Charlemagne 2

tome 17 p. 425

 

   24. Nous n'avons plus dans leur intégrité les actes du concile de Latran, auquel Tilpinus et ses onze collègues de la députation franque eurent à prendre part. Labbe n'en a connu que trois courts fragments découverts en 1662 par le savant Luc Holstein, bibliothécaire du Vatican, et reproduits dans la collection de Sirmond. En 1735, Gaetano Genni compléta cette découverte par un manuscrit de la cathédrale de Vérone contenant la moitié du procès-verbal de la première session. Le concile s'ouvrit sous la présidence du pape, le 12 avril 769. Cette date inscrite officielle­ment aux actes est une nouvelle preuve que Rome ne comptait plus les années par celles des empereurs byzantins, et que dès lors, ajoute Mgr Héfélé, elle ne reconnaissait plus la suzeraineté de Byzance. Cinquante-trois évêques, y compris les délégués du royaume franc, siégèrent avec Etienne IV. Les préséances furent réglées selon l'ordre de réception du pallium pour les archevêques, d'après le rang d'ancienneté épiscopale pour tous les autres. Le représentant de l'archevêque de Ravenne, comme premier métro­politain d'Occident, siégea immédiatement après le pape; ensuite Villicaire de Sens, puis Georges cardinal suburbicaire d'Ostie, et les onze autres évêques francs, auxquels sans doute on voulut par déférence laisser cette place d'honneur. Saint Lull, bien que depuis plusieurs années archevêque de Mayence et primat de Germanie, n'avait point encore reçu le pallium, qui ne lui fut conféré qu'en 780 par le pape Adrien I. C'est pour cela qu'il n'obtint pas un rang supérieur à celui des simples évêques. La même remarque doit s'appliquer aux autres métropolitains des Gaules, parmi lesquels Villicaire de Sens avait seul à cette époque reçu le pallium. En ouvrant l'assemblée, Etienne déclara qu'elle avait pour but de délibérer sur l'intrusion de Constantin et sur les peines canoniques à décerner contre l'antipape. Christophe, le primicier des notaires, c'est-à-dire le premier des sept officiers laïques de la cour ponti-

================================

 

p426   PONTincAT d'étienne iv (7G8-'Î72).

 

ficale nommés palatini, comparut ensuite et raconta tous les détails de l'usurpation, tels que le Liber Pontipcalis nous les a déjà fait connaître. Il insista sur le danger qu'il avait couru lui-même lorsque, réfugié avec ses enfants dans la basilique vaticane, les partisans de l'antipape voulaient le mettre à mort avec toute sa famille. Grâce à l'intervention d'un ami dévoué, il put s'échapper, lui et les siens, et se retirer dans un monastère. — A ce point, se termine le fragment du manuscrit de Vérone. Nous savons par le Liber Pontificalis que l'on introduisit alors l'antipape Constantin, dont les témoignages de repentir touchèrent si profondément l'assemblée. Mais dans la seconde session, l'intrus revint sur ses aveux précédents et montra une telle opiniâtreté qn'il fallut le chasser du concile. La troisième session fut consacrée à l'examen des mesures les plus propres à prévenir le retour de pareils scan­dales. Ici se placent deux des fragments découverts par Luc Holstein. « Hier fut promulguée la sentence qui condamne l'envahisseur du saint-siége, l'intrus Constantin, à la pénitence publique. Il importe maintenant de rétablir, selon l'esprit des anciennes lois, les règles à observer pour l'élection des successeurs du bienheu­reux Pierre. Nous déclarons que nul ne pourra être promu au souverain pontificat, s'il ne fait partie du collège des prêtres ou diacres dits cardinaux. Nous interdisons sous peine d'anathème à tout laïque de prendre une part quelconque à l'élection pontificale. Désormais les évêques, prêtres et autres membres du clergé au­ront seuls le droit d'élire les futurs papes. Le pontife élu sera conduit au palais patriarcal de Latran où il recevra les hommages de tous les optimates de la milice, des sénateurs et du peuple romain, qui viendront le saluer comme le seigneur de tous, ad salutandum eum sicut omnium dominum1. Il sera donné lecture du décret d'élection, et tous devront le souscrire. Ce mode d'élection devra être observé dans toutes les autres églises, et nous le ren­dons   obligatoire sous peine d'anathème.»   Les modifications

----------

1 Cette expression conciliaire est une nouvelle preuve de la souveraineté réelle dont les papes étaient officiellement investis depuis la donation de Pépin le Bref.

