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Toujours est-il que, dans une représentation solennelle à l'amphithéâtre d'Antioche, un Juif prit la parole et accusa ses coreligionnaires d'avoir formé l'horrible projet de mettre, la nuit suivante,
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1. Tacit., Hislor., lib. II, § 4,
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le feu aux quatre coins de la ville. Un cri de fureur s'élança du sein de la multitude entassée. On demanda au dénonciateur des noms propres. Il en articula quelques-uns, et parmi eux celui même de son père. Pour mieux attester sa bonne foi, le dénonciateur s'approcha d'un autel idolâtrique. et y brûla l'encens, à la manière des sacrificateurs, en disant : Contraignez tous les Juifs à faire de même. A ce signe vous reconnaîtrez les coupables. Tous ceux qui refuserons ont pris part au complot.— A ces mots, la multitude en furie s’élance dans les rues de la ville, saisissant tous les Juifs et les amenant de vive force devant une statue idolâtrique pour les contraindre à y brûler quelques grains d'encens. Tous ceux qui refusèrent furent à l’instant égorgés. Confondu parmi les Juifs, Saint Évodius, successeur de saint Pierre sur le siège patriarcal d'Antioche, fut ainsi massacré par la populace en délire (septembre 69). Saint Ignace recueillit la succession sanglante de saint Évodius. Il fut surnommé Théophore, parce que, suivant la tradition, il aurait été l'enfant que Notre Seigneur prit dans ses bras, le jour où il dit aux apôtres: « Si vous ne devenez semblables à ce petit enfant, vous n'entrerez point dans le «royaume des cieux 1. »
37. Étranger à la révolution qui lui donnait le sceptre du monde, Vespasien dut sa couronne aux efforts collectifs de six personnages différents : Tiberius Alexander, gouverneur d'Egypte ; Mucianus gouverneur de Syrie, que Néron avait cru lui donner jadis pour rival; Titus et Bérénice qui avaient été le trait d’union entre l'ambition de Mucianus et le désintéressement de Vespasien; enfin Agrippa II, roi d’Iturée qui, à son arrivée à Rome, avait immédiatement compris l'impossibilité d'un long règne pour Vitellius et les chances que présentait l'accession du généralissime de Judée. Éclairés aujourd'hui par l'histoire, instruits que nous sommes par l’issue des événements, l'entreprise de ces six conjurés nous semble facile. Rien pourtant n’était alors plus conjectural que le succès. Vespasien n'était connu à Rome que par sa pauvreté proverbiale et ridiculisée. C'était un titre médiocre devant la vénalité des pré-
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1. Matth., xvhi, 3.
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toriens. Il avait la réputation d'un soldat intègre, et d'un administrateur consciencieux. Ces deux qualités avaient fait assassiner Galba. Enfin il ne pouvait présenter d'autre arbre généalogique, que la descendance d'un publicain et son mariage avec une femme détestée des Romains, peut-être parce qu'elle était chrétienne, Flavia Domitilla. Or jamais peuple ne fut plus aristocratique que le peuple romain.
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39. Vespasien, lorsqu'il entretenait Apollonius à Alexandrie, ne savait encore que l'incendie du Capitole. Il se préoccupait, non sans motif, du retentissement extraordinaire qu'un tel événement allait avoir en Orient. Tacite nous fait admirablement comprendre les idées superstitieuses qui s'attachaient au temple de Jupiter Capitolin. « Rome, depuis sa fondation, n'avait jamais éprouvé, dit-il, une catastrophe plus lamentable, plus honteuse, que l'incendie du Capitole. Au moment où les dieux nous étaient aussi propices que nos mœurs pouvaient le permettre, la cité du peuple romain vit périr, au milieu des discordes de ses princes, assiégée et brûlée publiquement, la demeure du grand Jupiter; édifiée par nos aïeux
