Les Templiers 1

Darras tome 30 p. 151

 

21. Le Pape avait passé l'hiver à Lyon ; au printemps de  1306, il quittait cette ville, non pour aller en Italie, comme l'eût désiré la plus saine partie du Sacré-Collége, mais pour retourner à Bordeaux, par un entraînement inexplicable. Au lieu de fuir le tyran, il se replongeait dans la servitude. Il marchait entouré du plus pompeux appareil, avec une nombreuse suite. Etait-ce par goût? Voulait-il ainsi déguiser sa chaîne? Nous le croirions plutôt. La présence d'un tel hôte était un grand honneur, mais une lourde charge pour les évêques et les abbés qui le recevaient. On le com­prend sans peine. A Mâçon, Decise, Cluny, Nevers, Bourges surtout, dont l'archevêque, Gilles de Borne, était son ancien rival pour la primalie d'Aquitaine, puis à Limoges et Périgueux, il épuisa toutes les ressources, s'il fallait s'en rapporter au continuateur de Nangis, l'obséquieux historiographe du monarque français2. C'est une exagération, encore exagérée par nos écrivains nationaux du dix-septième au dix-neuvième siècle. On n'en saurait douter quand on les compare aux italiens, à Villani même, dont nous n'ignorons pas les préventions et les antipathies. En réalité, des plaintes s'élevè­rent, Philippe le Bel osa présenter au Pape d'assez vives réclama­tions. Clément se contenta de répondre qu'il corrigerait les abus dont il s'était aperçu lui-même, et qu'il informerait touchant ceux

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1    Clehext., Epist., 220.

2   L'archevêque de Bourges aurait dû,  selon la légende,  assister désormais
au chœur, pour avoir part aux distributions, comme un simple chanoine.

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dont les membres de sa curie, contrairement à ses intentions, s'étaient rendus coupables. Il se disculpait lorsqu'il eût pu si faci­lement récriminer. Le fisc royal était un vrai pillage, une honteuse exploitation. Philippe venait une fois de plus d'altérer les monnaies dans des proportions effrayantes. Partout régnaient le trouble et la confusion ; le commerce devenait impossible ; il y avait comme un point d'arrêt dans la vie publique et privée. La livre tournoi était tombée au quart de sa valeur nominale ; mais on la rendait au roi pour cette même valeur ; de telle sorte qu'il se ruinait lui-même en minant ses sujets. Au comble de l'exaspération, le peuple se fît justice: Le directeur des monnaies, Etienne Barbette, fut le pre­mier objet de sa fureur. Les belles maisons de campagne, alors nommées Courtils ou Courtilles, que le riche financier possédait aux abords de Paris, sont saccagées et livrées aux flammes. Son hôtel de la rue Saint-Martin n'est pas épargné. Le tumulte grandit d'heure en heure, et le nom du roi retentit avec celui du ministre1. Jamais la capitale n'avait porté jusque-là ses malédictions ; devant le trône s'arrêtait l'émeute. Il n'en était plus ainsi.

 

   22. Par ses mesures vexatoires et tyranniques, Philippe le Bel avait ébranlé cet antique respect, ce culte de la majesté royale. Sincèrement alarmé, il courut se renfermer dans la tour du Temple, où devait un jour expirer la royauté. Quel était donc cet homme? Il allait se placer sous la protection des Templiers, lui qui tramait leur perte ! Ce rapprochement n'est pas saisi par les historiens ; il peint cependant une situation, en dessinant un caractère. Plu­sieurs bourgeois furent pendus. Ces exécutions sommaires répan­daient la terreur et comprimaient l'émeute; mais elles ne remplis­saient pas le trésor. La pénurie demeurait la même. Les Juifs étaient les banquiers de l'état et de la nation : Philippe les fait tous arrêter le même jour, après les avoir flattés, pendant tout son règne, saisit leur argent et leurs biens, puis les exclut du royaume, leur interdi­sant d'y reparaître sous peine de mort. Une part de leurs dépouilles est attribuée à la veuve de Philippe le Hardi ; la reine-mère n'en-

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1 Continuât. Nang. aiiD. 1306.

