Darras tome 7 p. 568
§ III. Décrets et Épitres.
8. Tout se tient, en histoire. On rejetait, au XVIIe siècle, tout le Liber Ponlificalis, comme un tissu de fables. En conséquence, et la dédicace de la basilique Transtibérine et l'ouverture d’une nouvelle catacombe par saint Calliste I étaient rélégués parmi les faits apocryphes dont la crédulité des âges subséquents avait surchargé l'histoire ecclésiastique. On suivait cette voie de dénégation constante, sans même soupçonner quelles armes on mettait aux mains du protestantisme et du rationalisme, en acceptant la possibilité, au sein de l'Église de Jésus-Christ, d'une fraude persistante, séculaire, obstinée, qui aurait sciemment, volontairement et sans contradiction aucune, dénaturé les faits, menti à la vérité, abusé les consciences et perverti l'une après l'autre toutes les sources de la tradition. Aujourd'hui la Rome souterraine sort de ses tombeaux, pour venger tant d'injures faites à la tradition et infligées au sens chrétien. Le Liber Pontificalis est le livre d'or de la papauté primitive ; chacun des articles qui le composent jusqu'à l'ère Constantinienne a été successivement sanctionné par un pontife martyr. La constitution relative au jeûne des Quatre-Temps, qu'il attribue à saint Calliste, avait, on en conviendra, une réelle opportunité, en présence du luxe excessif et des orgies d'Héliogabale. Au moment où l'empire romain exagérait l'abus des jouissances et renchérissait sur le sensualisme de Vitellius ou de Caligula, la Rome chrétienne opposait la mortification à la sensualité, l'abstinence aux désordres de la Gula. L'épître adressée à ce sujet par saint Calliste à l'évêque Benedictus, dont le siège nous est inconnu, a pris place dans le Corps du droit canonique1. Elle est ainsi conçue: « Notre amour pour les frères, et notre charge apostolique nous imposent le devoir de répondre, avec la grâce du Seigneur, aux diverses consultations qui nous sont adressées. Vous savez que l'Église de Rome avait la coutume de célébrer trois jeûnes par an. Nous avons décrété de porter ce nombre à quatre. Cette division est plus conforme à celle de l'année, qui se partage en quatre sai-
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1. Distinct. "6, Jejunium quod ter-
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sons et qui aura ainsi son jeûne des Quatre-Temps. De même que le Seigneur nous prodigue le froment, le vin et l'huile, pour servir d'aliments à nos corps, il nous faut nourrir nos âmes par le substantiel aliment du jeûne, et accomplir la prophétie de Zacharie, conçue en ces termes : « Le Verbe de Jéhovah s'est fait entendre; il me disait : Voici la parole du Seigneur des armées : Je songeai à vous punir autrefois, lorsque les infidélités de vos pères provoquaient ma justice et faisaient taire ma miséricorde. Aujourd'hui, j'ai résolu de combler Jérusalem et la maison de Juda de mes bienfaits. Ne craignez donc plus. Que chacun, dans ses rapports avec le prochain, pose pour fondements la vérité et la justice; que le juge prononce à vos portes les sentences pacifiques de l'équité; bannissez de vos cœurs tous les sentiments de haine, et de vos lèvres toutes les paroles de mensonge. Que la maison de Juda célèbre, dans une joie et une allégresse saintes, comme une solennité annuelle, le jeûne du quatrième mois, celui du cinquième, celui du septième et celui du dixième; entretenez-vous ainsi dans l'amour de la vérité et de la paix, dit le Seigneur des armées 1. » Tel est donc, Frères, l'usage qu'il nous faut observer, d'un concert unanime, afin que, selon la doctrine apostolique: « Nous conservions partout le langage de l'unité ; qu'il n'y ait point de schismes entre nous ; et que nous marchions dans la perfection des mêmes sentiments et des mêmes pratiques 2. » Il ne convient point en effet que les membres se séparent de la tête 3, mais, d'après les paroles de l'Écriture, « tous les membres doivent suivre la tête 4. » Or il n'est douteux pour personne que l'Église apostolique ne soit la mère de toutes les Églises; ainsi nul d'entre vous ne doit s'écarter de ses règles. De même que le Fils de Dieu est venu faire ici-bas la volonté de son Père 5, de même vous devez accomplir la volonté de votre mère qui est l'Église, et dont le chef est l'Église romaine 6. »
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1. Zach., vm, 1-19. — 2. I Petr., m. — 3. Ce passage a été reproduit par la Corpus juris canonici, distinct. 12, Non decet a capite. — 4. I Cor., XII, 12. — 5. Joan., vi, 38. — 6. S. Callisti papœ, epistol. I. Mansï, Conciliorum, tom. I, pag. 757-, Patrol. grœc, tom. X, col. 121-123.