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sur la foi des auspices et gage de la durée de l'empire1 .» Les rebelles de Jérusalem poussèrent des cris de triomphe, à la nouvelle que le palladium du peuple romain venait de s'écrouler dans les flammes. Vespasien avait donc besoin de réagir contre l'effervescence de l'opinion; voilà pourquoi il se fit désigner, par le magicien de Tyane, comme le prince pacifique choisi par les destins pour restaurer le Capitole. Le succès justifia sa politique et le subterfuge heureux revêtit plus tard les couleurs d’une prophétie. Le nouvel empereur se fit précéder à Rome par de nombreux, convois de blé qu'il expédia d'Alexandrie: Avant de quitter l’Égypte, il voulut organiser en personne l'armée qui devait faire le siège de Jérusalem, sous l'es ordres de son fils, le nouveau César, Titus; Aux cinquième, dixième et quinzième légions, qui avaient seules pris part aux précédentes campagnes de Judée, il joignit la douzième qu'il fit venir de Syrie et des détachements de la troisième et de la vingt-deuxième, amenés d'Alexandrie. La composition des corps auxiliaires resta la même comme provenance, mais se trouva fort augmentée comme nombre, par l’affluence considérable de Syriens et d'Arabes, attirés par la perspective du pillage de Jérusalem. L'hiver avait été employé à construire, à Ptolémaïs, d'innombrables machines où « les ressources de l'art ancien avaient été perfec-tionnées, dit Tacite, par tout ce que peut le génie moderne. » Vespasien, qui ne laissait rien au hasard, et qui se défiait peut-être de la jeunesse et de l'inexpérience de son fils, l’entoura des plus habiles officiers. Tiberius Alexander, préfet actuel de l'Egypte, et ancien lieutenant de Corbulon, fut nommé en cette qualité dans l'armée de Titus. On distinguait ensuite Sextus Céréalis, vainqueur, des districts Iduméens, Largius Lepidus, commandant la dixième légion ; Titus Frigidius, chef de la quinzième ; Liternius Fronto, qui avait sous ses ordres les détachements amenés d'Alexandrie ; enfin Marcus Antonius Julianus, à qui Vespasien confia le gouvernement général du territoire jusque-là conquis en Judée. Tels étaient les noms des futurs vainqueurs de Jérusalem. Ils avaient ordre d’ren-
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1. Tacit., Histor., lib. 111, §" 72.
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tamer ce siége aux premiers jours du printemps, et de masser, sous les murs de la cité juive, les quatre-vingt mille hommes de troupes régulières dont ils disposaient.
§ V. Siège de Jérusalem par Titus.
40. En même temps que Vespasien quittait l'Orient pour aller inaugurer son empire à Rome, Titus sortait de Ptolémaïs à la tête de l'armée pour investir Jérusalem. Tous les signes précurseurs, annoncés trente ans auparavant par le divin Maître, étaient accomplis. On avait entendu, sur tous les points du monde, «le bruit des combattants, le tumulte des séditions et le fracas des armes. » On avait vu « se lever nation contre nation et royaume contre royaume, » quand les légions d'Espagne, de Germanie, des Gaules et de l'Orient, disputaient à celles de Rome le droit de créer des empereurs. Jérusalem avait été une première fois entourée par une ceinture d'assiégeants. L'abomination de la désolation s'était assise dans le lieu saint, le jour où tous les pontifes avaient été massacrés dans le Temple même par les Zélotes. Enfin la per- sécution générale contre les chrétiens avait précédé ces horreurs. A ces symptômes prédits avec tant de netteté et accomplis avec une exactitude ponctuelle, l'Église de Siméon, réfugiée par delà le Jourdain, avait sans hésitation reconnu l'approche « des jours de vengeance. » Mais la population juive de Jérusalem ne considérait pas les événements au même point de vue. Depuis neuf mois, les opérations militaires étaient interrompues. Les révolutions continuelles, dont Rome était le théâtre, le meurtre successif de trois empereurs, l'incendie du Capitole et en dernier lieu l'élévation de Vespasien sur le trône, qui enlevait son chef à l'armée d'invasion, paraissaient autant de motifs d'espérance et de sécurité relative. Les fanatiques Jean de Giscala et Simon ben Gioras en profitaient pour maintenir leur domination et relever les courages. D'ailleurs, ils prenaient toutes les mesures pour entasser provisions, vivres, armes de guerre, dans l'enceinte de Jérusalem. On approchait de la solennité pascale. Titus laissa aux pèlerins l'accès de la ville