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tend pas s'enrichir du fruit de l'iniquité : elle consulte le Pape, et sur sa décision consacre le bien mal acquis au rachat de la Terre-Sainte. Clément V s'attachait avec d'autant plus d'ardeur à cette idée d'une croisade, qu'il y voyait son unique espoir d'indépen­dance, le suprême asile de son Pontificat. A l'instigation du laïque despote qui pesait sur son ministère sacré, mais sans pénétrer à fond les rapaces et sanglantes visées du despotisme, il venait d'ap­peler auprès de lui, pour s'éclairer de leur expérience et concerter avec eux ses plans, les grands-maîtres de l'Hôpital et du Temple 1. Ne soupçonnant pas, c'est notre intime croyance, basée sur les écrits et les faits, de quelle politique sa faiblesse était l'instrument, il leur avait recommandé de se transporter en Europe avec tous leurs trésors, dont la concentration lui semblait nécessaire, et peu de leurs chevaliers, les autres devant rester à la défense des places chrétiennes et comme aux avant-postes de la Chrétienté. Le chef du Temple, était Jacques Molay, un intrépide et loyal gentilhomme franc-comtois, qui depuis sa jeunesse bataillait en Orient contre les éternels ennemis du chistianisme. A la tête des Hospitaliers se trouvait Guillaume de Villaret, un noble enfant de la Provence, qui l'égalait par son courage et son dévouement.


§ IV. PREMIER ACTE DU DRAME DES TEMPLIERS

 

   23. L'un et l'autre résidaient dans l'île de  Chypre, ce dernier boulevard de la croix, en regard de l'Asie et de l'Afrique musulmanes. Ils obéirent sans hésiter; mais Viliaret interrompit sa navigation, pour tenter un coup de main sur Rhodes, que les Turcs occupaient en grande partie, bien que nominalement elle appartint aux Grecs. C'est une conquête qui commence et qui ne s'achèvera que dans quatre ans, sous le grand-maître Foulques de Villaret, le digne frère de Guillaume. Pour son malheur, Jacques Molay con­tinua sa route. Il était à Poitiers dès le mois de juin de l'année

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1 Clément., E/,isl., i, 148.

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suivante 1307, sans escorte conforme à son rang ou témoignant quelque défiance, avec un petit nombre de serviteurs et moins en­core de dignitaires. Le trésor qu'il apportait d'outre-mer, selon la recommandation pontificale, s'élevait à cent cinquante mille florins d'or, sans compter l'argent, qu'une notice de l'époque dit avoir formé la charge de dix mulets. Philippe le Bel, qui se trouvait dans la même ville, le reçut à bras ouverts. Il le serrera bientôt jus­qu'à l'étouffer dans son étreinte. Pour le moment, après l'avoir comblé d'attentions et d'éloges, il se borne à lui soutirer, sous forme d'emprunt amical, une grosse somme en vue du mariage qu'on va célébrer entre sa fille Isabelle et le prince Edouard, hé­ritier de la couronne britannique. C'est à Poitiers que le roi de France avait donné rendez-vous à Clément, pour traiter des grandes questions à peine indiquées dans leur première rencontre. Ces formidables questions, le Pape ne les soupçonnait pas toutes ; mais il en comprenait assez pour éprouver de mortelles an­goisses. Celle de Boniface VIII lui causait une spéciale terreur et l'obsédait comme un lugubre fantôme. Il tomba malade à Pessac, non loin de son ancienne ville archiépiscopale. S'il avait péché par ambition, comme on l'en accuse, il expiait cruellement son succès. Dans une lettre au monarque, lui-même disait qu'il était allé jusqu'aux portes du tombeau, mais que la main de Dieu l'en avait ramené contre toute espérance. Parmi les douleurs et les craintes qui l'accablaient, il fut visité d'une lumière supérieure : les faveurs imméritées, les nominations anti-canoniques, les con­cessions au pouvoir temporel, les évêchés et les abbayes dont les titulaires n'exerçaient pas les fonctions, se montrèrent à sa cons­cience sous le jour anticipé de l'éternité. Il révoqua les commendes sans exception, il déplora les faiblesses avec amertume, par un acte solennel qui garde un reflet d'une âme profondément chré­tienne et rappelle les plus beaux temps de la Papauté1. S'il recou­vrait ses forces, il s'engageait à marcher sur les traces de ses meilleurs devanciers dans le gouvernement de l'Église.

