Abailard 1

Darras tome 26 p. 140


§ VII. ABAILARD, SES ÉGAREMENTS ET SES ERREURS.


   61. En reportant un coup d’œil sur ce récit autobiographique, on ne sait vraiment qu’admirer le plus, des éloges que l’auteur se décerne à lui-même, ou des perfides dénigrements qu’il déverse

------------------------

  1. 1. HISTORIA CALAMITATUM, Epist. I, II, Coll. 122.

========================================


p141  CHAP. II. — ABAILARD, SCS ÉGAREMENTS ET SES ERREURS. 


sur autrui. Il se montre habile dans ses appréciations ; il est naïf dans sa jactance. On veut absolument nous donner Abailard comme un grand homme ; ce n’est pas lui du moins qui se produit à nos yeux sous un tel jour. Les grands hommes sont équitables, généreux, simples et modestes : c’est l’opposé de tout cela que nous voyons dans celui-ci. La plupart des historiens modernes, sans en excepter quelques-uns même de ceux que professent un certain respect pour le dogme catholique, nous le présentent comme une sorte de révélateur, l’hiérophante de la raison, à l’encontre du mysticisme. Qu’a-t-il révélé? quel principe, quelle solution, quelle idée féconde, ignorée de ses devanciers et de ses contemporains? On se garde bien de nous le dire. Seulement il faut l’admirer sans restriction, il faut le couronner d’une auréole presque surhumaine. Consacrée par le séjour d’Abailard, la colline où s’élève aujourd’hui le Panthéon apparaît comme un Sinaï, « le Sinaï de l’enseignement universitaire, »a dit l’un de ses derniers apologistes, qui n’est certes pas le plus exagéré1. Un autre n’hésite nullement à le nommer « le dominateur intellectuel du siècle, le roi de la pensée2.» quand saint Anselme éclaire encore le monde et que saint Bernard monte à l’horizon. Le héros n’eut pas que des victoires, comme il le prétend, sur la montagne de sainte Geneviève. II oublie de nous raconter le plus intéressant peut-être, mais aussi le moins connu, de ses combats homériques, et qui cependant eut tous ses disciples pour spectateurs. Nous devons suppléer à son silence. Un chroniqueur du temps nous a conservé ce trait qui dessine l’homme et l’époque.


   62. « En ce temps, le maître Pierre Abailard tenait une école publique, où beaucoup d’étudiants étaient réunis, dans le cloître de sainte Geneviève3. Il avait assurément un grand savoir et parlait

--------------------

1. Charles de Rémusat, Histoire J'Abélard, tom. I, p. 23.

2. Henri Martin, Hist. de France, t. 111, p. 313.

3. Cette colline anciennement nommée Locotitius ou Leucotitius, de même origine peut-être que Lutetia, resta jusqu'en 1211 hors des murs de Paris ; elle fut alors enveloppée dans la nouvelle enceinte élevée par Philippe-Auguste. Quand Ahailard  s'y rendit, le cloître et l'école elle-même  existaient depuis

========================================


p142 PONTIFICAT DU B. PASCAL II (1099-1118).


avec une rare éloquence ; mais il enseignait d’étranges nouveautés. Cherchant à faire prévaloir ses opinions particulières, il ne cessait d’attaquer les mieux établies. Aussi avait-il encouru l’animadversion de ceux qui pensaient d’une manière plus sage ; et, comme « ses mains étaient levées contre tous, les mains de tous s’armaient contre lui1. » En disant des choses que nul autre n’avait dites, il aspirait à devenir l’objet de l’admiration universelle. Lorsqu’on apprit ses aberrations dans les écoles de Paris, la surprise alla d’abord jusqu’à la stupeur, ce fut ensuite un impatient désir de les réfuter et de les confondre. « Quelqu’un ne se lèverait-il pas, dans le sanctuaire de la vraie science, pour chasser cet aboyeur avec le bâton de la vérité? » Parmi les écoliers de Notre-Dame était un adolescent d’une vie exemplaire nommé Gosvin ; il joignait à la perspicacité de l’esprit une élocution élégante et facile. C’est à lui qu’on s'adressa, malgré son inexpérience; il fut même aisé de le persuader, tant il brûlait de se rencontrer avec un tel adversaire, s'il n’eût craint d’être accusé de présomption. Le maître, qui l’aimait beaucoup, ne voulait pas d’une rencontre aussi périlleuse. C’était Joscelin, qui devait plus tard être évêque de Soissons et le collègue de Suger dans les conseils du roi de France. Maître Pierre, disait-il, ne discute pas avec loyauté, c’est un sophiste plein d’arguties, et non un sincère philosophe ; c'est un prestidigitateur qui ne cherche pas la lumière, et non un docteur qui la répand. Il fallait renoncer à le convaincre ; tenter d’avoir raison contre lui était s’exposer à des injures. Il suffisait de comprendre son jeu, ce n’était pas la peine de raisonner et de lutter avec cet homme. — Gosvin ne se laissa pas détourner de son projet ; suivi de quelques condisciples, qui le soutenait de leur juvénile ardeur, il se rendit

