St Ignace 7

Darras tome 34 p. 27

 

   196. La journée du Jésuite n'est point à la merci des caprices de maîtres fantasques, comme le sont les jours de tant d'autres dont les censeurs de la Compagnie ne songent guère à plaindre le sort. Le jésuite a sa règle tracée d'avance. A quatre heures du matin, la cloche sonne le réveil : l'excitateur parcourt les  chambres, pour constater la ponctualité de l'obéissance. A quatre heures et demie, l'usage appelle les religieux à la chapelle pour la méditation. La cloche de l’Angélus met fin à l'oraison ; après quoi les prêtres disent leur messe, et l'action de grâce terminée, vaquent à leurs occupations journalières. Ces occupations ne manquent ni au dedans ni au dehors. Quelques heures sont toujours réservées pour le travail solitaire et l'étude. Les uns sont appliqués aux lentes études qu'exige la prédication  évangélique ;   d'autres  se livrent aux recherches de la science ou de l'histoire. Tous s'emploient aux fonctions ac­tives du ministère. A moins qu'une  impérieuse  nécessité  n'inter­dise I'accès de sa cellule, elle est continuellement assiégée. A tous on tache de faire entendre le langage de la foi et de la charité ; ceux qui étaient venus pour tenter se retirant confondus ; d'autres, consolés dans leurs douleurs.  Les femmes chrétiennes sont reçues dans un lieu destiné à les recevoir ou au confessionnal. Midi arrive: c'est un temps d'arrêt dans la communauté. Après un quart d'heure

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d'examen, on descend en silence au réfectoire: la lecture assai­sonne le frugal repas d'une demi-heure. On visite ensuite le Saint-Sacrement ; et on se réunit pour trois quarts d'heures, dans la cor­dialité charmante d'entretiens fraternels. Vers une heure et demie de relevée, on retourne au silence, à l'étude, et le plus souvent, au confessionnal ; on recommence à entendre la longue histoire des peines et des infirmités des consciences. On écoute le pauvre comme le riche, l'enfant et l'homme fait. S'il est besoin aussi, on va consoler, sur leur lit de douleur, les malades et les mourants ; c'est dans les heures de l'après-midi surtout qu'on remplit ces reli­gieux devoirs. Mais on s'abstient de toute visite qui ne serait que pure distraction et simple bienséance. Jamais un jésuite ne paraît dans le monde ; il ne prend jamais ses repas hors de la commu­nauté ; à moins qu'il n'en soit momentanément séparé pour la mis­sion évangélique. Le soir vient ; il a fallu cependant trouver le temps de la prière et de l'office divin. A sept heures, le souper réu­nit les habitants de la maison ; quelques instants de récréation sui­vent encore ; à huit heures un quart les litanies des saints se réci­tent en commun à la chapelle ; chacun se retire alors dans sa chambre et consacre seul une demi-heure à la lecture spirituelle et à l'examen de conscience. A neuf heures, on sonne le repos. Quelques-uns, avec la permission des supérieurs, pourront bien encore prolonger le travail et la prière ; quelques autres, le matin, préviendront l'heure du réveil commun ; mais tous obéiront à la sage autorité qui veille au maintien de la santé et des forces né­cessaires. C'est en commun, une vie bien réglée, un temps bien em­ployé, mais sans trace de servitude, même volontaire. Les jours se suivent ainsi et se ressemblent. Ils sont remplis, souvent pénibles, doux cependant. Et voilà dans la réalité ces redoutables jésuites, ces hommes noirs, ténébreux et malfaisants, que nous verrons si souvent attaqués parce qu'on les sait forts, et, en effet, ils le sont ; mais ce ne sont pas des ennemis de la propriété et de la famille, de la liberté et du pouvoir, de l'Église et de l'État. Il faut faire vio­lence au bon sens et à la probité pour s'attarder à d'aussi miséra­bles imputations.