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9. On s'étonnera peut-être de nous voir citer ici comme une pièce authentique, pour le sens (car nous n’en avons qu’une version latine), cette Epître de saint Calliste, dont les savants français du XVIIe siècls, et entre autres, le docte bénédictin Coustant disaient : « Isidore Mercator a prêté à saint Calliste deux Epîtres, qu'il faut restituer à cet imposteur, avec ses productions du même genre 1. » Les éditeurs tout modernes de la Patrologie grecque ont cru devoir enchérir encore sur cette assertion aussi tranchante que dénuée de preuves. Ils disent que la supposition est évidente par elle-même : Res ipsa clamat2. Nous en faisons juges tous les lecteurs de bonne foi. Le texte du Liber Pontificalis, si merveilleusement soumis en ces dernières années au contrôle inattendu de la chronologie, de la topographie romaine, et des révélations lapidaires des catacombes, s'est trouvé sur tous les points d'une véracité absolue et d'une parfaite exactitude. Cependant les savants français du XVIIe siècle, mettaient le Liber Pontificalis au rang historique des légendes romaines de Numa. Cette déconvenue de la critique est une grave présomption en faveur des indications rares et brèves de décrets liturgiques, dogmatiques ou disciplinaires, attribués par ce recueil aux papes des trois premiers siècles. Il serait en effet assez extraordinaire qu'une collection officielle, vérifiée dans tous ses autres détails, ne fut inexacte et fausse que par un côté unique, celui des Constitutions pontificales, qui occupent en réalité la moindre place dans le recueil, bien qu'au point de vue traditionnel, ils en soient la partie la plus importante. Évidemment, il nous est beaucoup moins utile de savoir le nom patronymique de tel pape, le quartier de Rome, ou le nom de la bourgade éloignée qui l'a vu naître, le nombre d'ordinations faites par lui, le lieu précis de sa sépulture, les dates consulaires de son avènement et de sa mort, que de connaître les décisions relatives à la foi, à la discipline, à la liturgie et aux
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1. Callisto. Isidorus Mercatôr, duas supposait, epistqlqs., genuino parenli ali-juando. cu»t .reliquis ipsijts fœtibus reildewlas. (D. Cous tant, Epist. Rom. Pontif., oui. I et uo., pag. 114.; Patrol: 'jrœc, tom, Xj col. H2.J
2. Patrol. (jrœc, tom. X, col. 121, n,ot. 1. ,
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moeurs, proclamées durant son pontificat. Or, dans le système adverse réduit à la position que les découvertes récentes lui laissent encore, jusqu'à ce qu'une providentielle rencontre ait fait surgir de quelque bibliothèque ignorée la rédaction grecque originale des Épîtres pontificales des trois premiers siècles, il faudrait dire que le Liber Pontificalis, contre toute attente, s'est trouvé irrépréhensible en tout ce qui concerne la généalogie, la chronologie, et la biographie des premiers papes, mais qu'il s'est constamment, invariablement, et frauduleusement trompé dans tout ce qui regarde la partie doctrinale. Cela n'est pas et cela ne peut pas être. Aussi les nations catholiques ont-elles laissé, sur ce point, la France dans son isolement. Ne fût-ce que pour comprendre les éléments de la langue canonique, ignorée chez nous et parlée de tout temps dans l'Église mère et maîtresse de toutes les autres, prenons désormais la peine d'étudier des monuments qui, partout ailleurs que chez nous, forment la base de l'enseignement clérical. L'authenticité de l'Épître de saint Calliste a été démontrée par les plus consciencieux et les plus savants jurisconsultes 1. Elle est attestée par tous les anciens Sacramentaires; elle est sanctionnée par son insertion presque intégrale dans le Corpus juris canonici. Qui s'en doute en France, où l'on commence à peine à soupçonner que l'Église catholique, toujours jeune avec sa vieillesse de dix-neuf siècles, possède un ensemble de Constitutions écrites, embrassant tout son passé et remontant à son berceau pour diriger tout son avenir? Quoi qu'il en soit, sans recourir aux preuves d'érudition qui ont été fournies au débat, nous avons un moyen très-facile et très-simple de constater que le passage de la première Épître de saint Calliste qu'on vient de lire n'a pu être composé par un faussaire quelconque, Mercator en particulier. Si cette supposition avait eu lieu par Mercator, au IXe siècle, ou par tout autre imposteur de n'importe quelle autre époque, elle n'aurait pu avoir qu'un seul
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1 Moretti. De Sancio Callisto, Disqnisitio \, pag. 67; Claude Sommier, Rit» toria ttogmatica sedis apostolicœ, lib. Il, tom. 1, pag. 159 ; Moroni, Dizionario de Erui/iiioue storico-ecclesiastica, vol. VI, art. Callisto, vol. Xllj art. Chiesa de S. Maria in Tratesvere.