--------------------

plus de ceut ans. Il en était sorti des hommes remarquables. Ce n’est donc pas une création, comme les apologistes et la plupart des historiens le font entendre, mais bien une vogue momentanée. Le grand ministre Suger fut le véritable restaurateur de cette maison, qui devint une florissante Abbaye. En 1150, le pape Eugène III écrivait à l’Abbé Odon, Alexandre III à l’Abbé Albérïc en 11G3.

1. Gènes, xvi, 12.

========================================


p143 CHAP. II. — ABAILAHD, SES ÉGAREMENTS ET SES ERREURS. 


à sainte Geneviève, comme un autre David allant attaquer le géant Goliath. En entrant dans l’arène, c’est-à-dire dans l’école d’Abai- lard, il le trouva donnant sa leçon, enseignant ses nouveautés à de nombreux élèves. L’adolescent demanda la permission de présenter une difficulté ; l’orateur ne lui répondit que par un regard de mépris et de colère. Gosvin insista; Abailard lui dit alors : Tais-toi, jeune homme, ne viens pas troubler la suite de mon exposition. — Nouvelle insistance, l’assemblée fait entendre un murmure approbateur, on veut que la lutte s'engage. Gosvin n’est pas un inconnu, sa réputation a franchi les portes de l’école parisienne. Abailard entend de tous les côtés qu'il peut sans déshonneur descendre dans la lice, que même son refus serait mal interprété. Qu’il parle, s’écria-t-il, s’il a quelque chose à diré.


   63. « Le jeune homme parla si bien, avec une si noble assurance, avec tant de force et de lucidité, qu’il gagna du premier coup les sympathies de l’auditoire. Ses objections frappent tous les esprits, et spécialement celui de l’habile sophiste. Il se sent ébranlé ; mais il essaie de les résoudre et de les retourner en sa faveur. Le jeune antagoniste les appuie de raisons encore plus évidentes, ajoute de plus magnifiques développements. L’argumentation se serre, Abailard perd du terrain ; il s’emporte, au lieu de discuter; sa faconde l’abandonne, il balbutie et finit par garder le silence. Rien ne saurait donner une idée de son humiliation ; pour en connaître l’étendue, il faudrait avoir mesuré celle de son amour propre. Le maître avait alors trente ans, et c’était un imberbe, presque un enfant qui venait de l’humilier sur le théâtre même de sa gloire. Le vainqueur reçut une véritable ovation, à son retour dans la capitale, où le bruit de son succès l'avait précédé. L’école tout entière, quand il reparut sur les bancs, l'accueillit par des cris de joie et de triomphe. Il n’en éprouva pas le plus léger orgueil, sa modestie était égale à son mérite ; dédaignant les applaudissements et les éloges que les hommes peuvent décerner, il n’aspirait qu’à se cacher dans l’obscurité d’un cloître, n’ayant d’autre ambition que de devenir un saint1. » Vers la même époque, nous ne disons pas à la suite de 

------------------

1. Vita Abælardi. D. Brial, script, ver. Gall, xvi, 412.

=========================================


p144 PONTIFICAT DU B. PASCAL II (1009-1118).


cet incident, le philosophe breton revint encore dans sa patrie, rappelé par un intérêt de famille. « Après sa conversion, dit-il mon père Bérenger avait embrassé la vie monastique et ma chère mère Lucie se disposait à suivre son exemple. Cette résolution accomplie, je repris le chemin de la France, mais dans le but surtout de me consacrer aux sciences divines. Guillaume de Champeaux, mon ancien maître, était déjà monté sur le siège épiscopal de Chalons. Dans les études théologiques, c’était Anselme de Laon, son maître à lui, qui continuait depuis bien des années à tenir le premier rang.