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sainte. Il en vint un assez grand nombre de tous les points de la Judée, en sorte que, le 9 avril 70, quand l'armée assiégeante parut sur les hauteurs de Scopos, à mille mètres environ au nord de la cité, les Juifs semblèrent s'être donné un rendez-vous général pour tomber sous le coup de filet de Titus. Les pèlerins, campés sous des tentes, autour des remparts, se hâtèrent de se réfugier à l'abri des murailles. Leur multitude, jointe à celle qui s'y était agglomérée durant les trois campagnes précédentes, porta le chiffre total des habitants à douze cent mille âmes, selon Josèphe, à huit cent mille selon Tacite. « Cinq enceintes fortifiées se partageaient Jérusalem. Au sud-ouest, Sion, la cité de David, défendue du côté de la vallée par la pente escarpée et rocheuse sur laquelle elle était bâtie ; du côté de la ville, par les trois tours hérodiennes, Hippicos, Phasaël et Mariamne, hautes de quatre-vingt-dix coudées; de tous les côtés par l'antique muraille de David, haute de trente coudées et garnie de soixante tours. A l'est de Sion, et séparé d'elle par le ravin de Tyropœon (val des Fromagers), qui coupait en deux Jéru- salem, était le mont Moria, ou montagne du Temple. L'édifice sacré, sanctuaire et forteresse à la fois, vaste plate-forme que la main de l'homme avait nivelée, élevée et escarpée, était défendu, au nord, par un fossé taillé dans le roc; à l'est, par l'escarpement à la fois naturel et factice qui le séparait de la vallée du Cédron ; au midi, par une élévation telle, dit Josèphe, qu'on ne pouvait regarder en bas sans vertige; dans tous les sens, par une puissante muraille. A l'angle nord-est du Temple avait été bâtie la tour Antonia, jadis palais d'Hérode, depuis citadelle romaine, et maintenant occupée par Jean de Giscala. Le rocher sur lequel elle était établie, avait cinquante coudées d'élévation, et son escarpe-ment avait été rendu inaccessible par un revêtement de pierres. La montagne de Sion, le Temple et la tour Antonia, formaient la partie haute de la ville. Au pied du Temple s'étendait, à l'ouest, Acra, la ville basse, avec une enceinte fortifiée, garnie de quatorze murs; au nord, sur les deux flancs du Tyropœon, se développait Bézétha, la ville neuve, dans laquelle se trouvait comprise, depuis Agrippa Ier, la colline du Calvaire. La muraille de Bézétha avait
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été commencée par ce prince sur un plan qui eût rendu Jérusalem imprenable. Les pierres qu'il lui avait données pour assises, avaient vingt coudées de long, dix de large, cinq de haut. On se rappelle qu'un ordre de l'empereur Claude avait interrompu ce travail. Au jour de l'insurrection, on l'avait précipitamment repris, mais, en donnant au mur une hauteur de vingt-cinq coudées seulement; quatre-vingt-dix tours, hautes de quarante coudées, le garnissaient. C'était évidemment de ce dernier côté, le moins fort par la nature de ses ouvrages et le plus hâtivement construit, que Jérusalem devait être attaquée. Mais, Bézétha enlevée, Acra se présentait. Après Acra, il fallait prendre Antonia, afin de pouvoir assiéger le Temple. Le Temple pris, Sion restait. C'était donc cinq places fortes dont il fallait se rendre maître, les unes après les autres 1 »
41. Les premiers incidents du siège de Jérusalem furent deux escarmouches qui faillirent décider de la victoire en faveur des Juifs. Le soir même de son arrivée, Titus, impatient de reconnaître la situation de la ville, essaya de faire le tour extérieur des rem- parts, suivi seulement de six cents cavaliers. Arrivé à l'angle nord-ouest des fortifications, près de la tour Pséphina, au moment où son escorte s'engageait à travers les jardins des faubourgs, le jeune César se vit cerné par un corps de Juifs sortis en silence par une porte dérobée de la tour des Femmes. L'attaque fut vive autant qu'imprévue. Titus allait être enlevé; quelques-uns de ses cavaliers se serrèrent autour de lui et se firent jour au milieu des combattants. L'un d'eux tomba mort à ses côtés; mais le prince était sauvé. Que fût-il arrivé si les assiégés avaient eu pour otage le fils aîné de l'empereur ? Vraisemblablement la conservation de Jéru- salem aurait été le prix dont les Romains eussent payé aux Juifs la rançon de Titus. Le lendemain, la dixième légion recevait l'ordre de dresser son camp sur la montagne des Oliviers. Les Juifs profitèrent de ce mouvement qui isolait la légion du reste de l'armée. Sortant de Jérusalem par une des portes orientales, ils gravirent en bon ordre les pentes de la colline, et tombèrent, à l'improviste,
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1. F. de Champagny, Rome et la Judée, pag. 353-357.
