Darras tome 17 p. 74
35. De tels antécédents ne disposaient pas Charles Martel à une grande bienveillance pour l'Église et les évêques. On s'explique, dès lors, le système violent des commendes militaires, organisées autant pour satisfaire ses ressentiments personnels que pour grossir son trésor et enrichir ses hommes d'armes. Le successeur de Lambert, le nouvel évêque de Trajectum, par son intervention dans la mesure qui éloigna Alpaïde de la cour austrasienne et prépara la régence de Plectrude, avait dû nécessairement encourir la disgrâce de Charles Martel. Des motifs d'un autre ordre pouvaient encore le rendre plus particulièrement désagréable au prince austrasien. Le nouvel évêque de Trajectum était le grand thaumaturge Hugbertus (saint Hubert), dont la légende a jusqu'ici presque étouffé la véritable histoire, à tel point que les écrivains ecclésiastiques se bornent à en inscrire le nom, sans oser l'accompagner d'aucun détail biographique 4. Mais, en dépit de celte réserve, les miracles sont restés fidèles à la tombe de saint Hubert ;
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1. Cf. tom. XVI de cette Histoire, pag. 578. — 2. Cf. tom. XVI de cette His¬toire, pag. 578.
3. Hincmar., Oper., tom. II, pag. 731. Note de 31. Digot, tom. IV, pag. 128.
4. Cf. Fleury, Hist. ecclës., lib. XL1, cliap. xvi et xxxvmj Rohrbacher, Hist. univ. de l'Egl. catk., tom. X, pag. 490-491. Une circonstance particulière justifie dans une certaine mesure ce silence. La fête de saint Hubert tombe
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p75 CHAP.I. — EAGI0GRAP21E DES GAULES.
chaque année des milliers de pèlerins y trouvent la préservation ou le remède d'une maladie contre laquelle l'art humain est demeuré dans l'impuissance absolue. En 1621, le P. Jean Roberti publiait en latin le meilleur ouvrage biographique et critique que nous possédions jusqu'à ce jour sur la vie du thaumaturge. Il l'intitulait : «Histoire de saint Hubert, prince d'Aquitaine, dernier évêque de Tongres, premier de Liège, fondateur de cette ville, apôtre des Ardennes, grand thaumaturge1. « L'emphase du titre nuisit sans aucun doute au succès de l'ouvrage. Fleury, dans son Histoire ecclésiastique ne daigna pas citer le travail du P. Roberti ; Dom Ceillier se tait complètement sur saint Hubert; les auteurs de l’Histoire de l'église gallicane se montrent également fort embarrassés quand ils arrivent à la biographie du grand évêque de Liège. Le peu qu'ils en disent est résumé fort exactement par un de leurs derniers abréviateurs, qui s'exprime ainsi : «Hubert succéda à Landbert sur le siège de Maëstricht. Sa vie est peu authentique : on sait seulement qu'il continua les missions de son prédécesseur 2. » Grâce à Dieu, ce laconisme ignorant ne satisfait plus aujourd'hui personne. Quand une série ininterrompue de pieux
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le 3 novembre. Or, les Bollandistes ne sont encore arrivés, dans leur immense travail sur les Acta Sanctorum, qu'aux derniers jours d'octobre. Jusqu'ici donc, les véritables actes de saint Hubert n'ont point été publiés par eux, ni soumis au contrôle de leur sage et judicieuse critique. Cependant au tom. X d'octobre, paru à Bruxelles en 1861, le P. Vau-Hecke, dans le Commentarius prœvius des actes de sainte Oda (Odette), tante de saint Hubert (23 octobre), a établi la généalogie du grand évêque de Liège. Nous sommes heureux de faire jouir le lecteur de ces données désormais authentiques.
