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62. Gaïnas, comme tous les Goths convertis au christianisme, était arien. Nous avons raconté précédemment que Valens avait imposé cette condition aux tribus gothiques, avant de les admettre sur le territoire de l'empire. Or, depuis Valens, les lois tbéodosiennes avaient interdit l'exercice public de l'Arianisme dans l'intérieur des cités. En conformité avec la nouvelle législation les ariens de Constantinople, chassés des églises qu'ils y avaient jadis usurpées, étaient obligés chaque dimanche de se rendre dans quelque oratoire de campagne pour y tenir leurs assemblées. Gaïnas, avec le caractère que nous lui connaissons, ne devait pas être un grand dévot. Mais son élévation inespérée lui inspira pour l'Arianisme un zèle plus politique que religieux. Tous ses coreligionnaires, et ils étaient en grand nombre à Constantinople, tous ses soldats, goths et ariens comme lui, prétendaient se venger enfin sur le catholicisme de l'échec infligé si longtemps à leur croyance et à leur culte. Gaïnas devait être le restaurateur de l'Arianisme, et effacer de l'histoire le nom de Théodose. Ce nouveau consul sentait l'importance qu'il y avait pour lui à étayer son pouvoir et sa fortune sur un parti religieux dont l'influence, le nombre et l'audace grossissaient chaque jour. Il vint donc trouver Arcadius. « Le premier officier de l'empire, lui dit-il, ne saurait être réduit à chercher hors des murs de cette ville un misérable abri pour y prier avec ses compagnons d'armes, les vaillants défenseurs de l'État. Rendez-nous donc un des églises de Constantinople, à votre choix, afin que nous puissions librement y exercer notre culte. » Gaïnas, depuis son retour
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triomphal, affectait de n'avoir de rapports officiels qu'avec l'empereur. Il tenait impitoyablement Eudoxia au second plan et ne traitait jamais d’affaires avec elle. Arcadius, obligé de subir cette tyrannie qui l’obsédait faisait au moins mal possible son métier de monarque. Mais il n’osait prendre aucune décision. Il cherchait partout des appuis qu’il ne trouvait nulle part. Il promit à Gaïnas de réfléchir a sa demande, et, sitôt que le consul-généralissime eut quitté le palais, le faible empereur fit appeler Chrysostome. «Que faire, lui dit-il ? Un refus pourrait perdre l'empire. Ne sauriez-vous condescendre aux désirs du barbare et lui accorder ce qu'il réclame? Les temps redeviendront peut-être meilleurs. — Non, répondit l'archevêque. Mettez-moi en présente de Gaïnas. Je me charge de lui répondre. » Cet expédient dégageait la personnalité d'Arcadius. Un jour fut fixé pour la réunion solennelle. Chrysostome se rendit au palais, accompagné d'un certain nombre d'évêques catholiques. De son côté, Gaïnas escorté de prélats ariens vint prendre place sur le siège consulaire et somma l'empereur de lui rendre justice. Chrysostome, prenant la parole, fit observer que l'autorité du prince chrétien ne va pas jusqu'à violer les lois divines et humaines ni à profaner les choses saintes. Le Gotb reprit avec colère qu'il n'était pas venu là pour recevoir des leçons. « Il nous faut un temple, dit-il, et non de vaines paroles! — Nos temples sont ouverts à tous, répondit l'archevêque. Vous pouvez y venir prier à toute heure. — Mais je ne suis pas de votre communion, répartit Gainas. Je demande une église pour les ariens mes coreligionnaires. Je la demande pour moi-même. Certes! quand en vingt batailles, j'ai exposé ma vie pour le salut de l'empire, je puis avoir le droit de formuler une aussi modeste requête.»—A ces mots Chrysostome, fixant un regard de profond mépris sur cet homme devant qui l'Orient tremblait alors, lui répondit d'un ton sévère : « Vous parlez de vos services; ils ont été payés mille fois plus qu'ils devaient! Vous êtes aujourd'hui consul, vous avez le commandement suprême des armées de terre et de mer. Qu'étiez-vous, il y a dix ans? Comparez, si vous en avez le courage, le présent au passé, l'indigence natale à la splendeur actuelle, la peau de mouton