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sur les travailleurs romains qui se débandèrent. Titus accourut à la tête des autres légions et rejeta les assaillants sous les murs de leur ville. Mais, en ce moment, toutes les troupes juives, débouchaut de Jérusalem, se précipitèrent sur les Romains. Le choc fut terrible. Les légionnaires reculaient, dit Josèphe, devant ces lions déchaînés. Titus eut la douleur de voir ses guerriers jeter leurs armes et s'enfuir dans toutes les directions. Les Juifs arrivaient triomphants au sommet du mont des Oliviers, lorsque deux compagnies romaines, ralliant les fuyards, recommencèrent le combat. Les assiégés furent contraints de se replier sur Jérusalem, où ils rentrèrent en bon ordre, avec le droit de s'attribuer les honneurs de cette journée. Titus avait jusque-là nourri l'espoir d'amener les défenseurs de Jérusalem à une capitulation. Cette pensée ne l'abandonna même jamais complètement, car nous le verrons, pendant toute la durée du siège, faire porter des paroles de paix aux assiégés par l'intermédiaire de Josèphe. Il n'ignorait pas l'existence, à Jérusalem, d'une faction qui voulait conserver l'autonomie nationale en traitant avec les Romains, et il pouvait, jusqu'à un certain point, compter qu'à un moment donné ce parti reprendrait l'influence dans la ville assiégée. Mais la première fois que Josèphe, accompagné de Nicanor, fit le tour des remparts, promettant au nom de Titus une capitulation honorable et le maintien de tous les anciens privilèges, si les Juifs consentaient à se rendre, il fut accueilli par une grêle de pierres et de flèches, dont l'une atteignit Nicanor et le blessa grièvement. Entre Jérusalem et Rome, il s'agissait d'un duel à mort et Titus se vit contraint de commencer les opérations d'un siège en règle.
42. Il transporta son quartier général, de Scopos où il était encore, à la partie nord-ouest de la cité, près du tombeau de la reine d’Adiabénie Hélène, à la place même que Godefroy de Bouillon, chef de la première croisade, devait occuper mille ans plus tard. La dixième légion, définitivement campée sur le mont des Oliviers, surveillait le Temple. Une autre fut postée à l'ouest en face de la tour Hippicos, pour dominer la citadelle de Sion sur toute la partie nord-ouest de la ville ; de Scopos au monument
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d'Hérode le terrain fut nivelé, les arbres abattus, les maisons détruites, les rochers aplanis pour faciliter le passage des troupes, des machines et des convois de guerre. C'était en effet sur ce point, c'est-à-dire sur la muraille d'Agrippa, que les Romains voulaient porter leur première attaque. Les meilleures troupes s'établirent comme en équerre à l'angle de la tour Pséphina, formé par le côté septentrional et le côté occidental des remparts. L'infanterie d'élite était en avant sur sept lignes ; la cavalerie, en trois divisions, derrière les fantassins ; les archers occupaient les intervalles laissés entre les uns et les autres. Près du tombeau du Foulon, dans le faubourg de Bézétha, au point où la muraille d'Agrippa semblait offrir le moins de défense, Titus fit converger trois chaussées construites avec des arbres coupés dans la plaine et des blocs de pierre enlevés aux rochers voisins. Ce travail demanda dix jours (13 avril au 24 avril). « A voir l'armée romaine, pendant les préludes du siège, dit M. de Salvador, à voir ces légions de terrassiers, de charpentiers, de forgerons, de mécaniciens qui se mouvaient et se croisaient avec un ensemble admirable sous les traits de l'ennemi, on aurait cru une société de travailleurs bien plus animés de la passion d'édifier que du besoin de détruire 1. » Quand les chaussées furent terminées, leur plate-forme s'élevait presque au niveau de celle des remparts assiégés. Il fallut y établir, comme sur un piédestal, les balistes, les catapultes, et, au premier rang, la fameuse hélépole, récemment combinée par les ingénieurs de Ptolémaïs pour le siège de Jérusalem. A l'aspect de cette formidable machine, qui semblait une forteresse mouvante, les assiégés eux-mêmes lui donnèrent le surnom qu'elle avait déjà reçu des Romains, «Nicon» (la Victorieuse). Une nuée de javelots et de traits lancée du haut des remparts, empêcha longtemps les assiégeants d’approcher de la muraille cet engin de destruction. Des sorties fréquemment répétées rendaient cette opération de plus en plus difficile. Une entre autres fut si habilement conduite qu'elle entraîna presque la défaite des Romains. Simulant une fausse attaque
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1. Domi. Rom. en Judée, tom. Il, pag. 404.