1. Historia S. Huberti principis aquitani, ultimi Tungrensis et primi Leo-diensis episcopi, ejusdemque urèis conditoris, Arduennm apostoli, magni thav maturgi, conscripta a Johanne Roberti, Arduennate Andaino, societatis Jesu sacer* dote, sacrée theologiœ doctore. — Luxemburgi, excudebat Bubertus Revlandt, sumtibus monasterii S. Huberti in Arduenna anno virginei partus MDCXXI, refor-mationis ejusdem monasterii 1111, — Ce volume renferme, outre les actes de l'épiscopat de saint Hubert déjà publiés par Surius, les Gesta Huberti, prœ-sertim de conversione ipsius, tirés de deux mauuscrits, l'un de la Chartreuse de Liège, l'autre du uiouastère de Rubea Vallis (Raucloistre), au diocèse de Malines
2. Guettée, Hisl. de l'église de France, tom. 11, pag. 469.
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p76 PONTIFICAT DE SAINT GRÉGOIRE III ("Il 1-7 VI].
fidèles vénère depuis douze cents ans la mémoire d'un évêque thaumaturge, les modernes auteurs qui se donnent la mission d'écrire l'histoire de l'Eglise ont-ils le droit de passer si légèrement, sans même accorder une minute d'attention à un saint dont la puissante intercession survit aux âges et est aujourd'hui aussi populaire qu'elle put l'être au VIIIe siècle? Tous les titres que le P. Roberli donne à saint Hubert sont attestés par l'histoire; et quand il le nomme « prince d'Aquitaine, » il ne dit que la plus exacte vérité. Mais que n'a-t-il pas fallu de temps, et de découvertes successives dans le domaine du passé, pour que la généalogie authentique de saint Hubert fût enfin scientifiquement rétablie ! Les légendes traditionnelles étaient unanimes sur ce point; mais quel savant aurait daigné ajouter la moindre foi à une légende? Pour le judicieux Fleury, saint Hubert était seulement « de la noblesse d'Aquitaine. » C'est toute la concession qu'il crut pouvoir, sans compromettre sa réputation de critique, accorder à la légende. M. l'abbé Rohrbacher n'osa pas même s'aventurer jusque-là; il supprima au grand évêque de Liège ses titres de noblesse. « Hubert, dit-il, était, à ce que l'on croit, originaire d'Aquitaine. » En somme, il importe assez peu à la gloire céleste de saint Hubert d'être issu en ce monde d'une race royale. Mais il importe extrêmement à l'honneur national de ne pas oublier à ce point une de nos gloires les plus pures. Les descendants des Gaulois et des Francs que saint Hubert n'a cessé de protéger dans la suite des âges, ont le droit de connaître plus exactement une vie apostolique, consacrée tout entière au bonheur de leurs aïeux. La piété populaire enfin, qui s'est montrée si persévérante dans sa vénération pour le thaumaturge de Liège, malgré les défaillances des écrivains ecclésiastiques et en dépit des sarcasmes de l'incrédulité, a droit à une justification solennelle.
36. Saint Hubert, prince mérovingien d'Aquitaine, descendait à la sixième génération, et en ligne directe, de Clovis et de sainte Clotilde. Le fait est maintenant démontré par deux monuments authentiques, savoir, d'une part, les actes de sainte Oda tante du
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p77 CHAP. I. — lUGHlGUAPnlË CES GAULES.