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197. Pour donner au lecteur une idée synthétique du jésuite, je voudrais esquisser le type moral de son existence. Si l'on veut comprendre cet être peu mystérieux, il faut considérer le but de ses efforts et les moyens qu'il emploie pour y atteindre. Tous les motifs d'action qu'il se propose se réunissent dans une fin der­nière, qui est la plus grande gloire de Dieu. Les religieux cher­chent à procurer pratiquement celle-ci, en travaillant à leur sanc­tification et à celle des autres ; et cela, non par des obligations particulières, mais en n'excluant rien de ce qui est bon en soi, conforme à l'Évangile et au but de la Compagnie. Il suit de là que la société embrasse toutes les pratiques de vertu qui répondent à son but, puisque la gloire de Dieu dans toutes les directions est la fin dernière qu'elle se propose, et que cette fin donne la mesure des efforts de chacun, pour sa propre sanctification et pour celle des autres. C'est dans ce principe que git la liberté de l'Institut, sa partie mobile, laquelle se renouvelle sans cesse et puise sa vie dans la volonté de Dieu, à mesure qu'il fait connaître que telle ou telle œuvre peut procurer sa gloire. Pour cela, il faut que les reli­gieux de la Compagnie de Jésus cherchent la gloire de Dieu uni­quement pour elle-même, non par crainte du châtiment, ni dans l'espoir de la récompense, mais par le motif du pur amour; et c'est, pour ce motif, que les constitutions n'obligent pas sous peine de péché. Celui qui après s'élève à un degré de perfection est inat­taquable et sûr de soi, autant que cela est possible sur la terre. Ce but suprême, la plus grande gloire de Dieu, les religieux doivent l'avoir uniquement présent à l'esprit et ne rien vouloir autre chose. Mais, pour ce qui regarde les moyens qui conduisent au but, ils doivent, à moins d'ordre contraire, être à leur égard dans une com­plète indifférence. Si, par exemple, entre ces trois actes de vertu : la prière, la méditation et le ministère du confessionnal, ce dernier contribue davantage à la gloire de Dieu, il faut laisser là les deux autres. On doit être tout aussi indifférent à l'égard des consolations et des lumières spirituelles, du plus ou moins grand pas vers la per­fection, pourvu qu'on ne néglige rien de ce qui peut le hâter. C'est pour que ce but soit plus certainement atteint, que la Compagnie

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pour la pratique des vertus, prescrit très peu de règles fixes : la règle, ce doit toujours être le principe de la plus grande gloire de Dieu ; et dès que celle-ci exige quelque chose de plus ou de moins, dès que le temps, le lieu ou la personne avec qui l'on a affaire, prescrit une conduite particulière, on doit se soumettre à cette né­cessité. C'est pour cette raison encore que la vie du jésuite est la vie ordinaire ; elle ne se distingue aucunement, quant à l'extérieur, de celle des clercs pieux, sauf que l'on y trouve les avantages de la vie commune. Pour qu'aucun obstacle n'empêche le jésuite de tendre vers son but, il ne doit jamais s'engager à des choses qui abaisseraient à un but particulier la fin générale de la Compagnie et appliqueraient à un petit nombre de personnes son action et ses services. Le jésuite ne reçoit jamais non plus d'argent pour les ser­vices qu'il peut rendre, et c'est un point essentiel de ses constitu­tions. — Dans la poursuite du but général, le jésuite ne regarde point à la partie extérieure, accessoire et pour ainsi dire matérielle des vertus, mais seulement à ce qu'elles ont d'essentiel et de for­mel. Il ne se propose, en effet, comme fin dernière, aucune vertu spéciale, de sorte que les autres lui soient subordonnées et qu'elles deviennent le pivot de son existence. Le jésuite pratique toutes les vertus, mais seulement comme moyen de perfection : il n'en élève aucune arbitrairement au dessus des autres, n'attribue à aucune un mérite absolu, mais ne reconnaît à chacune en particulier que la valeur qu'elle possède comme moyen d'arriver au but. Dans la pratique des vertus, il choisit les voies douces et, pour cela, effica­ces ; il suit le fortiter et suaviter, comme fait aussi la grâce divine. En un mot, le jésuite est un religieux excellent ; ailleurs, ce serait un homme de grand esprit.