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sur un point éloigné, les Juifs y attirèrent toute l'armée ennemie et Titus lui-même qui s'y porta de sa personne. Cependant une troupe d'élite sortie par une issue secrète, voisine de la tour d'Hippicos, longea rapidement le mur de la ville à l'occident, passa en vue du quartier général désert, et se précipita la torche à la main sur les machines. Trois béliers prirent feu. A la vue des flammes, Titus rassemble un gros de cavalerie et s'élance au secours de ses travailleurs. Il tua de sa main, ce jour-là, douze Juifs, avec lesquels il eut à lutter corps à corps. Son exemple et le danger qu'il courait électrisent les Romains. Avec une impétuosité irrésistible, ils chargent les assaillants, les forcent à reculer, et les ramènent toujours combattant jusque dans l'enceinte de leurs murailles. La nuit sui- vante, une des tours roulantes, à moitié incendiée, s'écroula avec un fracas épouvantable. Les Romains crurent à une nouvelle surprise de l'ennemi. Il y eut un moment de panique où les légions tournèrent leurs armes les unes contre les autres. On eût pu se croire revenu aux jours de Sennachérib ou d'Holopherne. Mais l'ordre se rétablit promptement, et le lendemain trois balistes ébranlaient les murailles de Bézétha, pendant que la « Victorieuse » lançait des quartiers de rochers du poids de plusieurs quintaux par-dessus les parapets du rempart. Le 23 avril 70, la brèche fut ouverte au mur d'Agrippa. Les Juifs ne s'obstinèrent point à la défendre. Ils laissèrent l'ennemi s'aventurer sans défiance dans la ville neuve, et se replièrent sous la muraille d'Acra. Titus put ainsi établir son quartier général sur l'emplacement occupé jadis par Sennachérib, et appelé le camp des Assyriens. Il fit démolir toute l'enceinte dont il était maître, et se trouva ainsi en communi-cation directe avec la vallée du Cédron. Dès le lendemain il attaquait le rempart d'Acra, sur le Tyropœon. Après cinq jours d'assaut et cinq nuits d'alertes continuelles, occasionnées par les sorties des assiégeants, une ouverture fut pratiquée à la muraille (2 mai). Titus voulut y pénétrer avec deux mille hommes d'élite. Les Juifs le laissèrent s'engager avec son escorte dans les rues tortueuses du quartier des Foulons et des Fondeurs. Puis, sortant en masse de la ville haute, ils vinrent brusquement se porter vers la brèche, pour
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en fermer l'issue au prince. Titus s'aperçut trop tard du piège qui lui était tendu. Avec ses d'eux mille hommes, il rebroussa chemin et fondit sur les troupes juives qui lui disputaient le passage. Il fallait vaincre ou mourir. La plupart des soldats qui l'accompa- gnaient payèrent de leur vie l'imprudence de leur général ; mais ils lui frayèrent la route sur leurs cadavres, et le fils de Vespasien, héroïquement secondé en cette circonstance par Domitius Sabinus, rentra presque seul au camp romain. Les assiégés avaient brillam- ment repris possession d'Acra, et soutinrent encore trois jours, dans cette position désespérée et derrière une muraille ouverte, l'effort de toute l'armée ennemie. Enfin le 3 mai 70, après vingt-cinq jours d'une lutte acharnée, les Romains entraient dans Acra. Tant de sang et d'efforts n'avaient abouti qu'à la prise de deux faubourgs. Le véritable siège de Jérusalem restait à commencer.