grand évêque de Liège et veuve de Boggis duc d'Aquitaine, publiés en 1861 par le P. Van-Hecke, au tome X d'octobre des nouveaux Bollandistes ; d'autre part, la fameuse charte d'Alaon, retrouvée à la fin du XVIIe siècle dans les archives de l'église d'Urgel par le savant cardinal d'Aguirre, qui l'inséra au tome IV de sa collection des « Conciles d'Espagne. » Le monastère de Sainte-Marie d'Alaon, appelé aujourd'hui par les Espagnols Nuestra-Senora-de-la-O, fut fondé en 835, sur les frontières de la Catalogne et de l'Aragon, aux bords de la Ribagorza, par le comte Vandrégésile, descendant des premiers ducs d'Aquitaine et tige de la maison d'Armagnac, si célèbre dans notre histoire. Vandrégésile, en mourant, Iégua à la nouvelle abbaye tous ses droits héréditaires sur les riches domaines qui avaient jadis appartenu à sa famille dans la Gaule méridionale. L'abbé d'Alaon, Obbonius, se présenta en 815 à l'audience de Charles le Chauve, sous les auspices de Berarius archevêque de Narbonne, pour solliciter la confirmation des privilèges de son monastère. Mais la curie royale, dans un conseil ou assistèrent « les optimates, archevêques, évêques, abbés, ducs et comtes, » réunis en ce moment pour les fêtes du mariage de leur souverain avec Hermentrude, rejeta unanimement la requête d'Obbonius. Le diplôme délivré en cette circonstance par la chancellerie de Charles le Chauve est précisément celui que la science moderne désigne sous le titre de charte d'Alaon. Son authenticité, déjà reconnue par dom Vaissette dans l’Histoire du Languedoc, le fut de nos jours par MM. Guizot, Fauriel, Thierry, et vient d'être une fois encore démontrée par la science des nouveaux Bollandistes. Cette charte est un véritable monument généalogique et historique, qui jette une lumière inattendue sur la période mérovingienne. Pour motiver leur sentence défavorable aux prétentions d'Obbonius, les juges de Charles le Chauve énumèrent, degré par degré, toute la descendance des ducs d'Aquitaine , depuis Caribert frère de Dagobert I. Ils signalent, avec plus d'aigreur que de sincérité, des actes qu'ils qualifient de félonie et de haute trahison, « ayant, disent-ils, entraîné la déchéance des ducs aquitains et la dévolution légale de leurs domaines aux rois francs de
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la seconde race. » Le point de vue auquel ils se placent révèle l'antagonisme profond, irréconciliable, des carlovingiens contre la dynastie de Clovis. Aujourd'hui que ces querelles politiques sont recouvertes par la poussière de dix siècles, l'historien impartial ne placerait peut-être pas la félonie et la trahison du côté où les mettaient les juges de Charles-le-Chauve. Mais ce qui nous intéresse plus spécialement dans la charte d'Alaon , c'est qu'elle éclaire la véritable origine de saint Hubert. Elle lui restitue son rang si longtemps contesté de prince mérovingien d'Aquitaine, et le représente comme le plus proche parent des princes Hunald et Hatto, injustement spoliés une première fois par Charles Martel des états de leur père, le duc Eudes. A l'appui de ces assertions, nous mettons sous les yeux du lecteur la table généalogique dressée d'après la charte d'Alaon par dom Vaissette, et reproduite par les nouveaux Bollandistes1.
37. Grâce à ce monument paléographique nous savons aujourd'hui que Boggis ou Bogo, fils de Caribert, premier roi d'Aquitaine, avait eu deux frères, Hilderic assassiné au berceau par les leudes neustriens , et Bertrand qui partagea avec Boggis la souveraineté héréditaire sur les Aquitains et les Vascons. Boggis et Bertrand avaient épousé deux sœurs, Oda (sainte Odette) femme du premier, et Phigberta femme du second, dont elle eut, vers 656 ou 638, un fils qui fut saint Hubert. La tradition rattache le souvenir de saint Hubert à la fondation du célèbre monastère de Saint-Sernin à Toulouse. Dans une grande chasse à laquelle Hubert, âgé de douze ans, assistait déjà, Bertrand faillit perdre la vie sous l'étreinte d'un ours qu'il venait de blesser. L'animal furieux, s'élançant sur la croupe du cheval monté par le prince d'Aquitaine, serra le cavalier dans ses pattes velues comme dans un étau. A ce spectacle, Hubert s'écria : Mon Dieu, donnez-moi la force de sauver mon père!—Et, d'un coup de francisque, asséné par une main que l'amour filial et une grâce surnaturelle rendirent prématurément virile, l'enfant ouvrit la poitrine de l'ours
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1 Voir la table généalogique à la page suivante.