 

   198. Des écrivains affiliés aux sectes, esclaves de la faveur populaire, avides d'un gain honteux ou unis par d'autres passions aussi peu honorables, ont su couvrir la vérité de si perfides déguise­ments, qu'en écrivant l'histoire, ils ont faussé le jugement des peu­ples. Par exemple, pour favoriser ou amnistier l'éviction de la Compagnie de Jésus, on a osé prétendre que le Saint-Siège ne l'avait point approuvée explicitement et que dans ses approbations, il

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n'est question ni de  vœux solennels, ni d'exemption de la juridic­tion des évêques, ni des constitutions formulées  dans l'Institution, ni de la distinction des divers degrés de profès, de coadjuteurs spi­rituels et de scolastiques qui existent dans la Compagnie. Pour ré­pondre sommairement à ces allégations frivoles, il faut noter d'abord que Pau III, à  cinq reprises différentes, a réitéré son approbation de la  société de  Jésus. Nous avons  parlé  déjà  de la Bulle Regi-mini militantis Ecclesiae  du 27  septembre 1543; il  faut joindre: 1° la  constitution Injunctum nobis  du 14 mars  1543, dans laquelle la clause qui  restreignait les profès  a soixante  est  supprimée ; 2e le bref Cum inter cuncta du 3 juin 1545, qui accorde des facultés spéciales concernant la prédication, la confession et autres minis­tères pour le bien spirituel des âmes ; 3° le bref très important Exponi nobis du 5 juin 13 43, dans lequel est accordée à la Compagnie la faculté d'admettre  des  coadjuteurs spirituels et temporels dis­tincts des profès pour la nature des vœux ;  5° la constitution  Licet debitum du 18 octobre  1549. Or, par la  première de ces  constitu­tions, le pape Paul III approuve l'idée mère, l'esquisse, la formule générale et la forme de  vie à intervenir  et  confère  à la Compa­gnie le pouvoir législatif,  pour tirer, de  cette règle primitive, un corps de constitution. Dans la seconde bulle, on ne  parle plus du premier titre légal, mais  des constitutions, en  indiquant  la con­nexion intime de celle-ci avec la formule dont elles  sont l'explica­tion et l'application ; en second lieu,  le Pontife parle de constitu­tions déjà faites, du moins  en partie ; en   troisième lieu, il accorde le pouvoir d'en faire de nouvelles, de changer ou d'abroger  celles qui existent et, par là, il donne à la Compagnie le pouvoir constituant qu'elle exerce de fait en  vertu de  l'autorité  apostolique, dans les congrégations générales. Les  documents  ultérieurs ajoutent suc­cessivement aux corps tous les organes. Le bref Esponi nobis éta­blit  explicitement un  des  points les plus importants de l'or­ganisme  spécial de la Compagnie, je  veux   dire la  distinction des degrés et la diversité intrinsèque des vœux. La dernière consti­tution de Paul III fait continuellement allusion aux constitutions de la Compagnie, dont elle mentionne  et confirme les points les plus

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importants ; par exemple, le plein pouvoir de gouverner la Compa­gnie, donné au général ; l'exemption de la juridiction de tout ordi­naire, confirmée d'une manière expresse ; le pouvoir judiciaire et coercitif donné contre les sujets apostats ou rebelles. Jules III, Pie V, Grégoire XIII, Grégoire XIV, Paul V, Benoît XIV, Clément XIII, en confirmant l'Institut, déclarent approuver et confirmer ce qui fut approuvé et confirmé par Paul III. Nous ne saurions rapporter tous ces textes, mais on ne peut sérieusement contester la situa­tion canonique de la Compagnie de Jésus dans l'Église1. 