================================

 

p427 CHAP.   V.   — DÉBUTS  DU   RÈGNE  DE  CHAÏtLEI&AGNE.  

 

apportées par ce décret dans la forme des élections pontificales ou épiscopales sont de la plus haute importance. Jusque-là, par une tolérance qui avait trop souvent engendré de déplorables scan­dales, les trois ordres du clergé, de la milice et du peuple, avaient pris part au choix du pape. Le concile rappelait avec raison le véritable esprit des lois canoniques à ce sujet. En restreignant au clergé seul le droit d'élection, il prenait la mesure la plus équi­table et la plus préservatrice. L'anathème était prononcé contre quiconque oserait enfreindre cette prescription. « Si quelque évêque, prêtre, moine ou laïque, disent les pères, se fait promou­voir aux ordres sans observer les interstices canoniques, s'il ose envahir le siège apostolique et s'emparer de force du souverain pontificat, qu'il soit soumis lui et ses fauteurs à l'anathème perpé­tuel. — Si quelqu'un se présente en armes à une élection pontifi­cale ou épiscopale, qu'il soit anathème. — Si quelqu'un, durant la vacance du siège apostolique, introduit dans cette ville de Rome des soldats venus de quelque cité, castrum, ou campement que ce puisse être, qu'il soit anathème. — Si quelqu'un a l'audace de s'opposer à l'élection régulière faite par les évêques, primats de l'Église, et autres membres du clergé romain, qu'il soit anathème1. » A l'énergie de la répression, on devine quelles étaient les violences de l'attaque et les brigues des ambitieux. La royauté attachée au pontificat suprême devenait un nouveau sujet de convoitises ar­dentes. Les IXe et Xe siècles ne nous l'apprendront que trop. Mais la barrière canonique était posée; l'église romaine et la papauté se trouvaient dégagées par avance de toute complicité dans les attentats qui pourraient encore se produire. A un moment donné, la force peut prévaloir contre le droit, mais elle ne saurait l'anéantir : tôt ou tard le droit violé triomphe à son tour de la violence.

 

   23. Le concile de 769 nous en offre encore un autre exemple.  Sa session ou action iIVe tut consacrée à l’examen dogmatique de l'erreur iconoclaste. Copronyme persistait plus que jamais dans sa fureur contre les images, dans ses cruautés contre les moines.

-----------------

1 Lahbe, ConciL, tûm. VI, col. 1722.

================================

 

p428  TONTIFICAT  D'ÉTHi.NNli  IV   (708-772).

 

   En un seul jour,   à  Éphèse, plus  de quinze  cents  religieux et vierges consacrées au Seigneur eurent les yeux crevés. L'exé­cuteur de cette boucherie, Michel Lachanodracon, gouverneur de la province d'Asie, conquit en ce jour les bonnes grâces du tyran son maître. Il avait réuni de toute l'étendue de son gouver­nement ce qu'il put découvrir de moines et de religieuses. Dans une vaste plaine tout entourée de soldats, il les fit ranger sur deux lignes : « Quittez vos robes noires, dit-il aux religieux, et épousez l'une de  ces femmes qui sont devant vous. »   Sur le refus de l'héroïque phalange, les soldats leur  arrachèrent les yeux. Ce Lachanodracon inventait ainsi les « mariages iconoclastes, » pré­curseurs de ceux qu'on devait nommer plus tard les « mariages républicains. » Il pratiquait aussi sur une vaste échelle le système de spoliation ou «annexion » des biens ecclésiastiques, comme on dirait de nos jours. Les monastères furent vendus au profit du fisc, avec leurs terrains, fermes, propriétés et immeubles de tout genre; les vases sacrés furent jetés au creuset, les livres brûlés; tout ce qui se rencontra de manuscrits des saints Pères fut livré aux flammes. De temps en temps, pour égayer la monotonie du spectacle, Lachanodracon faisait verser de l'huile sur la barbe d'un moine, l'approchait du bûcher, et y mettait le feu comme à une allumette vivante.  Copronyme écrivit à ce gouverneur modèle des lettres où il le félicitait vivement de sa conduite et l'encou­rageait à y persévérer. Il n'en fallait pas tant pour que, dans les autres provinces,  chaque petit magistrat crût faire fortune en redoublant de cruautés et de sanglantes démences.