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p79 TABLE CÉNÉALOCIQUE DE SAINT HUBERT D'APRÈS LA CHARTE D'ALAON :
CLOVIS I"- f 611
CtOTAIRE !»>• f 661
DAGOBERT I, HlLRERIC,
roi I duc des Francs | d'Aquitaine,
f 638
assassiné au
berceau
631
IlUtTARIUS
Tinconnu
HUNOLD,
duc
d'Aquitaine
t 774
marié i l à Adela / f 708 \
VAiFAmus, / LUPUS H, / ADALRIC, duc l duc l f 812 I d'Aquitaine 'des VaseonsJtige des rois i fils d'Adela / de Navarre à Adela I \ 778 ^ et d'Aragon
S
I LUPUS Ier, / duc des \ Abscons t sous Charte-/ magne-t-769\
ADELA épouse de Vaifariits.
HATTO, duc . d'Aquitaine 1 dont les ) ARTALGA'
VANDRE-
G1S1LE,
fondateur
du monas-
ilère d'Alaon
tige de la
maison d'Armagnac
mus,
comte des
Vascons,
dont les
restes lurent
transportés
a Alaon
en 835
restes lurent
transportés
on 836 au
monastère
d'Alaon
ClliLPLRIC Ier -j- 681
CLOTAIRE II, roi des Francs f 028
ClIARIDERT,
roi d'Aquitaine
marié à
Cisela, fille
et béri ière
d'Ainamlus,
due des
Vascons
t 031
BOGGIS ou BOGO, duc d'Aquitaine et des Wascons, conjointement avec son frère Bertrand, ma¬rié à sainte Oda, tante de saint Hubert f 688
EUDES,
due
d'Aquitaine.
marie à
Waltrude,
de la race
earlovin-
gienne,
fondateur du|
monastère
I de l'ile de i
\ RDéf 735 I
t= >
>
BERTRAND t Saint / Saint
duc IIuuEiiT, FLOUDERT,
d'Aquitaine l marié l fils de saint
et I.Ï Flori!iana,\llnbertet de
des Vascons,''puis évêque/ Floribana,
marié j de Liège Jsuccèdeiison
à PliigbertaJ f 727 / père dans
sœur de i | l'éveché
GDinto Oda ' I de Liège
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p80 PONTIFICAT DE SAINT GRÉGOIRE III (731-751).
et l'étendit mort à ses pieds. Echappé a ce péril, Bertrand aurait fait voeu de consacrer sa reconnaissance pour le Seigneur et de perpétuer le souvenir du courage de son fils, en élevant un monastère à l'honneur du patron de Toulouse, saint Saturnin. La tradition nous apprend encore que le jeune Hubert fut envoyé plus tard la cours de Thierry III, pour y être élevé à l'école palatine, et y faire ses premières armes sous les yeux du chef de la famille mérovingienne. A partir de ce moment, les gesta de saint Hubert publiés par Roberti, et les actes de Son épiscopat reproduits par Surius nous fournissent des documents authentiques, dont nous allons faire connaître la substance. « Au temps où la cruauté d'Ebroïn, disent les gesta, opprimait le royaume des Francs, se trouvait à la cour du roi Thierry, un noble adolescent d'Aquitaine, le comte du palais Hubert, aussi distingué dans l'étude des lettres que dans l'exercice des armes. Il ne tarda point à deviner l'astucieuse politique d'Ebroïn et les désastres qu'elle devait causer bientôt. Plein d'horreur pour les crimes de ce tyran, il quitta la France des Séquanais et vint offrir son concours au duc d'Austrasie, Pépin d'Héristal, dont la sagesse, la prudence et les talents militaires pouvaient seuls délivrer la Gaule. La tante d'Hubert, Oda (sainte Odette), veuve de Boggis duc des Aquitains, vint dans la suite rejoindre son neveu en Austrasie, et s'attacha à lui pour ne plus le quitter1. » Les gesta se taisent sur l'accueil que Pépin d'Héristal fit au jeune prince. Mais l'arrivée d'Oda à la cour austrasienne indique suffisamment le caractère bienveillant des relations qui s'établirent entre Pépin d'Héristal et son hôte. Nous en avons une autre preuve dans le mariage contracté à cette époque par Hubert avec une princesse d'Austrasie qui portait le gracieux nom de Floribana, et qu'on croit avoir été arrière-petite-fille de saint Arnoul de Metz. Un fils naquit de leur union et s'appela Florbert en souvenir du nom maternel. La vie d'Hubert dans le monde n'était ni celle d'un païen, comme l'ont écrit à la légère divers auteurs qui prétendent que le prince aquitain ne reçut le
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1 Roberti, Hislor. S. Hubert. Gesta de ipsius conversione, cap. I, pag. 5 et 6.