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qui recouvrait vos épaules sur les bords de l'Ister et la pourpre dont vous êtes en ce moment revêtu. Le peu que vous avez fait pour l'empire, mettez-le en regard de ce que l'empire a fait pour vous ! Sachez honorer du moins par votre reconnaissance les honneurs qu'on vous a prodigués. Un jour, proscrit de votre patrie, nous vîntes aux genoux de Théodose le Grand implorer sa clémence. Il vous tendit la main et vous sauva. Vous jurâtes alors une amitié éternelle à l'empereur, à ses fils, au peuple romain tout entier. Or Théodose, le père de l'auguste Arcadius, Théodose à qui vous devez la vie, à qui vous avez promis fidélité, savez-vous la loi fondamentale qu'il a portée? » — L'archevêque lut alors l'édit théodosien qui prohibait l'exercice public de l'Arianisme dans l'intérieur des villes. Puis, se tournant vers Arcadius, il ajouta : « Prince, vous êtes le dépositaire des lois. Dieu vous a constitué pour veiller à leur exécution. Il vaudrait mieux descendre du trône que de trahir la justice, la religion et la vérité 1 ! »
63. Nous ne savons si la noble assurance de ce langage sera du goût de la critique moderne, qu'elle préférerait peut-être un fade compliment de cour à cette attitude indépendante et fière. Un archevêque qui ne tremble pas devant l'insolence d'un barbare sous lequel tout pliait en Orient! Un archevêque qui se permettait de parler comme un vrai romain à un goth parvenu! Est-ce supportable? Cependant comme la vertu, en dépit de la critique moderne, se fait admirer en tout temps et dans tous les pays, la cour Byzantine, cette cour dégénérée, éclata en applaudissements et donna raison à Chrysostome contre Gaïnas. Arcadius, fort heureux d'un pareil dénouement, s'appuya sur cette manifestation de l'opinion publique provoquée par l'éloquence de l'archevêque, et résista aux prétentions du tout-puissant barbare. Gainas se retira, l'âme ulcérée, bien résolu de prendre sa revanche. Les Ariens ne demandaient pas mieux que de le seconder dans ses projets de vengeance. Une démonstration hostile au catholicisme fut dès lors organisée. Voici, d'après un témoin oculaire2, comment procédèrent les
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1. Theodoret., Hist. ecctts., Bist.eedes,, &. lib. V, cap. xxn. —2. Socrat., \"£, tip. vin ; Sosomen., Hist. eccles., lib. VIII, cap. vin.
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satellites de Gaïnas. Privés d'églises dans l'intérieur de Constantinople depuis les lois de Théodose, les Ariens sortaient de la ville chaque dimanche et chaque fête pour se réunir dans un oratoire extra muros. Jusque-là, les choses s'étaient passées sans aucun tumulte. Mais enhardis par le crédit de leur nouveau chef, ils transformèrent ces allées et venues en processions séditieuses. La veille des dimanches et fêtes, ils s'attroupaient au milieu de la nuit sous les portiques des palais, et, se groupant en chœur, chantaient les hymnes de leur secte en y ajoutant des expressions injurieuses pour les catholiques. A l'aube du jour, ils se mettaient en marche, parcourant les rues de la ville et affectant de répéter ce refrain d'un de leurs Cantiques : IToù èislv o! XéyovTEî Ta Tp(a ptfav 8ûva|i»; «Où sont-ils les arithméticiens qui prétendent que trois font un? » Chrysostome craignant l'impression que pouvaient faire sur l'esprit mobile des Byzantins ces chants hérétiques, dont la mélodie simple et gracieuse devint bientôt populaire, essaya de leur apposer des hymnes catholiques. Il y réussit. Le matin des dimanches ou des fêtes, les orthodoxes se formaient en procession pour se rendre à la basilique où la station (office solennel) devait avoir lieu. Chemin faisant, ils chantaient les hymnes composés par Chrysostome. L'impératrice Eudoxia et toute la cour, en haine de Gaïnas, favorisèrent ces manifestations imposantes. On y portait des croix d'argent précédées de torches allumées. Briso, l'un des chambellans de l'impératrice, dont le talent musical était fort apprécié, dirigeait les chœurs. Dans cette lutte de psalmodie, la victoire demeura aux catholiques. Mais les Ariens, vaincus sur ce terrain pacifique, eurent recours à leurs violences habituelles. Ils se ruèrent un jour sur la procession orthodoxe, et tuèrent plusieurs personnes. Briso, atteint d'une pierre au front, resta mort sur la place. Arcadius crut devoir sévir; il rendit un décret qui interdisait les processions ariennes.