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1 Cle.mest., liulla, décima die uiensis febr. 1307.

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24. Mais il avait aussi contracté l'engagement de se rendre à Poitiers et de s'aboucher avec Philippe. Celui-ci venait d'arriver, accompagné de ses deux frères et de ses trois fils. Le roi Charles de Naples s'y trouvait également, ainsi que le comte Robert de Flandres. Le roi d'Angleterre n'était présent que par ses délégués. Son âge ne motivait pas seul cette absence ; il luttait en ce mo­ment contre un redoutable ennemi, Robert Bruce, qui, plus heu­reux quoique moins vaillant que William Wallace, rendait à l'Ecosse son autonomie1. Le Pape s'était déjà prononcé pour le monarque anglais ; il avait même secondé les prétentions d'Edouard, n'en ayant pas approfondi les tendances, vis-à-vis du primat de Cantorbéry: le courageux archevêque, d'abord suspendu de ses fonctions, ne sera réhabilité qu'après avoir démontré victorieuse­ment la justice de sa cause. Dans cette entrevue de Poitiers2, toujours préoccupé de la croisade, Clément sanctionna la paix stipulée ré­cemment entre la France et la Flandre. Il excitait de nouveau Charles de Valois à marcher sans retard sur Constantinople, lui montrant au delà Jérusalem. Il envoyait au grand amiral de l'Eglise, Jacques d'Aragon, l'injonction de tendre vers ce but ulté­rieur par une autre route, celle de la mer. Le roi de Naples, qui portait aussi le titre de roi de Jérusalem, devait en personne ou par l'un de ses fils, aller en Syrie et participer à la conquête, comme le principal intéressé dans cette grande expédition. Une autre couronne était de nouveau garantie à sa famille : Clément se pronon­çait pour Charobert contre Othon de Bavière, imitant en cela l'exemple de ses prédécesseurs. Dans cette même conférence et sous l'empire de la même préoccupation, le Pape confirmait la paix entre la France et l'Angleterre. Philippe le Bel adhérait à tous ces arrangements, qui n'étaient pour lui que des préliminaires. Le but essentiel, l'affaire capitale, c'était d'obtenir que la mémoire de Boniface VIII fût solennellement flétrie, de telle sorte que la sienne n'eût jamais à subir, ni dans la vie ni dans la mort, la plus légère

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1 Harpsfel., llist. Eccl. Angl., cap. 9.

2.  Joan. Villam, vin, 91. -- Bernard., Chron. Rom. Pont. — S. A.YTOX1X., part. ni, titul. 21. — Aïto.n., rtist. Orient., cap. 55.

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atteinte. Il voulait que le Pape condamnât sa victime d'Anagni comme hérétique et coupable d'intrusion, qu'il fit exhumer le corps pour le livrer aux flammes, que le nom de Boniface dispa­rût du livre de la Papauté. Les tyrans ne pardonnent pas à leurs victimes !