 

199. Dans toutes les recrudescences de haine contre l'Eglise, les attaques contre la Compagnie de Jésus servent ordinairement de prélude à la guerre. On dit volontiers que l'Église n'a pas eu de plus grands perturbateurs et le pape, de sujets plus rebelles que les Jésuites ; en preuves on allègue les nombreuses censures portées par le Saint-Siège contre les jésuites. Les jésuites, dit-on, auraient été près de cent fois condamnés par des décrets, bulles ou lettres apos­toliques de la cour de Rome ; le près de cent se réduit à quatre-vingt-sept ; de ce chiffre il faut encore retrancher les cinquante pièces, discours ou discussions théologiques, relatives à la Congré­gation de Auxiliis, pour l'examen de la doctrine de Molina, congré­gation dont les disputes aboutirent à une ordonnance de non-lieu, contre l'auteur de l'essai de concordance entre la grâce et le libre arbitre : déduction qui réduit les censures à trente sept. Ces trente-sept comprennent plusieurs décrets de Papes, condamnant des propositions de morale relâchée ; mais dans ces actes de la puis­sance et de la sagesse apostolique, il n'y a aucune condamnation contre la Compagnie. « L'Église, dit un évêque, toujours attentive à réprimer l'erreur partout où elle se trouve, sans exception de personne, n'a eu garde d'attribuer à aucun corps ni à aucune société les maximes qu'elle a condamnées, non-seulement parce qu'elle n'a pas cru devoir rendre aucun corps responsable des erreurs de quel­ques particuliers, surtout avant leur condamnation, mais encore parce qu'elle n'ignorait pas que ces erreurs ne sont pas particulières

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1 Cf. Sanguisetti, La Compagnie de Jésus   et son  existence canonique   dans l'Eglise, in-8", Paris, 1884, passim.

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à un corps plutôt qu'à  l'autre et que plusieurs théologiens, soit séculiers, soit réguliers, indistinctement de tous corps, dont les parti­culiers sont en usage de donner des traités sur ces matières, étaient tombés dans les  mêmes égarements. Convaincu par cela même
que ces erreurs étaient
  un effet de  la faiblesse de l'esprit humain sujet à  faiblir, plutôt qu'un  vice attaché à aucune autre  société, elle s'est contentée de proscrire l'erreur, d'en défendre l'enseigne­ment ; et ces décisions ont servi depuis qu'elles ont été portées, de règle inviolable pour tous les particuliers ;  régie inviolable et res-
pectée, on ose l'assurer plus que partout ailleurs, dans la société de Jésus. » A cette observation de
  bon sens, dont  l'évidence  même dispense de preuves, on peut  ajouter que les propositions, en très petit nombre qui ont été condamnées, n'ont été soutenues par quel­ques jésuites que d'après un  très grand ombre de casuistes des au­tres ordres ou des autres écoles, et avant les censures, alors que ces propositions étaient des opinions libres. Depuis leur condamnation, les jésuites qui ont écrit sur ces matières ont fait des censures la base de leurs décisions. — Ces trente-neuf censures  comprennent encore les bulles,   brefs ou  lettres des  papes dans la question des rites  chinois et malabares. Or, parmi ces pièces, il n'y a pas de censures, mais  seulement  des  ordonnances, décisions,   décrets, pour la  conduite  des ouvriers apostoliques  dans  les  pays  de missions,  décisions directrices et obligatoires pour les   évêques  et missionnaires de ces contrées   lointaines. Ces déci­sions  ne regardent pas les  seuls jésuites, mais tous les prê­tres, tant   séculiers que réguliers, consacrés  à    l’évangélisation  des  pays infidèles. De plus,   ces décisions  non-seulement ne sont pas des censures, mais en excluent même   formelle­ment l'idée ; le décret de Clément XI entre autres porte : « Qu'il ne faut pas blâmer les missionnaires qui ont cru  jusqu'alors pouvoir
suivre une pratique différente, puisqu'il ne doit
  pas paraître étonnant que, dans une matière discutée  depuis tant d’années, tous les esprits ne se soient pas réunis dans un même sentiment. » En retranchant des considérants, trente-sept censures, toutes des bulles relatives aux missions et aux condamnations in globo de principes