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p81 CHAP. I. — HAGIOGRAPHIE DES GAULES.
baptême qu'après sa conversion 1, ni même celle d'un incrédule, libre penseur ou esprit fort, comme se l'imaginent les modernes romanciers. Le neveu de sainte Oda, élevé au palais mérovingien,
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3. L'erreur populaire qui fait d'Hubert avant sa conversion un véritable païen, vivant dans tous les désordres de l'intelligence et du cœur, remonte à une légende apocryphe, racontée en 1463 par David Aubert, « très-humble et indigne escripvain de la ville de Bruges, » lequel, «par commandement et ordonnance de son très-redoubté et très-glorieux prince Philippe (III dit le Bon 1419-1467), duc de Bourgoigue et de Brabant , grossa et paracheva « le fameux manuscrit de la Vie de saint Hubert, illustré par le pinceau de Jean Van Eyk, et conservé aujourd'hui comme un joyau inappréciable danS la bibliothèque de La Haye. Le manuscrit commence par donner la véritable origine de saint Hubert, en traduisant très-fidèlement la première page des gesta. «Au temps que ung pervers tirant et plein de druaulté, nommé Ebroine, guerroioit et oppressoit moult le royaulme de France, ung jeune damoisel du pays d'Aquitaiue, appels Hubert, estoit conte du palais dessoubz le roy Théodorich. Celluy jeune damoisel estoit de graudes sciences et vertus plain, et moult preux et vaillant en armes. » Après avoir ainsi rapporté les faits sérieux et vraiment historiques, l'auteur, en sa qualité de brabançon, ne pouvait omettre la légende nationale qui fait naître saint Hubert, non pas dans la Gaule méridionale, mais au pays de Liège et de Trajectum. Sans transition aucune et sans souci de la contradiction flagrante, il ajoute donc : « Nous lisons en plusieurs croniques et anciennes histoires, lesquelles sout tenues vrayes, que saint Hubert fut natif du pays d'Ardenne et fut de noble lignie et duc.Toutefois il avoit long temps vescu en la loy de Mahom, pendant lequel il ne vouloit nullement entendre et croire en la foy de nostre seigneur Jhésus. Et de fait, d'autant que les festes commandées par nostre mère saincte Eglise estoient plus solempnelles et plus grandes, il les fuyoit plus, et de l'office divin il ne vouloit nullement oyr parler, ainchois s'en alloit par les bois et forests chassant les bestes sauvages ; et que pis est il sacriffioit aux ydoles. El ung jour, faste de la nativité nostre seigneur Jhésu-Crist, Hubert se parti de son hostel, etc. » (Cf. A. Jubinal, Lettres adressées à M. de Salvandy, ministre de l'instruction publique; De Villenfagne, Notice sur un beau manuscrit qui a appartenu à Philippe le Bon ; Stanislas Prioux, Saint Hubert apôtre des Ardennes, pag. 84). Nous verrons bientôt que les gesta ne désignent nullement le jour de la fameuse chasse et de la vision miraculeuse. Une tradition autorisée le place dans la période de la semaine sainte, peu avant la fête de Pâques. Les religieux de l'abbaye de Saint-Hubert, dans l'Histoire en abrégé de la vie de leur illustre patron, publiée à Liège en 1697, adoptent le jour du vendredi saint, qui serait, disent-ils, « à ce qu'on croit, » la véritable date. « Et certes, ajoutent-ils fort judicieusement, si de chasser en un jour si saint ce n'est pas un péché énorme en lui-même, Dieu qui voulait faire de saint Hubert un modèle pour les plus parfaits ne laisse pas de l'en reprendre sévèrement. »
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p82 PONTIFICAT DE SAINT GItËOOIIlE 111 (~.'fl-7'i I ).