 

   25. Clément se dérobait par tous les moyens en son pouvoir, au lieu d’opposer une généreuse résistance, une négation absolue, le magnanime non licet de la tradition apostolique. Il prodiguait à son persécuteur toutes les grâces et toutes les absolutions, non-seule­ment pour lui-même, mais encore pour ses agents, ses fauteurs, ou ses complices, en supposant la réalité d'un attentat et la légiti­mité des censures, ce qu'il n'affirmait pas. Il n'exceptait désormais personne, pas même Guillaume de Nogaret, à la condition toute­fois que le chevalier juriste irait pendant cinq ans combattre en Asie contre les Infidèles. Devant ce nom l'indignation revendiquait les droits de la conscience, l'abîme apparaissait dans toute son horreur. Anéantir une période historique, radier un pontificat tout entier, n'était-ce pas le rêve d'un despote en délire? Tant d'évé­nements accomplis, tant de luttes soutenues avec un indomptable courage, et qui dataient d'hier, appartenait-il à la tyrannie d'en supprimer les conséquences ou d'en effacer le souvenir? Inoculer au front d'un Pape le stigmate de l'hérésie n'équivalait-il pas à renverser l'économie du christianisme, à briser la chaîne des temps, à miner le dogme par sa base, à jeter l'Église dans le chaos? Si Boniface n'avait pas été légitime successeur de saint Pierre, que devenaient les dignités conférées par lui, le Sacré-Collége lui-même, dont les membres pour la plupart lui devaient leur promo­tion? Les cardinaux furent tous d'avis qu'il fallait déjouer ou rom­pre une pareille attaque ; et sur ce point ceux du parti français ne différaient pas des autres. Mais sur Clément retombait la difficulté: à lui de donner une réponse. Il se rejeta sur l'évêque d'Ostie, qui l'avait conduit au souverain pontificat, et par là dans cette terrible impasse. Le cardinal italien lui suggéra la pensée de renvoyer la question devant un concile œcuménique, où le débat serait plus complet et la condamnation moins équivoque, en supposant qu'elle

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dût être prononcée 1. Philippe n'eut rien à dire ; il se trouvait en­veloppé dans ses propres filets, lui qui n'avait cessé d'en appeler au concile. Se tenait-il pour battu? Après avoir envoyé son fils aîné, Louis, en Navarre, prendre possession d'un royaume qu'il fal­lait d'abord subjuguer2, il rentra dans sa capitale, avec l'intention bien arrêtée de frapper un second coup, sans abandonner la partie première. Le tyran ne se désistait jamais ; son audace égalait son hypocrisie. Non content de faire la guerre aux morts, selon la juste observation d'un écrivain de ce siècle, il allait la faire aux vivants, à la façon des traîtres, sans l'avoir déclarée : la cupidité lui com­mandait ce silence.

 

26. Pendant son séjour à Poitiers, le Pape fut témoin d'un prodige qui dut l'impressionner beaucoup plus encore que sa récente maladie. L'évêque de cette ville, quoique suflragant de Bordeaux, s'était prononcé pour Bourges, contrairement à tous ses intérêts, obéissant à l'unique voix de la conscience, dans le long débat qui régnait entre ces deux métropoles. Il se nommait Gautier de Bruges ; tout en lui respirait la sainteté. Nourri dans le cloître, disciple de saint François, il n'avait nullement dépouillé la vie re­ligieuse en montant sur le siège épiscopal. C'est à lui que l'arche­vêque de Bourges, un autre saint doublé d'un érudit, Gilles de Romes, s'était adressé pour interdire à Bertrand de Goth, sous peine d'excommunication, le titre usurpé de primat d'Aqui­taine. Gautier signifia le monitoire, ne prévoyant pas que le métropolitain n'allait pas tarder à devenir Pape. L'eût-il du reste prévu, qu'il n'en aurait pas moins rempli sa mission. Cet acte de courage fut mal apprécié par Clément V; le Pape ne sut pas oublier les injures de l'archevêque. Il déposa l'évêque de Poitiers et le renvoya chez les Frères Mineurs de cette même ville. Gautier ne survécut guère à sa déposition ; il était mort dans son couvent peu de mois avant l'arrivée du Souverain Pontife. Au moment de mourir, il en appela par une protestation écrite au jugement de Dieu, et conjura ses frères de l'inhumer avec

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1.        Bulla autographa. cxst. in Arch. Vatic.