   64. «J’allai trouver ce vieillard pour me placer sous sa direction. La renommée qu’il avait acquise, il la devait beaucoup plus au long exercice de l’enseignement qu’à la supériorité de son intelligence ou de sa mémoire. Si quelqu’un, étant dans l’incertitude, venait lui poser une question, il s’en retournait dans une incertitude plus grande encore. Aux yeux de ceux qui se bornaient à l’écouter, ce maître était admirable ; il s’évanouissait comme un fantôme aux yeux qui l’interrogeaient. Il avait une merveilleuse abondance de paroles, mais d’une faible portée, vides de raison. Quand il allumait son feu, il remplissait la maison de fumée, sans y répandre aucune lumière. De loin c’était un arbre magnifique couvert d’un feuillage luxuriant : dès qu’on l’examinait de près, on s’apercevait qu’il était stérile, on y cherchait vainement des fruits1. J’en fis l’expérience, et bientôt je reconnus qu’on pouvait le comparer au figuier dont il est parlé dans l’Evangile et que le Seigneur maudit2. Il rappelait ce vieux chêne auquel le poète latin assimilait Pompée : « Il ne reste debout que l’ombre d’un grand nom ; tel un chêne s’épanouit dans les airs au milieu d’un champ fertile. » Lucan. Pharsal. îv. 135.» Vous le voyez, aucune réputation ne tient devant cet homme ; il a besoin de tout flétrir. A l’entendre, tout le monde est jaloux de lui ; c’est ce que nous allons

----------------

1 « Arbor ejus tota in foliis aspicientibus a longe conspicua videbatur ; sed propmrpiantibus et diligentius intuentibus infructuosa reperiebatur. » IbiJ.
col. 123.

2 Matth. xxi, 19.

=========================================


p145 CHAP. II. — ADAILARD, SES ÉGAREMENTS ET SES ERREURS. 


voir encore. Il ne craint pas de prêter d’aussi bas sentiments à la plus respectable vieillesse. On n’en croirait pas l’historien ; mais comment récuser son propre témoignage? « Cette stérilité, poursuit-il, étant bientôt pour moi chose manifeste, je paraissais de plus en plus rarement à son cours; ce que certains de ses disciples voyaient avec dépit. Ils me dénoncèrent secrètement au maître, et par de lâches suggestions ils réussirent à l’indisposer contre moi. Dans une conférence entre élèves, l’un d’eux me demanda d'une manière insidieuse ce que je pensais de l’étude des Livres saints, n’ignorant pas que les sciences naturelles et philosophiques m’avaient seules occupé jusque-là. Je répondis qu’il n’était pas de plus salutaire étude, puisqu’elle avait pour objet la science même du salut; une chose seulement que je ne pouvais comprendre, c’est que, pour l’intelligence des auteurs sacrés, il ne suffit pas du texte avec un glossaire, et qu'il fallût d’autres secours. On se moqua fort de ma remarque, puis on me demanda si je me chargerais d’une telle interprétation.—Voulez-vous en faire l’expérience, je suis prêt. — Nous le voulons bien, me dit-on, à travers de nouveaux éclats de rire. — Choississez le livre le moins exploré des divines Écritures, et qu’un seul interprète me soit donné. — Vous expliquerez les prophéties d’Ezéchiel. — À demain ma première leçon. — Prenez un plus long terme, croyez-nous ; ce n’est pas une affaire de peu d’importance, elle exige une sérieuse préparation. —- Le temps ne m’est nullement nécessaire, je ne compte que sur le génie1. — Peu d’auditeurs furent d’abord présents ; mais le nombre augmenta bien vite. L’entraînement devint général, on se disputait les places ; tous s'appliquaient à transcrire chacune de mes explications.


