Islam 21

Darras tome 31 p. 126

 

§ VII. PREMIÈRES ANNÉES DU QUINZIÈME SIÈCLE

52. On se préoccupait toujours en France, beaucoup plus que dans les autres nations chrétiennes, des événements qui s'annon­çaient ou s'accomplissaient en Orient. Si l'émotion n'était pas générale, comme dans les siècles passés, il y avait des âmes qui

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1 Joan. Nider., Formic, iv, 3.

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p127 CHAP. II.   —  PREMIÈRES   ANNÉES   DU   QUINZIÈME  SIÈCLE. 

 

rêvaient encore d'aller au loin déployer en face des Barbares l'étendard de saint Louis. Là nous voyons reparaître le maréchal de Boucicaut. Cet homme nous attire par ses élans d'ancien croisé, par ses aventures chevaleresques. Le rôle de solliciteur, même pour une entreprise de ce genre, ne pouvait longtemps lui convenir. Il laissa Paléologue obséder inutilement les palais des rois. Nommé représentant de la France à Gênes, il se mettait à la tête de quel­ques vaisseaux et partait pour l'île de Chypre, où la guerre venait d'éclater entre les Génois et le roi Jean II de Lusignan. Celui-ci levait le siège de Famagouste, dès l'arrivée du maréchal, et con­cluait la paix à des conditions honorables 1. Ayant uni les chrétiens Boucicaut attaquait immédiatement les Infidèles, et d'abord les Sarrasins ; il leur brûlait une flotte dans un port de l'Asie Mineure, puis se dirigeait sur Beyrout, dont il se rendait maître et qu'il dé­mantelait. Il dirigeait alors ses voiles sur Alexandrie, dans l'espoir d'emporter également cette place d'un coup de main et de relever en Egypte l'honneur et la domination de sa patrie. Repoussé par les vents contraires, voyant de plus ses matelots et ses soldats déci­més par une horrible épidémie, il donna l'ordre et le signal de la retraite, sans renoncer à l'avenir. Comme il doublait le Péloponèse, il fut tout à coup assailli par le vénitien Charles Zéno, qui préten­dait venger les pertes causées à ses compatriotes sur les côtes de la Syrie 2. Bien qu'il n'eût qu'un petit nombre de galères pouvant à peine tenir la mer, servies par des fantômes, tant les équipages étaient exténués, il fit tête à l'orage avec son audace accoutumée ; des marchands florentins, qui naviguaient dans ces parages et sur­vinrent après l'action, l'aidèrent à rétablir la concorde entre ces malheureux chrétiens qui donnaient si souvent, aux ennemis de la Religion le désolant spectacle de leurs dissensions et de leurs luttes fratricides.

 

   53. L'année 1402 venait de se lever sous les plus lugubres auspices. Les historiens contemporains mentionnent à peu près tous une comète dont  la grandeur et l'éclat ne   pouvaient que présager

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1    Petb. .Marc, Dinr. _V8. Vert., anno 1401.

2    Bi3AR., Hist. Genuen., lib. X.

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p128 PONTIFICAT  DE   BONIFACE   IX   (1389-1404).

 

d'épouvantables catastrophes, ajoutent-ils avec le même accord. Elle brilla pendant tout le carême ; le noyau semblait regarder l'Italie, la queue flamboyante s'étendait à l'Occident 1. L'heureux despote, Jean Galéas Visconti mourant dans le mois de septembre de cette même année, quand il mettait la dernière main à l'édifice de son étonnante fortune, c'est bien cette mort, dans l'opinion commune parmi les Occidentaux, qu'annonçait le phénomène céleste. Les Orientaux avaient aussi leur interprétation, et certes tout autrement plausible. Un géant couvert de sang humain frappait alors aux portes de l'Asie Mineure, celui que l'histoire nomme Tamerlan, altération latine de Timour-Leng. Il était né le 20 mars 1336, non loin de Samarkande, l'une des principales villes de la Grande-Boukharie. Ses biographes asiatiques, qui sont plutôt ses apologistes ou ses adulateurs, prétendent qu'il descendait par les femmes de cet autre dévastateur, Gengis-Khan. Cette illustre descendance, supposé qu'elle soit vraie, n'est nullement une cause, pas même un incident, par rapport à la destinée de cet homme. Il apparaît isolé, quoique entouré de foules innombrables. A douze ans, il était sous les armes; il ne les déposera qu'au tombeau. Tamerlan guerroyait depuis un demi-siècle, quand il vint s'attaquer à la puissance des Osmanlis ; or, il comptait autant de victoires que de batailles2. Après avoir commencé par subjuguer et coaliser le tribus mongoles ou tartares, attirant à lui toutes les forces de sa nation, écrasant toutes les concurrences, absorbant toutes les sou­verainetés, comme Auguste absorbait jadis toutes les magistratures républicaines, il avait conquis sans jamais s'arrêter, la Perse, la Mésopotamie, l'Arménie, l'Afghanistan, l'Inde jusqu'au delà du Gange, les populations errantes du Nord, les steppes de l'Europe jusqu'au delà du Volga, jusqu'à Moscou même. Ispahan, Bagdad, la plus riche des cités orientales, Delhi, Tiflis, la capitale de la Géorgie, Alep et Damas étaient tombées l'une après l'autre sous les coups de son glaive. La plupart ne formaient désormais qu'un

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1    DiETKicnE Nieji., Hist. n, 29. — Léon. Ahetin.,   Hisl.  Florint., lib. XU. —
Walsing., Hist. Angl., anno 1402, et multi alii.