où il s'était distingué entre tous ses condisciples dans l'étude des lettres, litterarum studiis erudibus, c'est-à-dire, dans la science des Écritures divines et dans les arts libéraux, tels que les enseignaient les évêques et les clercs chargés de l'école palatine, ne ressemblait nullement à l'un de ces échappés de collège qui promènent sous nos yeux leur ignorante suffisance, rehaussée d'un vernis d'athéisme précoce. Les documents authentiques ne nous apprennent rien d'analogue dans l'attitude d'Hubert ; ils se bornent à nous dire que le cœur du jeune prince était épris du sentiment de la gloire humaine, d'ardeur pour la puissance à laquelle son rang l'appelait, enfin d'une véritable passion pour les armes1. Les exercices du corps, la chasse, cette image de la guerre, étaient, on le sait, fort en honneur chez les princes mérovingiens. Hubert partageait les prédilections de sa race, il en avait la fougue belliqueuse ; cependant Dieu l'appelait à une autre milice, à une gloire plus solide que celle du trône. «On raconte, disent les gesta, qu'en un jour solennel où les autres chrétiens se rendaient à l'église, Hubert, tout entier aux vanités du monde, partit pour la chasse. Mais voici que soudain le cerf qu'il poursuivait s'arrêta; une croix éclatante de lumière, encadrée entre les deux cornes, parut sur la tête de l'animal. En même temps une voix se fit entendre: Si tu ne te convertis et ne mènes une vie sainte, dit-elle, tu descendras bientôt en enfer. — Hubert sauta à bas de son cheval, et se prosterna pour adorer le Seigneur, dont la majesté venait de lui apparaître. En se relevant, il était un autre homme, et ne songeait plus qu'à faire tout ce qui lui avait été commandé. » Telle est, d'après le récit des gesta, cette fameuse vision, qui transforma un prince de la terre, un chasseur de bêtes fauves, en chasseur d'âmes et en prince de l'Église. Un manuscrit hagiographique, cité par Roberti, fixe le théâtre de l'apparition dans la forêt des Ardennes,
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1. Les divers hagiographies indiquent positivement ces trois points : Cor elurissimi comitis Iluberti a'ico immulatum, penitusque succensum est cœlestis patriœ deskkrio, ut abjecto militiœ cingulo, calcata mundanœ potentia gloria, castris dominicis in clericali habitu adscribi coluerit. (Nicol. Can., I'IV. S. Lam-IrH. Cf. tiollaud. AcL S. Flaubert.. 23 anril.; et les Gesta Iluberti, cap. II.)
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p83 CHAP. I. — HAGIOGRAPHIE DES GAULES.
non loin du monastère d'Andaïn, actuellement Saint-Hubert, et explique le dies solemnis des gesta par un des jours qui précèdent la fête de Pâques, peut-être le vendredi-saint1.
38. Hubert converti se rendit à Trajectum, pour remettre aux mains du bienheureux Lambert la direction de sa nouvelle vie. « La réputation du saint évêque, continuent les gesta, était alors célèbre dans toute la Gaule. Hubert avait entendu parler de lui à la cour d'Austrasie, mais il ne le connaissait pas encore personnellement. Il fut accueilli par l'homme de Dieu avec une allégresse sainte. Les entretiens et les exemples du pontife touchèrent profondément le cœur du clarissime prince Hubert. Il s'enflammait d'ardeur pour la patrie céleste; il eût voulu déposer immédiatement le ceinturon militaire, fouler aux pieds la gloire et la puissance humaines, prendre rang dans l'armée du Seigneur et revêtir l'habit clérical. Il l'eût fait dès lors, s'il n'avait été engagé dans les liens d'un légitime mariage. Il resta donc en apparence chevalier du siècle et comte du palais, miles et comes : en réalité il était déjà clerc et disciple du bienheureux évêque. La grâce de l’Esprit-Saint agissait en silence mais efficacement sur son âme, par le ministère du saint pontife. » L'exil de Lambert à Stavelo rompit ces douces relations. Sur les entrefaites, Floribana vint à mourir. Hubert se retira dans un ermitage de la forêt des Ardennes, non loin du monastère d'Andaïn, et édifia toute la contrée par l'austérité de sa pénitence. Les gesta ne parlent point de ce fait, attesté, comme nous le verrons, par un concile tenu à Aix-la-Chapelle, en 817. En revanche, ils racontent fort longuement le pèlerinage entrepris à Rome par Hubert, sous le pontificat de Sergius. Ce récit, qui forme le troisième et dernier chapitre des gesta, est évidemment d'une main différente : il a dû être postérieurement ajouté par un auteur beaucoup plus récent. Le style n'a ni la sobriété ni la concision des deux premiers chapitres : les circonstances merveilleuses s'accumulent en dehors de toute vraisemblance. Un ange apparaît à Sergius, au moment où, après l'office des matines, le pontife pre-
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1. Roberti, Hist. S. Hubert., pag, 345-346.