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p572 pt!XTinc\r Di: saist calliste i (217-222).
but, celui de commenter le texte du Liber Pontificalis, relatif à l'institution du jeûne des Quatres-Temps, par saint Calliste I. Or, ce texte du Liber Pontificalis, qu'il s'agissait de commenter après coup, est ainsi conçu : Hic [Calixtus] constituit jejunium die Sabbati ter [alias quater], in anno fieri, frumenti, vini et olei secundum prophetiam quarti [alias quinti), septimi et decimi. Que tous nos lecteurs veuillent bien supposer qu'ils ignorent l'explication si naturelle et si claire, qu'ils viennent de lire dans l'Êpître de saint Calliste, et précédemment dans la traduction explicative que nous avons essayée 1 de ce texte évidemment fruste et incomplet ; qu'ils fassent abstraction de toutes ces données préliminaires, et qu'ils essaient de formuler une Constitution, d'après ces paroles mutilées, sans liaison et presque inintelligibles. Le faussaire les a comprises cependant. J'avoue, pour ma part, que je n'y eusse pas réussi. Que de génie on accorde à ces prétendus faussaires, pour se croire le droit de répudier un décret des pontifes romains !
10. Mais ce n'est pas tout, l'Êpître de saint Calliste à l'évêque Benedictus, ne se termine pas avec ce miracle d’interprétation qui aurait débrouillé un véritable logogriphe paléographique, et rétabli un texte du Liber Pontificalis, obscurci, défiguré par l'injure du temps, l'incurie ou l'inintelligence des copistes. Elle contient un second paragraphe, complètement indépendant des données du Liber Pontificalis, et, qui, jusqu'à ces dernières années, pouvait passer pour un hors-d'œuvre dans l'histoire de ce pape. Nous ignorions en effet, et tout le monde ignora, jusqu'en 1851, date de la publication des Philosophumena, par un savant helléniste français, M. Miller, que le pape saint Calliste avait été, de son vivant, l'objet de calomnies infâmes, contre lesquelles il eut à se défendre, pour l'honneur de l'Église et la dignité du siège apostolique. Or, le prétendu faussaire, Mercator, ou tout autre, eut été doué d'un privilège de divination tel qu'au IXe siècle, mille ans avant la découverte des Philosophumena, il aurait prévu la révélation que devait un jour apporter ce livre ignoré. Voici, en effet, le dernier
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1. No 4 de ce chapitre. Notice de saint Calliste d'après le Liber Pontificalis.
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p573 CHAP. V. — DÉCRETS ET ÉPURES.