43. Le découragement se glissait dans l'âme des assiégeants. La roche escarpée, sur laquelle se dressait la forteresse Antonia, pa- raissait inexpugnable. On vit des déserteurs quitter le camp de Titus où régnait pourtant l'abondance, et aller s'enfermer avec les défenseurs de Jérusalem, comme si tout espoir de réduire la ville eût été perdu. On comprend le parti que Jean de Giscala et Simon Gioras durent tirer de ces incroyables désertions pour exalter le sentiment patriotique de leurs troupes. Déjà cependant la famine commençait à exercer ses ravages dans la cité. L'agglomération inusitée, qui avait rempli Jérusalem après les campagnes de Vespasien, s'était accrue, nous l'avons dit, de la foule des pèlerins venus pour les solennités pascales. La prise de Bézétha et d'Acra avait fait refluer dans la ville haute, sous les galeries du Temple et dans les rues de Sion, une multitude de vieillards, de femmes et d'enfants sans asile et sans pain. Les chefs militaires s'inquiétaient peu de ces bouches inutiles. Le blé, qui diminuait chaque jour, dans les souterrains où on le tenait en réserve, n'était distribué par rations de plus en plus restreintes qu'aux hommes en état de porteries armes. Durant la nuit comme autrefois à Jotapat, les plus valides, parmi la foule des affamés, sortaient par les souterrains dont l'issue débouchait dans la campagne, au risque d'être égorgés par les cava-
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liers arabes qui sillonnaient la plaine. Ils coupaient quelques poignées d'herbe à demi brûlée par le soleil, ramassaient tout ce qui pouvait ressembler à une nourriture quelconque, et rapportaient ces maigres débris à leurs femmes et à leurs enfants. Le blé était arrivé à un taux fabuleux. On engageait un héritage pour une mesure de froment. Des monceaux d'or ne valaient pas alors quelques poignées de farine. Jean de Giscala et Simon Gioras triomphaient de la disette publique qui ne les atteignait point encore, ni eux, ni les leurs. La multitude gisait mourante sous les portiques, à l'ombre des palais, partout où elle trouvait un refuge contre les feux du soleil. On prévoyait la peste, lugubre corollaire de la famine. Les zélateurs s'en réjouissaient, parce que le fléau combiné les débarrasserait plus rapidement de cette population hâve et décharnée parmi laquelle ils remarquaient, avec une satisfaction féroce, les riches, les nobles, les puissants dont ils avaient usurpé l'influence. Un paysan, Phannias, avait été par eux investi des fonctions de grand prêtre. L'abomination de la désolation montait ainsi chaque jour à l'autel de Jéhovah, car le sacrifice quotidien n'avait point encore été interrompu. Le dernier successeur d'Aaron était sans entrailles, comme les maîtres à qui il devait sa dignité. Il passait stupidement au milieu des prêtres et des lévites étendus demi-morts sur les dalles du sanctuaire qu'il profanait par son luxe effronté. Cependant on faisait une garde rigoureuse à toutes les portes pour empêcher ces milliers de moribonds d'aller demander un morceau de pain à la clémence de Titus. Une conspiration se forma sous l'empire de la faim. On voulait se précipiter sur les sentinelles juives, forcer le passage et quitter enfin ce théâtre de souffrances et d'horreurs. Ce ne fut qu'un prétexte à de nouvelles cruautés de la part de Jean de Giscala. Vingt et une personnes, appartenant aux plus illustres familles, soupçonnées de connivence dans le complot, furent amenées sur le rempart et égorgées sous les yeux des Romains. Le reste fut jeté dans les cachots, la mère de l'historien Josèphe fut du nombre. Titus, informé de cette situation par les transfuges, espéra de nouveau réduire la ville à une capitulation. Il fit suspendre, durant trois jours (du 5 au 8 mai),
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les travaux du siège. Ce temps de repos était d'ailleurs nécessaire à ses soldats. Il l'employa à passer une revue générale des troupes, et à distribuer leur solde aux légionnaires. Cette double démonstration se fit sur le plateau de Scopos, à la vue des Juifs qui encombraient les hauteurs de Sion, du Temple et de la forteresse Antonia, « contemplant à loisir la plaine étincelante d'acier, d'argent et d'or, les légions sous les drapeaux et les convois de vivres qui leur étaient partagés. Ils purent se rassasier de la vue de ce camp romain, objet d'envie pour les affamés, de regret pour les captifs, de terreur pour les faibles, mais aussi de haine et de colère pour les combattants. En même temps qu'il frappait les yeux, Titus essayait de gagner les cœurs. Dans Bézétha et dans Acra, il avait défendu de tuer un homme désarmé, de détruire une maison; il n'avait abattu que les remparts. Pour achever de gagner les esprits, il envoya Josèphe au pied des murailles renouveler ses propositions de paix 1. » Le discours que fit en cette circonstance l'ex-gouverneur de Galilée, doit avoir été modifié par lui après coup. Il semble, en effet, peu probable qu'une harangue, aussi longue et aussi soutenue que le morceau oratoire inséré dans son livre, ait pu être débitée, d'une seule tenue, « en faisant, comme il le dit, le tour des remparts et en se tenant soigneusement hors de la portée des javelots. » A l'exemple de Tite-Live, l'historien juif a cru embellir son œuvre en y ajoutant, après coup, ce chef-d'œuvre d'éloquence, qui passe en revue tous les désastres de sa patrie depuis les Pharaons jusqu'à Pompée. Le seul trait qu'il faille prendre ici au sérieux, c'est la supplication qu'il adressait en pleurant aux chefs des zélateurs. « Prenez pitié de ce peuple ! Prenez pitié de vous-mêmes ! leur disait-il. Pitié pour le Temple, pitié pour notre patrie ! Ne soyez pas plus féroces contre eux que les étrangers. Les Romains veulent à tout prix sauver la ville et son Temple. Déposez les armes. Voyez autour de vous la Judée en ruines, et portez vos regards sur ce qui reste de Jérusalem. Quelle Cité, quel Temple, que de trésors amoncelés par la piété de
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I. F. de Charupagny, Rome et la Judée, pag. 373.