   65. « De là chez le vieillard une profonde jalousie, que d’autres jaloux entretenaient chaque jour dans son âme. Pour la science sacrée Anselme se montra ce que Guillaume s’était montré pour la philosophie. Deux de ses élèves, qui passaient pour les plus distingués,

--------------

1 « Indignatus autem respondi non esse meæ consuetudinis per usurn pro- fieere, sed per ingenium. » Hist. Calauiit. ni ; Pair. lut. t, crxxviii, col. 125. 

==========================================


p146 PONTIFICAT DU B. PASCAL II (1099 1118).


Albéric de Rheims el Lotulphe de Novare, étaient les plus acharnés contre moi. Ils poussèrent notre vieux maître à m’interdire impudemment le droit de poursuivre l’enseignement commencé. Les écoliers ayant appris cette défense furent pour la plupart saisis d’une profonde indignation. Une si noire jalousie les révoltait ; mais, au lieu de me porter atteinte, la persécution augmentait de jour en jour mon influence et ma gloire. Je revins à Paris et j’obtins enfin cette chaire qui m’était destinée. Mon premier soin fut de continuer sur un plus vaste théâtre l’explication d’Ezéchiel. Elle conquit tous les suffrages à tel point qu’on ne jugeait pas ma science théologique inférieure à celle que j’avais déployée dans la philosophie. En les menant de front dans mon école, j’y voyais affluer l’argent et redoubler l’enthousiasme1». L’amour de la renommée n’est donc pas la seule passion qui remuait l’âme d’Abailard. Il en est encore une autre dont l’action interviendra d’une manière bien plus terrible dans la marche de sa destinée. Ecoutons-le en raconter lui-même les péripéties, autant du moins que la pudeur nous permettra d’écouter son langage. « Il y avait dans la cité de Paris une jeune fille du nom d’Héloïse, nièce d’un chanoine nommé Fulbert, qui, plein d’affection pour elle, n’avait rien négligé pour son éducation. Elle n’était pas la dernière par sa beauté ; mais elle était incontestablemenl la première par l’étendue de son savoir. Autant le culte des lettres, dans le vrai sens du mot, est rare chez les femmes, autant celle-ci brillait et se recommandait par une telle distinction ; elle était devenue célèbre dans tout le royaume. Considérant les attraits et les avantages qu’elle réunissait, je résolus en moi-même de gagner son amour, et je fus persuadé qu'il me serait très-facile d’y parvenir. » Est-il possible de pousser plus loin la présomption et la suffisance? On ne le penserait pas. Écoutons encore : « Possédant une incomparable renommée. ayant toutes les grâces de la jeunesse, beau comme nul autre ne l’était, je ne craignais pas qu’une femme à laquelle je daignerais accorder un regard, repoussât mes avances2; et cette enfant---------------------

1. Quanta mihi île pecuuia lucra, quantam gloriam... » Ibid. col. 125.

2. Tanti tune nominis eram, etjuventutis et fonnæ gratia præeminebam, ut

=========================================


p147 CHAP. II. ABAILARD, SES ÉGAREMENTS ET SES ERREURS. 