paragraphe de l'Épître de saint Calliste : « Que nul n'accueille les accusations semées par la calomnie contre le docteur (contra doctorem), parce que des fils ne doivent pas outrager leurs pères, ni les serviteurs déchirer leurs maîtres. Tous ceux qui sont enseignés sont les fils des docteurs ; la paternité selon la chair nous donne l'idée du droit de la paternité selon l'esprit. Est-ce que celui-là peut se flatter de bien vivre, qui ne conserve pas l'intégrité de la foi, qui calomnie son père et déchire l'honneur des siens? II faudrait supporter patiemment et couvrir les défauts de nos pères, plutôt que de les étaler au grand jour, à moins qu'il ne s'agisse d'erreurs contre la foi. Que nul donc ne répande des écrits outrageants contre le docteur; que nul ne réponde à d'autres accusations, qu'à celles qui émaneraient légitimement d'un vrai fidèle, irréprochable dans sa vie et ses mœurs. C'est la parole de l'Écriture : « Ne réponds point à l'insensé qui étale sa folie 1. » Le vrai fidèle a l'horreur du mal ; il se garde de propager de fausses rumeurs, ou de semer des embûches sur les pas du prochain. Tous ses actes répondent à la foi qu'il professe. L'infidèle, au contraire, trame dans l'ombre ses complots perfides ; il s'efforce d'entraîner et de perdre ceux qui vivent de piété et de justice. Un tel homme dans un corps vivant, est une âme morte. Les vrais fidèles se préoccupent de prémunir leurs frères contre l'atteinte de pareils calomniateurs. Car le docteur catholique, et en particulier le prêtre du Seigneur, pas plus qu'il ne saurait être impliqué dans les liens de l'erreur, ne doit être outragé par les machinations de la haine ou de la jalousie. La source première de ces désordres est l'orgueil, principe de la transgression et origine du péché. L'âme entraînée par une cupidité ambitieuse ne sait plus garder de mesure, le sens de la piété s'éteint en elle. Or, l'Eglise catholique protège tout ce qui est irréprochable. Nulle autorité, ni impériale ni ecclésiastique, ne peut rien entreprendre contre les préceptes divins. Tout jugement, toute sentence injuste, portée par un tribunal ou une autorité quelconque, extorquée par la terreur ou l'ordre
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1. Proverb,, xx?l, 4.
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du souverain, est nulle de soi 1. L'homme vraiment religieux ne se borne pas seulement à répudier toute participation aux complots des méchants ; non-seulement il s'abstient de donner du poids à la calomnie, en la répétant, mais il s'efforce de la repousser par ses discours. Tous les pieux fidèles ne sauraient hésiter. Ils préféreront assurer leur salut par les œuvres de la justice et de la paix, plutôt que de le compromettre en poursuivant la vengeance des fautes qui nous sont reprochées. Quant à moi, je ne saurais oublier que je préside aujourd'hui l'Église, au nom de cet Apôtre dont la
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1. Ces paroles du pape saint Calliste I ont été reproduites par le neuvième canon du concile de Nicée, par le sixième concile de Rome, sous le pape saint Symmaque, et par le Corpus juris canonici, n, quœst. 3, Injustum judicium, etc. Elles passaient cependant, aux yeux de la critique hostile, pour évidemmenl apocryphes. Comment, disait-on , admettre qu'une Épître d'un pape du IIIe siècle puisse parler de la nullité d'un décret impérial contraire à la loi de Dieu? Les empereurs Héliogabale ou Alexandre Sévère persécutaient les chrétiens et ne réglementaient pas leurs affaires. D'ailleurs, ajoutait-on, comment croire que le pape Calliste, après avoir expressément nommé l'empereur : nulli imperatori, ait pu faire suivre cette mention de la suivante : Definitio injusta regio metu aut jussu, aut cujuscumque episcopi aut potentis, ajudicibus ordinata vel acta, non valeat ? Ces termes ne se rapportent-ils pas à une époque où les premières monarchies européennes déjà fondées vivaient à côté de l'empire romain, et accordaient aux évêques une part considé-rable dans l'administration publique? Or, la vérité est que le regio qui offusquait les critiques est une traduction latine du texte grec original basileio, lequel est indifféremment employé pour désigner le pouvoir d'un empereur ou d'un roi. A ne prendre que le texte de l'Épître, sans aucune autre donnée historique, il serait certain qu'au temps de Calliste une tentative de schisme eut lieu à Rome. Qu'y aurait-il d'étonnant à ce que les chefs du parti anti-pontitical eussent profité de la tolérance d'Alexandre Sévère pour s'immiscer dans les questions administratives afférentes aux chrétiens et se faire appuyer par le pouvoir païen? C'est manifestement la tendance que saint Calliste leur reproche dans son Épître, et l'expérience de tous les siècles nous apprend que cette tactique est commune à tous les hérésiarques. Avant de répudier la lettre pontificale, les critiques du XVIIe siècle auraient dû prendre au sérieux toutes ces considérations. Mais aujourd'hui que le livre des Philosophumena est venu nous apprendre les circonstances dans lesquelles Calliste aurait été personnellement frappé par des sentences judiciaires, au nom de l'autorité impériale, il n'est plus besoin de recourir à ces hypothèses, d'ailleurs très-fondées en raison, et l'opportunité de l'Épître de Calliste se dégage naturellement de l'étude des faits.
