèrent enfin sous les murs de Gonstantinople, où ils rejoignirent tot.randenne leur avant-garde campée à quelque distance de cette capitale. Pierre l'Ermite fut aussitôt mandé au palais ; il s'y rendit avec Foucher d'Orléans. L'exiguïté de sa taille contrastait avec la grandeur de son âme et de son génie. Mais la dignité de son maintien et l'éloquence de ses discours faisaient bien vite oublier ce que la première impression pouvait avoir de désavantageux. L'ermite se présentant avec une noble assurance devant Alexis Gomnène, le salua au nom du Seigneur Jésus-Christ. Il lui exposa en détail l'origine, le motif et les progrès de l'expédition sainte, entreprise pour l'honneur de Dieu et le salut de la chrétienté. Il raconta les diverses péripéties de son voyage, les infortunes subies, les souffrances endurées. En terminant il annonça que tous les puissants princes de l'Europe, comtes, ducs et chevaliers, le suivaient avec une armée libératrice1. » « A mesure qu'il parlait, dit Guillaume de Tyr, l'empereur et les officiers de sa donnaient des signes non équivoques d'admiration. Ils trouvaient dans l'humble ermite les talents d'un homme d'État joints à l'é-
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nergie du caractère et à l'éloquence des plus grands orateurs2. » Alexis Comnène reconnut donc que la renommée n'avait rien exagéré en publiant les vertus et le mérite du pauvre moine « Coucoupètre, » devenu le Moïse de la croisade. « Il le lui témoigna en termes pleins de bienveillance, reprend Albéric d'Aix, et le pria d'exposer ce qu'il désirait qu'on fît pour lui. « Je n'ai d'autre désir que d'être accepté en toute miséricorde, répondit l'Ermite. Je ne demande rien pour moi ; je prie seulement qu'il soit pourvu à la subsistance des pèlerins qui m'accompagnent, maintenant que l'imprudence de quelques indisciplinés leur a fait perdre des trésors sans nombre. » Touché de l'humilité de cette réponse, l'empereur lui fit donner deux cents besants d'or pour lui-même, et un boisseau rempli de pièces d'argent, dites « Tartaroni, » pour son armée. Après cette audience impériale, Pierre l'Ermite ne demeura que cinq jours dans le campement où il avait retrouvé Gauthier Sans-Avoir. Les deux troupes réunies levèrent ensemble leurs tentes, et s'embarquèrent sur des navires de la flotte impériale pour traverser le détroit de Saint-Georges (Hellespont). Amplement fournis d'armes et de vivres, les croisés traversèrent la cité de Nicomédie, puis vinrent camper à Givitot (l'ancienne Hélénopolis, port de mer situé à une lieue et demie de Nicée, non loin de Jénikoi, et que les géographes modernes identifient avec la bourgade turque de Ghemliky. « Les marchands dont les navires abordaient en grand nombre sur ce point du littoral, dit Albéric d'Aix, fournirent en abondance aux croisés vin, blé, orge, huile et fromages, vendant à juste poids et aux taux ordinaire. Les pèlerins fatigués d'une excursion si longue et si pénible purent ainsi réparer leurs forces. Un message de l'empereur,
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survenu alors, les avertissait de ne point se hasarder dans la région montagneuse qui les séparait de Nicée, parce que les Turcs y avaient massé leurs forces. Il fallait donc attendre l'arrivée des autres princes croisés. Pierre l'Ermite se conforma ponctuellement, ainsi que tout son peuple, à ce sage conseil. Ils séjournèrent deux mois dans leur campement, dormant chaque nuit en sécurité complète1. »