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de morale relâchée, il reste  onze censures réelles, portées contre des ouvrages des pères Bauny,  Cellot, Rabardeau, Pirot, Berruyer et Neumayer. Onze  censures pour dix ou  douze mille auteurs jé­suites, cela représente à peu près un sur mille. A quoi il faut ob­server encore que ces censures ne flétrissent aucunement les au­teurs, mais frappent seulement l'erreur. La sagesse et l'équité de l'Église lui font discerner des auteurs  qui tombent, dans quelque erreur, soit de dogme, soit de morale, dans des matières qui n'ont pas été bien éclaircies et sur lesquelles l'Eglise n'a pas prononcé ; ces auteurs s'égarent de bonne foi, séduits par quelques raisonnements spécieux ou entraînés  par l'autorité de quelque docteur ou subju­gués par l'empire  du  préjugé. L'Eglise  prévient le danger, re­dresse l'auteur en faute et prévient la contagion de l'erreur. L'au­teur se soumet et par sa soumission, la faiblesse de son esprit con­tribue à l'accroissement de ses vertus.

 

   200. L'Église n'a pas assez de foudres, pas assez d'anathèmes contre les jésuites, suivant les uns ; suivant d'autres, les jésuites se sont imposés à l'Église ; ils gouvernent le Saint-Siège ; la papauté est forcée de  compter avec eux. Quand les jésuites ont rédigé une bulle ou fulminé une condamnation, le Pape n'a plus  qu'à s'incli­ner et à revêtir le  document de sa  signature.  Cette puissance tyrannique et arbitraire qu'on veut bien attribuer à la Compagnie est une pure chimère. L'Église  n'est gouvernée ni dominée par per­sonne, pas plus par les jésuites que par d'autres ;  elle est assistée, gouvernée par l'Esprit-Saint qui réside en Pierre et dans ses suc­cesseurs. Les jésuites  comme  les plus simples fidèles, se sont tou­jours fait un devoir et un honneur de rester soumis à la plus haute autorité qui  soit sur la terre, et pour soutenir et pour  défendre cette autorité, ils ont, quand  il l'a fallu, tout sacrifié, leurs biens, leur repos, leur honneur et leur vie. « Le pouvoir que Jésus-Christ a confié à son Église, dit le Père Ravignan, a principalement pour objet : 1° la décision des points de doctrine concernant le dogme ou la morale ; 2e l'administration ou le gouvernement ecclésiastique. Pour ce qui concerne les décisions doctrinales, tout catholique ins­truit sait que le soin de les préparer et le droit de les porter appar-