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p575 CHAP. V. — SAIKT CALLISTE D'APRÈS LES PHILOSOFIIDMENÀ.
triple confession fut glorifiée par Notre-Seigneur Jésus-Christ, et dont la foi triomphe toujours de l'erreur. Je comprends que je me dois tout entier et uniquement à cette grande cause, qui intéresse le salut de l'Église universelle. J'espère que la miséricorde divine daignera m'assister, et qu'avec sa coopération, pleine de clémence, le venin contagieux pourra être étouffé et se convertir en germes de salut. Je compte sur votre dévouement et sur votre piété pour atteindre ce résultat. Car tout périclite, dès que l'autorité sacerdotale 1 ne sauvegarde plus la dignité du ministère ecclésiastique. Donné le onzième des calendes de décembre, sous le consulat des clarissimes Antonin et Alexandre (21 novembre 221 2). »
§ IV. Saint Calliste d'après les Philosophumena.
11. Voilà, il faut en convenir, une plainte bien éloquente qui s'échappe du cœur d'un pontife outragé! Jamais, depuis que nous enregistrons les décrets et les lettres des papes, successeurs de saint Pierre, nous n'avons trouvé un cri de l'âme aussi douloureux, une protestation aussi énergique contre les calomnies atteignant l'honneur personnel du vicaire de Jésus-Christ. Or nous le répétons, rien dans l'histoire connue de saint Calliste, jusqu'en 1831, ne pouvait expliquer ce langage. Mais aujourd'hui, le livre des Philosophumena nous a fait sa révélation posthume, il est venu confirmer ainsi, par un témoignage non suspect, l'irrécusable authenticité de cette noble Épître. Notons en passant que tous les critiques en France, depuis dix ans, ont tour à tour examiné les Philosophumena, sans qu'aucun d'eux ait songé à les conférer avec l'Épître depuis longtemps connue de saint Calliste. Que d'érudition perdue et de travaux inutilement dépensés à chercher le mot d'une énigme dont on avait l'explication sous la main !
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1 Sacerdotalis est encore très-certainement ici la traduction latine du mot presbuterones qui se trouvait dans l'original grec.
2. Callisti Papae, Epù '. I, § 2; Patrol. greee, tom. X. col. 124.
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p576 PONTIFICAT D3 SAINT CALLISTE I (217-222).
Quoi qu'il en soit, le chapitre IV du IXe livre des Philosophumena 1, est ainsi intitulé : «Comment Calliste, en mélangeant les erreurs de Cléomène, disciple de Noët, avec celles de Théodote, a composé une nouvelle hérésie. » Voilà un début qui seul suffirait à justifier les accents d'indignation, que nous venons d'entendre de la bouche du saint pontife. Le chapitre répond à son intitulé ; nous le traduisons intégralement: « L'hérésie de Noët, dit l'auteur des Philosophumena, eut pour principal fauteur Calliste. Cet artisan de crimes, rompu au mensonge, et à toutes les fourberies, aspirait au trône épiscopal. Il circonvint, par ses présents et ses artifices, l'esprit de Zéphyrin, homme simple et sans lettres, étranger à la science des règles ecclésiastiques, d'ailleurs aimant l'argent et acceptant volontiers celui qu'on lui offrait. Calliste en obtint tout ce qu'il voulut. Il poussait Zéphyrin à des mesures qui entretenaient la division entre les frères; lui cependant se ménageait, par ses intrigues, la faveur simultanée des deux partis opposés; tenant le langage de la vérité, devant les orthodoxes; parlant comme Sabellius, devant les partisans de ce