2   PiuuKTï,, Hist. Orient., i, 22. — Gobelin., Cosmodrom., iv, 77.

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p129 CHAP.   Il-   —   PUEMIÈRES  ANNÉES  DU  QUINZIÈME  SIÈCLE. 

 

monceau de ruines, ajoutant à l'horreur du désert. Sur ces ruines l'exterminattur avait érigé des pyramides de têtes humaines, son monument à lui. Parfois il jetait au milieu de cette épouvantable barbarie un acte éclatant de justice, de générosité, de superstition ou de fanatisme.

 

 54. En apprenant l'arrivée de Tamerlan, Bajazet suspendait le siège de Constantinople et laissait respirer les chrétiens pour aller au devant de son terrible coreligionnaire. Ces deux conquérants suivaient la religion de Mahomet, chacun à sa manière. Par cette considération, ou plutôt dans la crainte de n'avoir pas toujours le même bonheur, le chef des Tartares fît transmettre à celui des Turcs un projet de conciliation, un arrangement pacifique, mais dans les termes d'une insultante supériorité. L'orgueil d'Ildérim répond par de plus grossières insultes. Le sort en est jeté; aux armes de décider qui sera le maître de l'Asie, l'arbitre du monde. Sous les yeux des ambassadeurs ottomans, Timour-Leng passe en revue son armée, qui s'élève à huit-cent mille hommes, plusieurs disent un million. Son ennemi n'avait peut-être pas la moitié de ces troupes; mais loin de lui la pensée d'éviter l'immense duel. Le Tartare venait d'emporter Sivas ou Sébaste dans l'Anatolie ; il marcha sur Ancyre, nommée depuis Angoura, qui devait s'attendre à subir le même sort, lorsque Bajazet tomba sur son arrière-garde. Il fallut s'arrêter, renoncer momentanément au siège, et tout dis­poser pour la grande et décisive bataille. Tamerlan donna le com­mandement de l'aile gauche à son fils Schah-Rockh, celui de i'aile droite à son autre fils Miran-Schah, celui du centre à son petit-fils Mohammed-Sultan, dont le titre seul était un défi de guerre ; lui se réservait d'être partout. Bajazet se mit au centre de sa vaillante armée, ayant confié la gauche à son fils Soliman Tchelebi, la droite à son beau-frère Pesirlas, despote renégat de Servie, le corps de réserve à Mahomet, le plus sage et le plus habile de ses enfants. Le 26 juin, selon les historiens arabes, le 28 juillet, selon la tradi­tion grecque et latine, l'action commença vers dix heures du matin 1.

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1. Ij.zar., Hist. rcr. Persic.fih. Y. — Caluio.nd-, Hist. Orient., lib. III. — Hist. Mussilm., lib. VI.

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p130          l'UVl'lllCAT   DE   BOS1FACE   IX   (l."J89-14 1-5).

 

   Rien d'aussi formidable. Les Turcs soutinrent le premier choc avec l'immobile solidité d'un mur  d'airain.  Les Tartares se replièrent, mais pour se ruer de nouveau contre ce mur vivant, qui chancela sous la tourmente. Au troisième choc, il s'écroulait et disparaissait, piétiné par la cavalerie tartare. Seul Bajazet restait debout et com­battait encore avec le  courage du désespoir sur une éminence, entouré d'ennemis, attaqué par Tamerlan lui-même, aux appro­ches de la nuit, il tenta de prendre la fuite, sans pouvoir y parve­nir. Quelques heures après, on le ramenait chargé de chaînes dans la lente du vainqueur. Pour comble d'humiliation, celui-ci l'accueillit avec une hautaine bienveillance, fit briser ses fers, l'admit même à sa table. C'était plus que n'en pouvait  supporter l'orgueilleux sultan, ulcéré de son infortune. Dans de trop familières conversa­tions, il eut le tort d'ajouter la menace à la plainte. Alors serait intervenue la légendaire cage où le prisonnier aurait passé les der­niers mois de sa vie. Mais n'est-ce là qu'une légende? Des auteurs modernes l'ont dit ; ceux de l'époque parlent d'une litière couverte et grillée, dans laquelle on transportait le sultan. Il mourut ou se tua dans sa prison avant la fin de l'année suivante. L'empire grec devra cinquante ans de plus à la bataille d'Ancyre.

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