64. La mesure était sage ; mais déjà il n'était plus question de fêtes religieuses. Gaïnas avait jeté le masqne et fixé un jour à ses légions de Goths pour le pillage de Constantinople. Le secret qui seul aurait pu faciliter l'exécution de cette horrible entreprise ne fut point gardé par les soldats barbares. La sinistre nouvelle se
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répandit en un instant dans la ville et y produisit une consternation inexprimable. Les banquiers, les changeurs, les orfèvres s'empressèrent d'embarquer sur le Bosphore leurs objets précieux. Riches et pauvres, tous firent de même. Le tremblement de terre de l'année précédente n'avait pas causé plus de panique. Au lieu d'ébranler la résolution de Gaïnas, ce mouvement ne fit que la précipiter. Par son ordre, les Goths disposèrent autour du palais impérial des matières combustibles auxquelles ils devaient mettre le feu le soir même. A l'heure indiquée, les soldats barbares étaient à leur poste, la torche à la main. En ce moment, il se passa un fait extraordinaire que tous les historiens du temps s'accordent à attester. Les incendiaires virent distinctement une armée romaine rangée en bataille sur les plates-formes et sous les portiques du palais. Terrifiés à cette vue, ils s'enfuirent et vinrent raconter à Gainas cet étrange incident. Le consul généralissime était un esprit fort. Il se moqua de l'imbécile terreur de ses satellites, les gourmanda sur leur lâcheté, et leur renouvela ses ordres pour la nuit suivante. Cette fois encor, à l'heure dite, le même phénomène se renouvela. On vint en toute hâte avertir Gainas qui se rendit de sa personne sur le théâtre de cette incroyable manifestation et put en constater la réalité de ses propres yeux. Le barbare crut alors qu'à son insu Arcadius avait introduit dans la ville des légions de défenseurs. Peut-être en était-il ainsi : le danger était assez grand pour motiver une précaution de ce genre. Quoi qu'il en soit, ce fut au tour de Gainas de craindre pour sa vie. Le lendemain matin, sous prétexte qu'il avait besoin de l’air des champs, il annonça qu'il allait quitter Constantinople. En malade plein de dévotion, il voulut aller prier à la basilique théodosienne de l'Hebdomon et recommander sa précieuse santé à l'intercession de saint Jean-Baptiste, patron de cette église. Nous avons déjà dit que l'Heb-domon était au septième milliaire de la ville, dans une vaste plaine qui servait aux revues militaires. Gaïnas avait choisi ce point stratégique avec beaucoup d'habileté. Il se proposait d'y réunir la moitié des soldats goths, laissant l'autre moitié dans la ville sous les ordres de Trébigild son lieutenant, lequel devait contenir la population by-
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zantine jusqu'au moment où le consul serait en mesure de frapper un coup décisif. Afin de déjouer tous les soupçons, il était convenu que les Goths désignés pour se rendre à l'Hebdomon sortiraient isolément de la ville, en cachant leurs aimes sous leurs vêtements. Ce plan improvisé en quelques heures, et concerté entre Gainas et Trébigild, aurait pu à la rigueur s'exécuter avec une armée bien disciplinée. Mais les troupes gothiques ne ressemblaient en rien à celles de nos temps modernes. Chaque soldat était marié; il traînait avec lui une femme, des enfants, des chariots remplis de meubles et de butin. Ceux à qui Trébigild fit donner l'ordre de quitter la ville ne manquèrent pas de mettre en mouvement toute leur famille nomade. Bientôt ce fut à toutes les portes de Constantinople un encombrement de bagages, de chars, de bœufs, de mulets escortés par des bandes de femmes et d'enfants, au milieu desquels apparaissaient çà et là des soldats sans armes, il est vrai, mais affairés, anxieux comme des émigrants au départ. Le peuple, tout plein encore des sinistres inquiétudes des jours précédents, crut que le signal du pillage allait être donné et que les Goths, avant de se mettre à l'œuvre, commençaient par sauver d'abord leurs familles et leurs richesses. En un clin d'œil on se précipita sur les émigrants. Les portes furent fermées et le massacre des Goths s'effectua dans toute la ville. Sept mille de ces malheureux périrent dans une église où ils avaient espéré trouver un refuge. Arcadius, féroce comme tous les lâches, donna lui-même, malgré les énergiques réclamations de saint Jean Chrysostome, l'ordre d'escalader les toits de l'édifice sacré et d'y mettre le feu. Aux bruits et aux clameurs qui s'échappaient de la cité, Gaïnas accourut avec les soldats qu'il avait sous la main pour secourir ses compatriotes. Mais le peuple en armes sur tous les remparts fit pleuvoir sur lui une grêle de flèches, de pierres et de tisons enflammés. C'en était fait du consulat de Gainas (12 juillet 400.)