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tient à l'Eglise, et spécialemenl à son chef suprême. Se permettre, à propos des jugements de doctrine   prononcés  par les Papes,  de dire qu'ils leur ont été imposés, dictés ou simplement suggérés par l'esprit de parti ou de cabale, ce  n'est pas  manquer seulement de respect, et d'une manière très grave, à la plus  haute autorité qui existe, c'est en quelque sorte manquer à la foi dans un point essen­tiel, c'est donner un démenti formel  à Jésus-Christ, qui  nous as­sure qu'il est avec son Eglise, avec Pierre, jugeant et décidant jus­qu'à la fin des siècles. C'est assez pour le vrai fidèle. — Quant à ce qui regarde  l'administration  ecclésiastique ou le  gouvernement spirituel de l'Eglise,—il s'agit  ici de l'Eglise universelle, — l'on sait aussi que cette  administration n'a  lieu à Rome régulièrement que par le moyen des congrégations, des  tribunaux ou des com­missions formées pour traiter et régler les affaires. Ces congréga­tions, présidées toujours par un cardinal, sont composées de consulteurs,  qui autrefois  appartenaient en grande partie  aux diffé­rents ordres religieux. Les jésuites, comme les autres, pouvaient y être appelés, au  moins dans quelques-unes ; mais vu la multitude des autres  membres réguliers, ils  n'y étaient jamais qu'en mino­rité. Sous ce premier point de vue, on   n'aperçoit pas comment ils auraient pu   dominer la congrégation  dont ils étaient membres, quand d'ailleurs il est notoire que les autres réguliers, leurs collè­gues, avaient souvent entre eux des vues, des intérêts opposés aux intérêts des pères de l'Institut de saint Ignace. Chose assez remar­quable, c'est presque  toujours sous les Papes les plus affectionnés aux jésuites que ces religieux ont eu à essuyer le plus d'échecs, le plus d'actes ou de décisions qui leur étaient contraires, de la part des congrégations romaines. Il y a loin de la, il faut en convenir, à la domination absolue, universelle,  tyrannique, comme on l'a rê­vée 1. » Les jésuites sont la milice fidèle, le régiment des gardes du corps  des  souverains Pontifes : il implique  contradiction qu'ils soient ses ennemis. Les jésuites ont tout  sacrifié pour couvrir le Saint Siège de leurs corps : expulsés de  France en 1594, de Venise

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1 D\.- I' x >' ! c  'm A1 m''(.m, p. Aj.

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en 1606, poursuivis, traqués, suppliciés en Angleterre pendant plus d'un siècle, toujours en vue et même en haine de leur attachement au Saint-Siège ; les jésuites, qui, poussant encore plus loin l'hé­roïsme dans leur mission de Chine et de Malabar, « n'hésitaient pas à obéir au Pape, dit Cantu, dût-il en coûter les conquêtes achetées par deux siècles de martyre et l'espérance de convertir le plus grand empire du monde : » ces jésuites seraient maintenant des rebelles armés contre la puissance temporelle et spirituelle du chef de l'Église. Une telle imputation se comprend sur les lèvres d'un sot; elle est inadmissible dans la bouche d'un homme rai­sonnable 1.

 

201. Les constitutions de la Compagnie ont soulevé contre elle d'autres objections ; nous n'en examinerons plus que trois. 1° Le général, dit-on, est un despote, contre les décisions duquel, hormis le cas de faute évidente, il n'y a pas d'appel possible. — L'autorité du général est limitée par les Constitutions. Quiconque entre dans la Compagnie, peut étudier, pendant dix ans, ces règles. L'obéis­sance est la vertu des jésuites, s'ils persévèrent jusqu'au jour où ils s'enchaînent librement par des vœux. C'est par un effet de leur libre volonté, qu'ils se soumettent à l'autorité du général. L'ordre était créé pour combattre, il était urgent de le fortifier en pliant l'obéissance de ses membres aux exigences de la discipline mili­taire. — 2° Les jésuites s’espionnent les uns les autres, conformément au texte de leurs constitutions: on demandera, au postulant, si, pour l'amour de son avancement spirituel et pour sa propre humi­liation, il est content que ses fautes et ses défauts soient manifestés au supérieur par quiconque en a eu connaissance en dehors de la confession ; il devra déclarer s'il prendra en bonne part la correc­tion qui lui sera faite. La révélation des fautes d'un religieux, par­venue à la connaissance de ses frères, fait partie également des constitutions de Saint-Dominique et de Saint-François d'Assise. Le mot délation sonne mal à nos oreilles ; son imputation avilit l'homme auquel elle s'applique ; et, cependant, les anciennes répu-

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1 lil-toin r'c ci-ni a\s, t. I, p. HO.