26. Le concile de Latran répondit à cette débauche de crimes en exposant avec une majestueuse simplicité le dogme catholique touchant le culte des images. « Puisque, disent les pères, nous aspirons au bonheur d'être admis un jour dans l'assemblée des saints, il est clair que dès maintenant nous devons environner de nos hommages tout ce qui nous les rappelle, leurs reliques, les vête­ments qu'ils ont portés, les basiliques élevées en leur honneur ou dédiées sous leur vocable, leurs images, la reproduction de leur portrait. Membres véritables du Christ qui est notre chef, ils ont

================================

 

p429  CHAP. V. — LETTRES DU PAPE AUX ROIS CHARLES ET CARLOMAN.    

 

droit à être honorés comme tels. Et qui donc ne comprend que les reliques des martyrs sont véritablement les organes matériels de l'Esprit-Saint qui les vivifia? Un païen nommé Antiochus inter­rogeait un jour saint Athanase: Pourqu'oi, lui demandait-il, fabri­quez-vous des images pour les adorer ensuite? 1— Non, répondit le grand docteur, nous autres chrétiens nous n'adorons point les images, comme les païens adorent leurs dieux. Mais en contem­plant l'image d'un saint, nous élevons notre âme à la vénération de ses vertus, à un sentiment de filial amour pour le Dieu qui nous porte à les imiter. C'est pour cela qu'il nous arrive souvent de brûler, comme un bois vulgaire, les vieilles statues déformées par l'âge, quand elles ne conservent plus l'image-du saint qu'elles représentaient.—Ainsi parlait Athanase ; sa doctrine est la nôtre. Nous n'adorons pas mais nous vénérons les images des saints. Quant à la croix, nous l'adorons et nous la couvrons de pieux baisers, parce qu'elle est à nos yeux la représentation du Christ crucifié. Si donc quelqu'un refuse de vénérer, selon la doctrine des pères, les saintes images de Notre-Seigneur Jésus-Christ, de la vierge Marie sa mère et de tous les saints, qu'il soit anathème 1. » Ces fragments mutilés des actes du concile de Latran ne peuvent que nous faire regretter la perte du monument entier. La netteté de cette profession de foi, adoptée par l'église d'Occident en un concile présidé par le successeur de saint Pierre, contraste merveilleusement avec le vandalisme stupide et féroce d'un Copronyme ou d'un Lachanodracon. Bientôt d'ailleurs, elle devait triompher même en Orient d'une erreur que le servilisme dont on entourait les césars, bien plus qu'une conviction sincère, avait provisoirement fait adopter.

 

§ III. Lettres du pape aux rois Charles et Carloman.