65. Cependant le Goth ne désespéra point encore de l'avenir. Trébigild, son lieutenant, avait réussi à échapper au carnage. L'armée barbare était anéantie; mais Gaïnas était libre. Quarante ou cinquante mille de ses compatriotes venaient de périr dans ce mas-
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sacre exécuté par tout un peuple. Mais Trébigild à lui seul valait une armée. D'ailleurs, l'immense multitude des Goths campée dans la Thrace était un réservoir inépuisable de nouveaux combattants. Les deux chefs proscrits coururent les appeler à la vengeance. Bientôt ils se virent à la tête d'une force imposante, et rentrant sur le territoire romain, firent de nouveau trembler leurs vainqueurs. Gaïnas se préparait à franchir l'HelIespont. Depuis son départ de Constantinople, la cour n'avait pris aucune précaution militaire. Les troupes dispersées dans tout l'Orient n'avaient ni direction suivie ni général habile. Sauf les gardes d'honneur, légion de parade, qui faisait le service du palais, Constantinople ne pouvait compter pour sa défense que sur le courage de ses habitants. Une première fois, cette initiative civile avait triomphé dans un soulèvement populaire ; mais il eût été fort imprudent de hasarder une bataille rangée en faisant fond sur un pareil secours. Eudoxia, qui avait repris le gouvernement des affaires, songeait à négocier avec le barbare. «Mais, dit un auteur contemporain, la terreur inspirée par Gaïnas était telle que nul ne voulut se charger d'une mission près de lui. Après avoir inutilement cherché parmi les courtisans, les patriciens et les sénateurs, ne trouvant partout que des cœurs lâches et tremblants, l'impératrice manda l'archevêque et lui proposa cette ambassade. Chrysostome sans tenir compte de sa lutte précédente contre Gaïnas et du ressentiment que celui-ci avait dû en conserver, accepta héroïquement, et partit aussitôt pour la Thrace. A la nouvelle de son arrivée, Gaïnas vint au devant de lui. Il baisa pieusement sa main droite, lui présenta un siège et fit prosterner ses deux enfants aux genoux sacrés de l'homme de Dieu. Tant la vertu a de puissance même sur les cœurs les plus farouches ! Gaïnas en ce moment avait oublié toutes les anciennes querelles 1. » Ainsi parle Théodoret. Malheu-
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1 Théodoret. Hist. eixles., !ib. V, cap. xxxjii. Il nous sera permis de faire remarquer que la critique moderne ne dit pas un mot de cette seconde ambassade du saint Jean Chrysostome en Thrace. Elle est également muette sur la première, qui sauva la vie du comte Jean et de ses deux compagnons. (Cf. A. Thierry, Nouveaux récits de l'histoire romaine, aux IV et v« siècles, psg. Î40-249.)
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reusement ce chapitre de son histoire s'arrête brusquement à ce point. La fin en est perdue. Nous ne savons douc pas la suite d'une négociation si intéressante. Aucun historien ecclésiastique ou profane ne nous a transmis les détails de l'entretien qui s'établit entre l'archevêque et le redoutable chef des barbares.