2.         SJariana., HUl. Hisp., xv, 7.

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cette protestation à la main. On accomplit son désir suprême avec le respect qu'inspirait sa vertu et que commandait son caractère. La vénération entourait déjà son tombeau, des bienfaits miraculeux consacraient sa mémoire. Clément apprit ce qui s'était passé ; il voulut s'en assurer par lui-même. Une nuit, les Franciscains eurent la visite du Pape, accompagné seulement d'un écuyer et de l'archi­diacre diocésain. La tombe est ouverte, le corps du Saint apparaît tenant à la main la redoutable cédule. L'archidiacre la saisit, mais éprouve une résistance invincible. Le Vicaire de Jésus-Christ or­donne au mort de lâcher prise en lui promettant de le réintégrer dans sa possession ; le mort obéit. Lecture faite, l'archidiacre vou­lut emporter l'objet dont il s'était emparé. Une force mystérieuse le tint cloué sur les dalles de la crypte1, jusqu'à ce qu'il eut restitué cet écrit à l'appelant couché dans sa tombe.

 

    27. De retour à Paris, Philippe le Bel achevait d'élaborer dans l'ombre les sinistres desseins dont il ne s'était jamais départi. L'exécution était proche. Au lieu de chercher dès l'abord à péné­trer sa pensée, ce qu'on peut reconnaître impossible, après tant d'investigations demeurées sans résultat, nous exposerons le drame tel qu'il se produisit aux yeux de la France et du monde épouvantés. Assistons au spectacle; ce sera peut-être le meilleur moyen de l'interpréter. La sœur de la reine étant morte, Jacques Molay, le grand-maître du Temple, parut aux funérailles parmi les plus hauts barons, et tenait comme eux le poêle, sur l'invitation même du roi. C'était le 12 octobre. Dans la nuit, à la dernière heure, la maison des Templiers était subitement envahie par des hommes d'armes que commandait l'éternel Nogaret ! Surpris sans défense, Jacques Molay se réveillait dans les fers, ainsi que tous ses chevaliers, au nombre de cent quarante. La même nuit, à la même heure, le même coup était frappé dans toute l'étendue du royaume. Un mois auparavant, tous les sénéchaux et baillis avaient reçu l'ordre de tenir en état les troupes dont ils dispo­saient; et cet ordre  était  accompagné d'une lettre  close,   qu'ils

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1 L'auteur qui nous a transmis ce fait déclare le tenir de l'écuyer même du Pape ; et ce témoin l'affirmait sous la foi du serment.

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ne devaient ouvrir que dans la soirée du 12 octobre, sous peine de mort. Dans la journée du 13, le roi prenait possession de cette tour du Temple qui naguère l'avait abrité contre la ven­geance populaire; il y déposait ses chartes et ses trésors1. Il n'est pas inutile d'entendre maintenant un contemporain : « L'an de grâce 1307, survint une chose étonnante, une chose qui saisit de stupeur les hommes de notre siècle et qu'il faut léguer à la mé­moire des siècles à venir. Dans la fête de saint Edouard, le III des ides d'octobre, un vendredi, tous les Templiers qui résidaient dans le royaume de France furent inopinément pris, chargés de chaînes, enfermés dans de noirs cachots, par l'ordre du monarque et de son conseil. Nul ne pouvait comprendre, chacun se deman­dait avec une douloureuse anxiété comment cette antique milice du Temple, après tant de services rendus à la religion, et tant de faveurs reçues de l’Église Romaine, avait pu subir un pareil sort. Personne n'en savait la cause, à part quelques initiés, as­treints au silence par la loi du serment. Cette cause fut ensuite publiée à grand renfort de scandale : les chevaliers étaient accu­sés d'avoir renié la foi dans leurs ténébreux conciliabules, et de n'être admis qu'à la condition de cracher sur l'image sainte de la croix. Beaucoup avouèrent ce rite abominable, parmi ceux-là même qui remplissaient les plus hantes dignités de l'Ordre ; mais plusieurs repoussèrent l'accusation, quoique soumis aux plus horribles tortures. Se trouvant alors à Poitiers, le Saint-Père commença par regarder les faits comme incroyables et vit cette détention avec douleur. Informé dans la suite, il recueillit les aveux d'un certain nombre d'accusés, les autres niant toujours le crime. Il en résulta que la détention fut maintenue par le Pape, dans le but d'arriver à la connaissance de la vérité.2 »