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l'univers ! Voilà pourtant ce que votre obstination va détruire pour jamais. La torche qui jettera l'incendie à ces magnificences, c'est vous qui la tenez à la main. Il n'est personne au monde qui veuille cette destruction, sinon vous. Et pourtant qu'y a-t-il de plus vénérable? Vos coeurs sont-ils donc plus durs et plus insensibles que ces rochers? Du moins ayez pitié de vos familles. Vous avez sous les yeux vos fils, vos femmes, vos pères et vos mères. Dans quelques jours le glaive ou la faim les aura moissonnés. Et moi aussi, je le sais, j'ai parmi vous ma mère, mes parents, mes proches. Vous croyez peut-être que l'intérêt que je leur porte inspire en ce moment mon langage. Tuez-les, et rendez-vous. Plût à Dieu que le sang de tous les miens fût le gage de votre salut! Moi-même, je suis prêt à mourir, pourvu que vous cédiez enfin à la raison 1. » Les larmes de Josèphe furent inutiles; les zélateurs étaient inexorables. Cependant un certain nombre de Juifs prirent une résolu- tion désespérée, ils avalèrent leurs bijoux les plus précieux et réussirent à quitter la ville durant la nuit. Titus leur laissa la liberté, dans la pensée d'encourager les désertions de ce genre. Mais Jean de Giscala et Simon Gioras redoublèrent de rigueur pour enfermer leurs victimes. Quiconque était seulement soupçonné d'une velléité de fuite, était à l'instant égorgé. La rage désespérée des séditieux croissait, dit Josèphe, en proportion des progrès de la famine, et le double fléau grandissait l'un par l'autre. Le grain, avait complètement disparu de la circulation publique. Les soldats pénétraient à main armée dans les maisons, pour les fouiller. Qu'ils trouvassent ou non des provisions, ils n'en massacraient pas moins les propriétaires, punissant les uns de leur dissimulation, se vengeant des autres qui avaient trop bien caché leurs vivres. On tuait un homme parce qu'il était valide, et que ce reste de vigueur supposait dans sa maison des ressources cachées. On tuait ceux dont la figure hâve et défaite annonçait les horribles souffrances : c'était une bouche de moins à nourrir. Une porte soigneusement fermée désignait aux soldats que la famille s'était blottie dans le
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1. Joseph., de Bell, jud., lii>. VI, cap. xi.
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coin le plus reculé de sa demeure pour y dévorer en silence quelques bribes de nourriture, quelques grains d'orge crus, quelques herbes desséchées. On faisait irruption sur ces conjurés de la faim, on leur coupait la gorge pour en arracher la dernière, bouchée, on brisait la tête des petits enfants sur le pavé, on coupait le bras des femmes dont la main serrait convulsivement quelques grains d'orge ou d'avoine. On mutilait, par un système inouï de tortures, de misérables patients, pour obtenir l'indication du lieu où ils avaient enfoui une poignée de farine. La disette en était venue au point qu'on vit des pères et des mères disputer à leurs enfants la bouchée qu'ils mangeaient. Et cependant ce n'était encore que le prélude de souffrances plus atroces.