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bliques ne regardaient pas comme un déshonneur de sauver, en dénonçant les coupables, la patrie mise en péril par une conspiration. En religion, vouloir que chacun reste soumis au jugement de tous, n'est-ce pas stimuler, par la crainte de la honte, le zèle pour le bien? Ce que la délation a d'odieux, c'est le mystère ; dès qu'elle n'est plus secrète, ce n'est qu'une garantie d'ordre. S'y expose qui veut. — 3° Le but dernier de la Compagnie est son propre agran­dissement: elle domine les grands par les flatteries et les services, les petits par le ministère de la parole, la crainte de l'enfer et par une doctrine qui se prête admirablement aux passions de chacun. La Compagnie de Jésus est une société ; or, toute société tend na­turellement à s'accroître, à se propager, à se répandre. Fondée pour la vie active, elle avait mission de réformer les mœurs, de combattre toutes les hérésies et de convertir le Nouveau-Monde. Pour atteindre ce triple but, il fallait évidemment des hommes sages, pieux, intrépides, la société les trouva et sut les former. Les Papes et les rois devaient nécessairement aimer des hommes qui leur construisaient des Eglises, des collèges, qui leur fournissaient des serviteurs dévoués et se plaçaient eux-mêmes sous leur direc­tion, sans s'inféoder autrement à aucune cause politique. C'est ainsi que s'accrut la réputation et la puissance de la Compagnie. Le jésuite ne pouvant être ambitieux pour son propre compte, parce que tout accès aux dignités et aux honneurs lui est fermé, a été accusé d'être ambitieux pour sa Compagnie. Mais je le de­mande au nom du bon sens, quel mal y a-l-il donc dans cet esprit de corps, dans ce concert admirable des volontés, à procurer l'a­vantage de la société à laquelle ils appartiennent. Existe-t-il un corps qui ne cherche à accroître sa réputation et à augmenter son importance? Les jésuites ont subi la loi commune: ils se sont sentis et montrés hommes de cœur en cherchant à établir la prépondérance de leur ordre. C'est le seul reproche qu'on puisse leur adresser, si tant est que des hommes puissent équitablemenl les blâmer de s'être conduits en hommes. Voici ce que dirait d'eux l'Université de Paris: « Quand on réfléchit à l'admirable harmonie avec laquelle se gouverne ce grand corps répandu par tout l'univers,  au  concours

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surprenant de tous pour le bien-être commun et à toutes ces entre­prises diverses que l'on aurait dites impossibles avant la fondation de la Compagnie de Jésus, et que nos descendants regarderaient, comme fabuleuses, au cas où elles viendraient à être abandonnées ; — lorsqu'on réfléchit à tout cela, on comprend que ni la républi­que romaine, si parfaitement organisée et si profondément péné­trée de l'amour de la patrie, ni aucune monarchie au monde, gou­vernée par les ministres et les diplomates les plus habiles, ne pour­ront jamais se vanter de posséder dans son sein une harmonie semblable à celle qui règne dans la société fondée par Ignace de Loyola, des succès semblables à ceux des entreprises de la Compa­gnie ; entreprises conduites dans toutes les parties du monde, avec une perspicacité, qui tient du prodige, dans lesquelles elle au­rait inévitablement succombé, ou auxquelles elle n'aurait pas même songé, si tous les membres de ce corps immense avaient été unis à leur chef par des liens moins puissants que ceux qui les unis­sent ensemble. » Le soldat de Manrèze a parfaitement formé ses disciples. Les jésuites doivent, à leur organisation exceptionnelle, l'apparent excès de sujétion chez les inférieurs, la vitalité des membres et la vigueur énergique du corps entier. Si l'on songe à tout cela, on s'étonnera moins qu'un corps si vaste, et, en appa­rence, si frêle, après avoir fait face à l'attaque simultanée de tous les potentats de l'Occident acharnés à le détruire ; après avoir paru succomber sous leurs coups, laissant le champ libre aux révolu­tions qui ont ensanglanté l'Europe, soit ressuscité sous nos yeux, ait aussitôt occupé les postes qu'il avait laissés vides, dans toutes les guérites, sur tous les bastions et sur toutes les avenues de la citadelle de l'orthodoxie.

 

© Robert Hivon 2014     twitter: @hivonphilo     skype: robert.hivon  Facebook et Google+: Robert Hivon