 

27. Malgré les  anathèmes  solennellement prononcés en 769 contre les envahisseurs à main armée du siège apostolique et de son pouvoir temporel, dès l'année suivante, 770, le roi lombard  

----------------

1 LaLbe, ConciL, tom. VI, col. 1723.

================================

 

p430  PONITifiCAT d'étienne n (708-"72).

consomma à Rome les attentats dont le Liber Pcmtificalis nous a donné le détail. C'est à cette date, en effet, que se rapportent l'hypo-  crite pèlerinage de Didier à Rome, son intrigue avec le cubiculaire Paul Afiarta, la trahison dont furent victimes le primicier Christophe et son fils Sergius alors revenu de sa mission dans les Gaules. La notice consacrée par le Liber Pontificalis à Etienne IV se clôt sur ces attentats sacrilèges. Mais d'autres monuments histo­riques suppléent à son silence. Quand le pape eut été renfermé par ordre du roi lombard dans la basilique vaticane, il ne put obtenir sa liberté qu'en souscrivant une lettre mensongère, dictée par Didier lui-même, et dont la suscription était ainsi conçue : « A la dame Berthe notre religieuse fille sacrée par Dieu, ainsi qu'au seigneur notre très-excellent fils Charles, roi des Francs et patrice des Romains, Etienne pape. » Didier reprenait la politique d'Astolphe et s'imaginait avancer ses affaires en arrachant par la violence au vicaire de Jésus-Christ une signature nulle de soi. Combien d'autres souverains, même de ceux que la civilisation moderne regarde comme des héros, ont eu recours aux mêmes expédients pour aboutir à la même déconvenue ! Etienne IV se plaignait de la tyrannie qu'avaient trop longtemps exercée sur lui deux serviteurs indignes, Christophe et Sergius. Il s'applau­dissait d'en avoir été délivré par l'intervention spontanée du roi lombard, son allié fidèle. Le primicier et son fils avaient juré d'as­sassiner le pape pour s'emparer de Rome. Un envoyé de Carloman, le comte Dodo, n'avait pas rougi d'entrer dans la conjura­tion. Heureusement Didier avait prévenu leurs sacrilèges desseins. « Votre très-chrétienne sublimité, faisait-on dire au pape, appren­dra avec joie que notre très-excellent fils Didier, ce roi béni de Dieu, nous a donné complète satisfaction pour toutes les restitu­tions auxquelles il était obligé vis-à-vis du bienheureux Pierre. Il les a exécutées intégralement 1. » Ce mot de la fin révèle le but intéressé de la lettre apocryphe. Que le pape Etienne IV l'ait réellement signée, ou que, selon l'opinion du docte Cenni, elle

--------------

1. Codex Carolin., xui; Patr. lat., tom. XCYIIL col. 245-248.

================================

 

p431 CHAP. V. — LETTRES DU PAPE AUX HOIS CHARLES ET CARL0MAN.   

 

ait été tout entière supposée par les scribes du roi lombard, il n'est guère possible de le déterminer exactement. Le Codex Carolinus l'a reproduite non pas toutefois à son ordre chronologique mais en appendice, comme une pièce suspecte.

 

   28. Toujours est-il qu'aussitôt rendu à la liberté, Etienne IV se  hâta de démentir la nouvelle d'une restitution quelconque faite par Didier: il priait les deux jeunes rois de n’ajouter aucune créance à ceux qui voudraient soutenir le contraire. Une ambassade franque, ayant pour chef le comte Ithier, arriva sur les entrefaites à Rome. Depuis la mort de Pépin le Bref, c'était la première manifestation solennelle de ce genre. L'effet en fut d'autant plus considérable que les Lombards répandaient partout le bruit d'un revirement complet de politique : ils annonçaient comme déjà conclue l'alliance entre leur maître et la reine Berthe, ce qui devait enlever au saint-siège l'appui de la France. Dans une lettre authentique cette fois, le pape exprime à la reine et à Charles son fils une reconnaissance qui n'est point feinte. « Au milieu des trans­ports d'allégresse de la sainte église de Rome, votre mère spiri­tuelle, dit-il, je sens que nulle parole ne saurait rendre les senti­ments de nos cœurs pour vous, l'ardeur de nos actions de grâces pour le généreux concours dont vous nous transmettez l'assurance. lthier, votre fidèle et religieux ambassadeur, nous est arrivé avec les comtes francs vos envoyés, et dès l'abord il s'est montré aussi dévoué aux intérêts du siège apostolique qu'il l'est à vous-même. Conformément à vos instructions, il a parcouru le duché de Bénévent afin d'y accélérer la restitution des divers patri­moines que le bienheureux apôtre Pierre, votre protecteur céleste, possède en cette province. En toute occasion, il nous a donné des preuves de l'élévation de son caractère et de son éminente perspi­cacité, déployant, selon vos ordres, un zèle infatigable pour la défense du siège apostolique. Sa vertu est égale à son dévouement; la science des affaires et une foi vive rehaussent l'éclat de ses éminentes qualités. Notre âme a connu la joie, dont elle était depuis longtemps désaccoutumée, en rencontrant un tel homme. Nous supplions donc votre excellence très-chrétienne de le recevoir à