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p84 PONTIFICAT DE SAINT GRÉGOIRE III (71! 1-7il).
nait quelques instants de repos; il lui apprend le meurtre que commettait à l'heure même le frère d'Alpaïde sur la personne de l'évêque de Tongres. « Or, ajoute l'ange, un disciple de Lambert viendra aujourd'hui même se prosterner ad limina apostolorum. Il se nomme Hubert; c'est lui que tu devras choisir pour succéder au nouveau martyr sur le siège de Tongres. » — Sergius après cette vision s'éveilla, et comme il hésitait à y ajouter foi, un ange vint déposer à ses côtés le bâton pastoral de Lambert. « Après avoir terminé ses oraisons et immolé la sainte hostie, Sergius se tint en observation circa limina apostolorum. En ce moment, Hubert, qui avait passé la nuit dans un vicus voisin de la ville, entrait pour la première fois dans l'église du bienheureux Pierre, terme de ses longues fatigues, but de ses plus chères espérances. Qui êtes—vous? lui demanda Sergius. —Je me nomme Hubert, serviteur de votre sainteté, répondit le pèlerin. — Le pontife le prit affectueusement par la main, le conduisit à l'autel du prince des apôtres, et lui fit connaître avec tous ses détails la vision angélique. En apprenant la mort de son vénérable évêque, Hubert fondit en larmes. Mais quand le pontife eut ajouté que le disciple devait succéder au maître et devenir évêque de Tongres, le pèlerin refusa nettement, se déclarant indigne d'un tel honneur. Comme il parlait ainsi, on vit paraître, divinement apportés sur l'autel par le ministère des anges, les ornements pontificaux dont Lambert avait coutume de se servir à Trajectum. Sergius en fit sur-le-champ revêtir Hubert; il ne manquait que l'étole. Soudain une étole de soie blanche, brodée d'or, fut apportée par un ange ; c'est celle que l'on conserve encore aujourd'hui à Liège, et qui opère tant de miracles. Elle était envoyée par la vierge Marie, patronne de l'église de Tongres. A la vue de ces prodiges, tous les assistants poussèrent des cris d'admiration et rendirent grâces à Dieu. Le bien-heureux Hubert reçut du pontife la consécration épiscopale. Or, Hubert célébrant un jour la messe sur l'autel de la Confession, le bienheureux apôtre Pierre lui apparut et lui remit une clef dont le métal paraissait être de l'or. Cette clef, symbole du pouvoir spirituel de lier et de délier les âmes, avait la puissance de rendre
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la santé aux lunatiques furieux. Aujourd'hui encore on la conserve dans l'église Saint-Pierre de Liège. Cependant, comme on célébrait dans la basilique de Trajectum les obsèques du bienheureux Lambert, une voix se fit entendre, disant : Le souverain pontife, inspiré de Dieu, a choisi Hubert pour votre nouveau pasteur.» — Aussi, quand muni de la bénédiction du pape, Hubert revint à Trajectum, revêtu des ornements pontificaux de Lambert, tenant d'une main le bâton pastoral de ce martyr, de l'autre la clef miraculeuse remise par le bienheureux Pierre, il fut acclamé par le clergé et le peuple, qui l'intronisèrent solennellement sur la chaire épiscopale. Ainsi se vérifia la parole si connue :
Huic honor obvenit, cui visio cœlica favit.