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1 Le livre connu aujourd'hui sous le nom apocryphe de Philosophumena est intitulé en grec : Katà pasone airèséone séleikos. Omnium hœreseon confutatio, « Réfutation de toutes les hérésies. » Nous disons que le nom de Philosophumena est apocryphe, non pas qu'il soit démontré que les premiers livres de cette compilation n'appartiennent pas au grand docteur qui avait composé sous ce titre une réfutation de toutes les hérésies. Il paraîtrait au contraire assez vraisemblable, par l'accord des divers mauuscrits grecs qui nous ont conservé le commencement de cette œuvre et qui l'attribuent tous à Origène, que le docteur Alexandrin en aurait été le premier auteur, mais, ainsi que nous le verrons plus loin, le chapitre consacré à Calliste n'est pas d'Origène. Le thème laissé par cet illustre docteur fut repris en sous-œuvre par un schismatique et surchargé dans le sens d'un parti hostile à l'Église et à son chef. Le texte des Philosophumena, découvert par Mynoïde Mynas dans un manuscrit grec maintenant déposé à la Bibliothèque impériale de Paris, sous le n° 454, fut publié pour la première fois en 1851, a Oxford, par M. Miller, membre de l'Institut. Une première traduction latine en fut faite par Schneidewin et Duncker. Elle parut à Gœttingue, en 1859. L'édition grecque de M. Miller et la version latine des deux érudits allemands ont été reproduites au tome XVI ter de la Patrologie grecque (col. 3008). Une autre édition grecque, accompagnée d'une nouvelle version latine, fut publiée à Paris en 1860 par M. l'abbé Cruice (actuellement évêque démissionnaire de Marseille).
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p577 CHAP. V. — SAINT CALLISTE D'APRÈS LES PHILOSOPHUMENA.
dernier, qu'il acheva ainsi de perdre, quand il aurait pu le ramener à la vérité. Plus d'une fois je fus à même d'avertir Sabellius ; il n'opposait aucune résistance à mes observations, mais, aussitôt qu'il avait revu Calliste et l'avait entretenu, il se laissait de nouveau entraîner dans la doctrine de Cléomène, dont Calliste se prétendait le fauteur. Sabellius ne soupçonnait point alors la perfidie de Calliste; il la connut plus tard, ainsi que j’aurai l’occasion de le dire. Quoi qu'il en soit, Calliste à tout propos produisait en public Zéphyrin, qui renouvelait sans cesse les mêmes déclarations : Je ne connais, disait-il, qu'un seul Dieu qui ait été engendré et qui ait été passible, c'est Jésus-Christ. — Il ajoutait : Ce n'est pas le Père qui est mort; c'est le Fils. — Un tel langage entretenait parmi les fidèles une controverse incessante. Il ne nous fut pas difficile de démêler l'intrigue de Calliste ; dès lors, nous lui résistâmes en face, embrassant ouvertement le parti de la vérité. Fort de l'assentiment général, cet hypocrite, irrité de nos protestations, en vint à cet excès de démence qu'il ne nous nommait plus que les Aitéous 1 [Ditheites), révélant ainsi le venin secret qu'il portait dans son cœur. Mais il nous faut raconter sa vie en détail. J'ai vécu de son temps; il est bon que les mœurs de cet homme soient mises à nu, afin que tous les honnêtes gens sachent sa valeur, et apprécient à son juste mérite l'hérésie qu'il a propagée. Il est vrai qu'il fut l'un des confesseurs de la foi, sous le préfet de Rome Fuscianus 2; mais voici les circonstances de ce martyre 3 prétendu. »
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1 Un peu plus loin, revenant sur son exposition hérétique du dogme de la Trinité, l'auteur des Philosophumena nous confirmera involontairement la justesse de cette qualification. (Cf. n° 14 de ce chapitre.)
2. Dans la quatrième persécution générale, sous Marc-Aurèle. (Cf. chapitre III de ce volume, § 111.
3. Outos
émarturèsène…. O dè tropos tès autou marturias toisdé ène. Nous avons ainsi une preuve péremptoire qu'on donnait alors le nom de martyre (témoignage)
à la confession du nom de Jésus-Christ, faite devant les tribunaux païens, même
lorsque cette confession n'avait point entraîné la mort. Ainsi se trouvent
confirmées, par un témoignage non suspect, les observations analogues que nous avons eu l'occasion de faire précédemment à ce sujet.