66. Tout ce que nous pouvons coujecturer sur ce point c'est que l'archevêque réussit au moins à gagner du temps et à retarder de qelques semaines l'invasion qui menaçait la capitale de l'Orient. En effet, Gaïnas resta encore un mois dans les campements qu'il oc-cupait au milieu de la presque'île de Thrace. Ce délai sauva Constantinople. En face du péril qui menaçait l'empire, Eudoxia comprit qu'il fallait intéresser à la défense de la patrie toutes les classes de la société. Elle fit appel au dévouement et aux lumières du sénat byzantin. La nouvelle Rome avait en effet, comme l'ancienne, un sénat composé des patriciens les plus riches ou les plus illustres. En temps ordinaire, ce corps politique n'avait d'autres fonctions officielles que d'applaudir aux panégyristes mercenaires qui, à jour fixe, célébraient les grandeurs du César régnant. On ne songeait guère à invoquer ses conseils que dans les crises désespérées, quand il était besoin de couvrir sous sa responsabilité des mesures d'où le salut de l'empire pouvait dépendre. Eudoxia prit le parti d'en appeler au sénat de Constantinople. Stilicon avait récemment fait de même à Rome. Il s'en était bien trouvé. L'impératrice n'eut pas non plus à regretter sa démarche. Il y avait à Byzance un chef de partisans, goth de nation, lequel depuis vingt ans s'était dévoué au service des Romains. Son nom était Fravita. Ses succès militaires contre les brigands qui infestaient les frontières syriennes, depuis la Cilicie jusqu'en Palestine, lui avaient valu le titre de général. Mais en réalité, c'était plutôt un chef de bandes qu'un capitaine. Fravita n'avait jamais abandonné le culte païen ; il aimait à rapporter tous ses succès à la protection de ses dieux. Mais d'ailleurs sa fidélité était à toute épreuve. Le sénat le désigna au choix de l'empereur, et Fravita se montra digne de la confiance dont il fut l'objet. Il sauva l'empire. Réunissant à la hâte soit parmi les Romains, soit parmi les Goths ses compatriotes, tous
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les hommes de bonne volonté qui consentirent à s'enrôler sous ses étendards, il vint se poster sur la côte d'Asie, vis-à-vis de Gaïnas pour lu disputer le passage de l'Hellespont. Une flottille improvisée sur laquelle il mit quelques centaines de ses plus braves soldats le rendit en quelques jours maître de la mer. Enfin, le 3 janvier 401, dans une bataille décisive, Gaïnas fut complètement défait. Le vaibqueur envoya sa tête à Arcadius comme cadeau d'étrennes, et reçut en échange le titre de consul.
§ V. Gouvernement métropolitain.
67. Des fêtes d'une splendeur inouïe célébrèrent la victoire de Fravita. Les poètes d'Orient chantèrent à l'envi son triomphe. Il eut le bon esprit de ne pas imiter l'ambition qui venait de perdre successivement Gainas, Eutrope et Rufin. Content d'avoir sauvé sa patrie d'adoption, il ne songea point à l'asservir. Peut-être eût-il été un grand ministre : mais on ne l'appela point aux conseils de la couronne et l'impératrice reprit seule la conduite du gouvernement. L'attitude de saint Jean Chrysostome durant les derniers troubles, les services éclatants qu'il venait de rendre, ne permettaient point encore à Eudoxia d'entrer en lutte avec lui. Aucun nuage ne semble avoir troublé, à cette époque, les relations mutuelles. C'est du moins ce qu'on peut conclure d'un passage des homélies prononcées alors par le grand docteur. Dans son commentaire sur l'épître aux Colossiens, Chrysostome fait allusion à la présence d'Eudoxia aux offices de l'Église. Mais pour que le lecteur soit bien édifié sur la manière dont l'illustre prédicateur savait mêler les leçons aux éloges, en évitant le double écueil de la bassesse ou de l'arrogance, nous allons citer ses paroles. «Arrêtons-nous un instant, mes bien-aimés, dit-il, à vénérer les chaînes que portait le grand apôtre Paul. Ces fers glorieux, qui ne les vénère, qui ne les ambitionne? Oui, femmes chrétiennes, ces chaînes sont plus enviables que tous vos bijoux. Quel collier de diamants vaudrait le cercle de fer qui emprisonnait le cou de l'Apôtre? Les chaines de Paul, les anges les révèrent, tandis qu'ils prennent en