================================

 

p432   pontificat d'étienne iv (708-77:2;.

 

son retour avec la faveur et les récompenses dont il est digne 1. » Cette lettre portait pour suscription : « A la reine notre religieuse fille Berthe sacrée par Dieu, et au seigneur notre fils Charles, roi des Francs et patrice des Romains, Etienne pape. » Ainsi que le fait observer Mabillon, un pareil intitulé prouve que Chailemagne non-seulement partageait alors avec sa mère l'autorité royale, mais qu'il lui laissait même la première place dans les relations diplomatiques. On peut aussi remarquer, d'après les éloges si com­plets que le pontife donne à l'ambassadeur franc, la sagacité du jeune prince dans le choix de ses agents. A son retour de Rome, le comte Ithier fut nommé referendarius ou chancelier du palais.

 

   29. Mais ce qui frappe surtout, dans la lettre pontificale, c'est l'absence complète du nom de Carloman. Ce prince n'est en rien associé ni à l'ambassade du roi son frère, ni aux actions de grâces qu'Etienne IV prodiguait à la reine Berthe et à Charlemagne. A cette époque, une rupture complète avait éclaté entre les deux frères. Le vieux duc Hunald, nous l'avons dit, s'était lancé à l'aven­ture en Aquitaine, avec le projet de reconquérir ce duché, d'en chasser les officiers francs, et de venger la mort de Vaïfre. Il trouva des adhérents en grand nombre jusque dans la Provence et la Vas-conie, où, dit Éginhard, les esprits s'agitaient en sa faveur. Charle­magne comprit que le moindre délai pouvait avoir les plus funestes Conséquences. Il partit en toute hâte pour l'Aquitaine occidentale avec les troupes qui se trouvaient à sa portée, et manda à Carloman de venir le joindre en lui amenant le reste de l'armée. Carloman répondit à cet appel et les deux rois se trouvaient réunis à Poitiers, prêts à commencer ensemble les opérations militaires contre Hunald. Tout à coup, par un brusque revirement dont les chroniqueurs n'expliquent pas le motif, Carloman et ses troupes quittèrent le camp et revinrent dans leurs foyers. Cette défection n'arrêta pas le héros. D'une marche rapide, il traversa l'Aquitaine, s'arrêta quelques jours seulement à Angoulême pour faire repo­ser les troupes, et parut sur les rives de la Dordogne, où le vieil Hunald s'était retranché. Les soldats aquitains, étonnés de

-------------------

1 Codex Carolin., xlvii ; Pair, lat., tom. XCV11I, col- 2.W.

================================

 

p433  CHAP. V. — LETTRES DU PAPE AUX ROIS CHARLES ET CARLOJIAN.    