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p578 PONTIFICAT DE SAINT CALLISTE I (217-222).
12. « Calliste se trouvait être de la domesticité d'un chrétien, nommé Carpophore, qui faisait partie de la maison de César. Carpophore eut confiance en un homme qui professait la même foi que lui. Il remit à Calliste une somme importante, pour la faire valoir par des opérations de banque. Calliste s'établit sur la place de la Piscina publica: il reçut en peu de temps des sommes considérables que lui remirent les frères et les veuves, sous la garantie du nom de Carpophore. Il perdit tout et se vit dans le plus grand embarras. Il ne manqua pas de gens qui s'empressèrent d'aller porter cette triste nouvelle à Carpophore. Celui-ci promit d'exiger des comptes rigoureux de son mandataire. Effrayé du danger qui le menaçait, de la part de son maître, Calliste prit la fuite et gagna en toute hâte le port d'Ostie. Un vaisseau achevait ses dernières dispositions pour appareiller, il s'y jeta, sans même s'informer du lieu de sa destination ; mais Carpophore, informé à temps, accourut à Ostie, prit une barque et se fit mener vers le navire, qui stationnait encore au milieu de la rade. Calliste, sur le pont du vaisseau, aperçut de loin son patron ; il se voyait pris ; dans cette extrémité, recourant au suicide, il se jeta à la mer. Du rivage, les témoins de la scène poussèrent des cris d'alarme ; les matelots, sautant dans des barques, réussirent à le sauver malgré lui. Le fugitif fut ainsi rendu à son maître, qui le ramena à Rome et l'envoya tourner la meule d'un moulin. Quelque temps après, les frères, selon qu'il se pratique ordinairement, intercédèrent auprès de Carpophore, le suppliant de faire grâce au coupable, qui déclarait, disaient-il, avoir déposé chez certaines personnes des fonds avec lesquels il pourrait acquitter envers lui sa dette. Carpophore était humain ; il répondit qu'il faisait volontiers remise de sa créance personnelle, mais qu'il avait à cœur de voir rembourser les autres dépositaires frustrés. Ces derniers venaient en effet chaque jour lui dire en pleurant que, s'ils avaient confié leur argent à Calliste, c'était parce que celui-ci avait couvert ses opérations du nom autorisé de Carpophore. Enfin, cédant aux prières des fidèles, Carpophore fit élargir Calliste. Or, le malheureux n'avait en réalité pour acquitter sa dette aucune des ressources dont il s'était vanté
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p579 CHAP. V. — SAINT CALLISTE D'APRÈS IES PHIL0S0PHUMENA.
D'ailleurs, comme il était gardé à vue, il ne pouvait plus s'enfuir ; il imagina donc un moyen de s'exposer à la mort. Un jour de sabbat, il sortit, sous prétexte d'aller trouver ses débiteurs ; se précipita au milieu de la synagogue, où les Juifs étaient réunis; et souleva un véritable tumulte au milieu de l'assemblée. Les Juifs, après l'avoir accablé d'injures et de coups, le traînèrent au tribunal de Fuscianus, préfet de la ville. Les Romains, dirent-ils à ce magistrat, nous ont octroyé le droit d'exercer publiquement le culte de nos pères. Or cet homme vient d'entrer dans notre synagogue, en disant qu'il est chrétien , et, sous ce prétexte, il veut nous empêcher de pratiquer les cérémonies de notre culte. — Sur la plainte des Juifs, Fuscianus, du haut de son tribunal, témoignait hautement son indignation contre Calliste, lorsque Carphore, averti de l'incident, accourut au prétoire. Seigneur, dit-il au préfet, n'ajoutez aucune foi aux paroles de l'accusé. Ce n'est pas un chrétien, c'est un misérable qui cherche une occasion de mourir ! Il a dissipé une somme considérable que j'avais remise entre ses mains. Je le prouverai. —Les Juifs virent, dans les paroles de Carpophore, un subterfuge imaginé pour soustraire Calliste à leur vengeance. Ils redoublèrent donc de clameurs, sollicitant instamment une sentence légale. Le préfet se rendit à leurs vœux; il condamna Calliste à la flagellation préalable et à la déportation aux mines de Sardaigne. L'arrêt fut immédiatement exécuté1. »