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pitié vos vaines parures. Les chaînes de Paul soulèvent l'âme et la font monter de la terre au ciel. Vos chaînes d'or et de pierreries abaissent l’âme et la font tomber du ciel en terre. Les vraies chaînes sont celles que vous portez : celles de Paul étaient le plus splendide des ornements. En voulez-vous la preuve? Dites-moi : qui de Paul ou de vous, si Paul était ici, attirerait le plus les regards de cette assemblée? Mais que dis-je, vous? Supposez que l'auguste impératrice, dans l'éclat souverain de sa majesté, se fût rencontrée, en entrant dans cette église, avec le grand apôtre Paul. Eh bien ! tous les regards se fussent portés de préférence sur le prisonnier du Christ et sur ses chaînes glorieuses. Cela se conçoit, car les splendeurs humaines, on peut les voir partout. Mais un homme qui dépasse en grandeur l'humanité elle-même, un homme qui fut un ange sur la terre, un homme qui changea le cachot en un paradis et les fers du captif en un sceptre de gloire, voilà un spectacle vraiment admirable! Pour ma part, si j'avais le choix de voir et d'entendre Paul au ciel ou de voir et d'entendre Paul dans son cachot, je préférerais le dernier, puisque les anges eux-mêmes descendaient du ciel pour venir contempler Paul dans sa prison.
68. Dans ces communications quotidiennes avec son peuple, le bon pasteur laissait tomber de son âme tantôt des consolations au milieu des angoisses publiques, tantôt des avis pour la réforme des mœurs, tantôt des instructions solides sur les dogmes attaqués par les Ariens, les Novatiens et les mille sectes hérétiques qui fourmillaient à Constantinople. Dieu confirmait par des miracles la prédication de son serviteur. « Je veux, dit Sozomène, raconter un prodige qui arriva à cette époque et qui eut un grand retentissement. Deux époux attachés à la secte des Macédoniens vivaient alors. Le mari, ayant entendu exposer par Chrysostome la doctrine catholique, se convertit et abjura son erreur. Dès lors il entreprit de ramener l'esprit de sa femme à la vraie foi. Mais toutes ses exhortations furent inutiles. Un jour enfin, il lui dit : Consens
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1 S. Joan. Chrysoet., In Epist. ùa Coloss. homil. Pair, goec, lova. I ; LX1I, «ol. ai».
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à ma prière, où bien je cesserai tous rapports avec toi. — Cette menace fit son effet. La femme se prêta en apparence à ce qu'on demandait d'elle ; mais le jour où elle devait communier dans l'église avec les catholiques, au lieu de porter à sa bouche le pain eucharistique, elle inclina profondément la tête sous son voile dans une attitude d'adoration profonde, et glissa le sacrement à une servante qui était dans la confidence et qui se tenait aux côtés de sa maîtresse. La scène ne fut pas remarqué des assistants. De retour dans sa maison, la femme voulut consommer son crime et manger les espèces sacramentelles comme un pain vulgaire. Elle les porta à sa bouche et y imprima ses dents. Ce n'était plus du pain, mais une véritable pétrification dure et résistante comme la pierre. Epouvantée de ce prodige, la femme courut au bienheureux évêque, se frappant la poitrine, confessant sa faute au milieu d'un torrent de larmes et implorant le pardon. En même temps, elle montrait le pain pétrifié où l'empreinte de ses dents était marquée. Chrysostome l'admit à la pénitence. Depuis lors, cette femme est restée une catholique fervente. S'il se trouvait quelque incrédule qui ne voulût point admettre la véracité du fait, le morceau pétrifié est encore en ce moment conservé dans le trésor de l'église de Constantinople : chacun peut le voir et constater ainsi le miracle 1. » Ainsi parle Sozomène. Il vivait à Byzance; il était contemporain de saint Chrysostome. Nous ne savons ce que la critique moderne a pensé de ce récit. Elle n'en fait point mention. Comment en effet, après avoir accusé l'illustre archevêque de tant de passions, de vices, de crimes même, pourrait-elle parler d'un miracle qui atteste la sainteté de Chrysostome?