 

cette pointe audacieuse, abandonnèrent leur duc, qui se vit con­traint d'aller chercher un refuge à l'extrémité de la Vasconie, chez son neveu Lupus. Ce dernier était fils du malheureux Hatto, auquel jadis Hunald avait fait crever les yeux 1. De tels antécédents n'étaient pas de nature à créer entre l'oncle et le neveu une alliance durable. Charlemagne fit sommer Lupus de lui livrer son hôte s'il ne voulait voir l'armée franque envahir la Novempopulanie, et Lupus s'empressa d'obéir. Hunald fut amené au vain­queur avec la duchesse sa femme, au moment où Charlemagne jetait, près du confluent de la Garonne et de la Dordogne, les fon­dements d'une forteresse à laquelle il donna le nom de Franciacum, défiguré par notre langue vulgaire sans respect pour ce noble souvenir et travesti en celui de Fronsac. Le nom de la France que Charlemagne, dès le début de son règne, gravait sur la pierre d'un château fort au centre de l'Aquitaine si longtemps révoltée, il devait l'inscrire sur les rives de l'Ébre, de la Vistule et du Tibre en le faisant partout respecter et bénir.

 

30. La défection inexpliquée de Carloman tenait à une intrigue lombarde. Mécontent de la part qui lui avait été faite dans l'héritage paternel, jaloux peut-être de la supériorité morale et du génie de son frère aîné, le jeune prince avait prêté l'oreille aux ouvertures intéressées de Didier. Pendant que Charlemagne con­quérait l'Aquitaine ,  Carloman épousait Gerberga, l'une des filles du roi lombard. Le plan de Didier recevait de la sorte un commencement d'exécution.  Carloman croyait par cette alliance se créer   contre  son  frère  un  puissant  appui. Il se trompait, mais Didier estimait à l'égal d'une victoire l'erreur de son royal gendre. Les Lombards n'avaient pas attendu l'événement pour en répandre la nouvelle dans toute l'Italie; ils disaient que Char­lemagne à son tour épouserait Desiderata, et qu'Adalgise le fils de leur roi ne tarderait point à unir les intérêts de la couronne lombarde à ceux de la monarchie franque en recevant la main de Gisèle, cette fille de Pépin le Bref, naguère refusée à l'héritier

-------------

1 Cf. pag. 225 de ce présent volume.;

==============================

 

p434   PONTincAT d'étienne iv (7C8-T72)

 

présomptif de l'empire d'Orient. Le pape fit partir aussitôt des légats chargés de remettre aux deux rois francs une lettre ainsi conçue : « Ce n'est pas sans une profonde douleur que nous apprenons le succès des intrigues de Didier roi des Lombards, et le projet du ma­riage de votre excellence avec l'une de ses filles. J'ai dit mariage, ce nom sacré ne pourrait convenir à une telle union. A Dieu ne plaise que l'illustre nation des Francs glorieuse entre toutes, que votre royale dynastie dont la splendeur et la noblesse n'ont point d'égales, s'allient jamais au peuple perfide des Langobards, race impure, où la lèpre se transmet comme un héritage 1 ! Par la vo­lonté et le conseil de Dieu, votre très-excellent père vous a fiancés à des jeunes filles aussi nobles que belles, ayant la même patrie que vous, appartenant par leur naissance à la très-noble nation des Francs. A elles seules vous devez réserver votre amour. Il ne vous est pas permis de les abandonner pour des étrangères. Jamais aucun de vos ancêtres, ni Charles Martel ni Pépin d'Héristal votre bisaïeul ni votre père d'illustre mémoire, n'ont pris d'épouses chez d'autres nations ou dans d'autres royaumes. Encore moins auraient-ils voulu profaner leur noble sang par une alliance avec la race repoussante et impie des Langobards. Il est notoire que vous avez consenti au choix des épouses que vous destinait votre père. Ce serait donc un sacrilège de renoncer à vos premiers engagements. Vous qui observez si fidèlement la loi de Dieu, vous qui la faites respecter par vos sujets, vous convien­drait-il de donner un pareil exemple et d'agir comme le feraient des païens? Loin de vous, chrétiens modèles, famille sainte, sacerdoce de rois, loin de vous une telle pensée ! Rappelez-vous que vous avez reçu l'huile sainte des mains du vicaire du prince des apôtres, que vous avez été sanctifiés par ses bénédictions. N'oubliez pas, très-excellents fils, que notre prédécesseur de sainte mémoire le seigneur pape Etienne III fut assez heureux pour se faire écouter du très-excellent roi des Francs, alors que ce prince voulait répudier la

--------------

1 Perfida ac fœtentissima Langobardorum gente, de cvjus nations et leprosorum genus oriri certain est.

================================

 

p435 CHAP. V. — LETTRES DU PAPE AUX ROIS CHARLES ET CARLOJIAN.    