 

   28. Saint Antonin de Florence, et ce n'est pas le seul,  n'hésite nullement à dire : «Tout cela n'était qu'une pure invention, une trame ourdie  par l’avarice.    Ces moines-soldats,  ces  vaillants

champions  du   christianisme,  dont l'Institut avait  eu  Jérusalem

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' Joax. Villavi, vin, ni, et omnes alii.

2 Berxaed., Chrun. Rom.  Pont., arm. 1307. Ms. DM. Vatic, num. 8765.

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pour berceau, s'étaient ensuite répandus en France et dans toutes les contrées de l'Occident ; ils possédaient d'immenses richesses, soit en terres, soit en argent. C'est à ces richesses qu'on en vou­lait, et dans le fait ils en furent dépouillés1. » Ajoutons sans crainte que cette appréciation du pieux historien est singulière­ment corroborée par tout ce que nous savons déjà des instincts rapaces, non-seulement de Philippe le Bel, mais encore et surtout de son conseil intime, une rare collection de fourbes et de scélé­rats, devenus ses maîtres plutôt que ses instruments. Ici vient sous notre plume, s'impose à notre raison l'induction consacrée par la divine sagesse. S'ils avaient entassé toutes les calomnies sur le chef suprême de l'Eglise, l'appelant magicien, hérétique, intrus, simoniaque, séducteur et le reste, ne pouvaient-ils pas calomnier de même les serviteurs? Ils luttaient pour la domination avec des armes empoisonnées et déloyales; ne les auraient-ils pas égale­ment employées en combattant pour l'or? L'avarice est-elle donc plus digne ou moins impitoyable que l'ambition? Jamais on n'a porté dans cet épouvantable procès une complète lumière; on n'y parviendra probablement jamais. A défaut de preuves directes, dans l'impossibilité de les discuter, rien ne plaide l'innocence des victimes comme l'acharnement et la mauvaise foi des bourreaux. Pour légitimer le premier acte du drame aux yeux de l'opinion, il fallait des charges accablantes ; elles ne manquèrent pas, elles fu­rent prodiguées avec autant d'art que de luxe. Dès le lendemain, à Notre-Dame, dans toutes les paroisses de Paris, dans la Sainte-Chapelle même, par ordre exprès du roi, furent dénoncés les cri­mes dont étaient accusés les Templiers 2. L'autorité séculière met­tait la main sur la religion et le pied dans l'Eglise. A l'université, dont le sentiment avait tant d'importance, c'est Nogaret, toujours cet homme, qui fit la communication officielle en présence de tou­tes les facultés réunies. La lettre royale expédiée dans la France entière nous semble avoir été son œuvre ou celle de Plasian ; on y reconnaît  leur   empreinte. Entendez le  procureur ;  l'emphase,

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1 S. Astokin., part. 111, titul. 2t.

2 Continuât. Nang. tion. 1307.

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p161 CHAP.   111.   —   l'REMIER   ACTE   DU   DRA.ME   OES   TEMPLIERS.  

 

l'exagération et la perfidie le démasquent: « Chose horrible à penser, révoltante à dire, où la perversité le dispute à l'infamie ! Tout être raisonnable est saisi de dégoût et de terreur en voyant une nature qui s'exile elle-même et se jette en dehors des bornes de la nature, qui méconnaît sa dignité, renonce à son principe, s'assimile aux bêtes dénuées de sens, descend même au-dessous de la bête !... »

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