 

reine votre illustre mère. Pépin en cette circonstance fut digne de son titre de très-chrétien, il céda aux salutaires avertissements du pontife. Vous avez juré au bienheureux Pierre, en la personne de ses vicaires ici-bas, d'être toujours les amis de nos amis, les ennemis de nos ennemis. Comment donc sans violer vos serments pourriez-vous contracter une alliance avec ces parjures Langobards toujours armés contre l'Église de Dieu, envahisseurs de notre province de Rome et nos persécuteurs acharnés? Veuillez, je vous en conjure, vous souvenir de la réponse faite par votre père de sainte mémoire, quand l'empereur d'Orient lui fit deman­der pour son fils la main de la très-noble princesse Gisèle, votre sœur. Pépin déclara que les rois francs ne cherchaient point d'al­liances étrangères, et surtout qu'ils n'en contractaient aucune avec les ennemis du siège apostolique. Souvenez-vous encore, très-excellents fils, que votre glorieux père s'engageant en votre nom promit à Dieu et au prince des apôtres son vicaire, entre les mains du seigneur pape Etienne III notre prédécesseur, que vous gar­deriez inviolablement, dans le lien d'une charité pure, fidélité à la sainte Église et obéissance aux pontifes du siège apostolique. Depuis lors, vous avez vous-mêmes renouvelé le même serment au seigneur pape Paul de sainte mémoire; enfin, après la mort de votre illustre père, vous nous avez, et par vos envoyés, et par vos lettres, et en dernier lieu par l'intermédiaire de Sergius notre très-fidèle nomenclator, transmis à nous-même votre promesse de fidélité à la sainte Église de Dieu. Aujourd'hui donc le très-bienheureux Pierre prince des apôtres, aux mains de qui le Seigneur a confié les clefs du royaume des cieux avec puissance de lier et de délier au ciel et sur la terre, vous adjure par ma voix et par celle de tous les évêques, prêtres, clercs, abbés et religieux de notre sainte église unis aux optimates, juges, sénateurs et à tout notre peuple de cette province des Romains 1, au nom du Dieu vivant et véri­table, juge suprême des vivants et des morts, de ne point épouser vous-mêmes les filles de Didier roi des Langobards et de ne pas

----------------

1 Vel cunclo nostro Romanorum istius provinciœ populo.

================================

 

p436 PONTIFICAT D'ÉTIEN.NE IV (7GS-"2).

 

marier au fils de ce roi la très-noble princesse Gisèle votre sœur. Nos envoyés le prêtre Pierre et le défenseur régionnaire Pamphile, que nous députons à votre royale excellence, vous instruiront en détail des horribles tribulations que nous avons eu à traverser. Avant de leur confier cette lettre arrosée de nos larmes, nous l'avons déposée sur la confession du prince des apôtres, où nous avons offert le saint sacrifice. Et maintenant si l'un de vous, ce qu'à Dieu ne plaise, avait la témérité de passer outre, qu'il sache qu'en vertu de l'autorité de mon maître et seigneur le bienheureux Pierre prince des apôtres il sera enveloppé du lien de l'anathème, excommunié du royaume de Dieu et relégué avec les impies voués au démon et à ses pompes exécrables. Au contraire, celui qui accueillera religieusement notre exhortation et y sera docile verra son règne illuminé par les bénédictions célestes; il méritera de partager les récompenses éternelles avec les saints et les élus du Seigneur 1. »

© Robert Hivon 2014     twitter: @hivonphilo     skype: robert.hivon  Facebook et Google+: Robert Hivon