serait moins en état de me résister, à cause de ses goûts littéraires, qui me facilitaient les moyens d’arriver à son cœur et de la retenir ensuite dans mes chaînes. Absorbé donc par ce désir, je cherchai l’occasion de nouer avec elle, sous un prétexte spécieux, des relations familières et quotidiennes; le succès était alors assuré. Par l’intermédiaire de quelques amis, je fis mes démarches auprès de son oncle, en vue d’obtenir, n’importe la dépense, qu’il me reçût dans sa maison, voisine de notre école. La raison mise en avant était que la préoccupation des affaires domestiques nuisait essentiellement à mes travaux intellectuels. Cet homme étant très-avare s’empressa de souscrire à cet arrangement. Il y voyait de plus un secours inespéré pour les études de sa nièce ; à cet égard, son ambition ne connaissait pas de bornes. C’est lui dès lors qui me sollicita, dépassant toutes mes espérances et favorisant mes intimes projets. Ma réputation jusque-là sans tache éloignait tout soupçon de son esprit. Il confiait sa nièce à ma direction sans aucune réserve, avec le droit de la corriger sévèrement, quand elle se montrait négligente1. Je ne demeurai pas moins stupéfait de sa simplicité que s’il eût conduit une tendre et jeune brebis à la gueule d’un loup famélique. » Le lecteur aura sans doute éprouvé la même stupéfaction en présence de ces cyniques aveux. Tel n’est pas l’Abailard qu'on a vu dans les livres en renom depuis tantôt deux siècles. Nous en avons lu beaucoup; pas un qui ne laisse entendre ou ne dise expressément que le philosophe théologien vint habiter sans intention coupable la maison de Fulbert, que la rencontre d’Héloïse et les leçons qu’il lui donna furent l’occasion de sa chute, le piège accidentel où tomba sa vertu. On se demande si les auteurs ont jamais ouvert l’histoire écrite par lui-même. L’intention, lui ne la dissimule pas ; la préméditation est flagrante : Il a tout préparé de longue main, il a tout combiné d’avance ; il a des complaisants et des entremetteurs, il emploie la ruse et le mensonge, il exploite l’ambition et la cupidité d’un

------------------

quameumque fæminaruïu nostro dignarer amore, nullam vererer repulsam. » Ibid. col. 127.

1. Il va jusqu’à déclarer qu’il la battait, et que ce n’était là qu’un prétexte.

========================================


p148 PONTIFICAT nu b. pascal ii (1099-1118).


vieillard, en supposant même qu’il ne le calomnie pas après coup ; il abuse dans tous les cas de son imprudence, pour lui ravir son honneur et perdre sa pupille. Ajoutons qu’Abailard était entré dans sa quarantième année et qu’Héloïse avait à peine la moitié de son. âge. Si ces données déflorent le reman et ruinent une abjecte superstition 1, c’est à l’histoire qu’il faut uniquement s’en prendre.


   66. Au point où nous sommes parvenus, traduire n’est plus chose possible ; la prudence nous l’interdit, le dégoût nous en empêche ; et pour d’autres raisons, force nous est d’abréger. Il n’a pas entièrement secoué son ivresse, celui qui raconte ainsi ses honteux égarements. Quand l’orgueil de la science eut échoué dans les passions de l’ignominie, selon l’éternelle loi formulée par l’Apôtre2, la dégradation réagit sur l’enseignement. Le maître n’était plus le même : son air trahissait l'énervement et l’ennui ; les pénibles efforts de la mémoire remplaçaient les élans spontanés de l'inspiration ; la parole tombait sur l’auditoire languissante et décolorée. Cet auditoire avait acquis des proportions étonnantes; il comprenait des jeunes gens appartenant à toutes les contrées de l’Europe occidentale. Paris grandissait avec ce concours, moins encore par l’accroissement de sa population que par son éclat aux yeux des nations étrangères. Toutes lui payaient tribut, et le tribut le plus honorable ; toutes dans un sens relevaient de son autorité ; Rome elle-même envoyait ses enfants à cette nouvelle Athènes, ceux qui devaient occuper dans la suite les postes les plus éminents. Un futur pape, dix-neuf cardinaux, cinquante évêques, sans compter les personnages d’un moindre rang, mais plusieurs d’une haute importance, étaient passés par l’école d’Abailard3.

--------------------------

1. Nous demandons pardon du blasphème que nous allons citer ; mais faut-il encore qu’on n’ignore pas de quelles idées est nourrie la génération présente : « Les enfants des disciples de Rousseau viennent en pèlerinage au monument de la grande sainte de l’amour, et chaque printemps voit des mains pieuses renouveler les couronnes de fleurs sur la tombe... « Henri Martin, Hist. de France. 2. ut, p. 317.

2. Rom. î, 21-2G.

3. Le pape est Célestin II. Parmi les disciples ou les auditeurs d’Abailard, il

=========================================


p149  CHAP. II. — ABAILARD, SES ÉGAREMENTS ET SES ERREURS. 


L’écho de ses doctrines descendait dans les rues, pénétrait dans les maisons ; le peuple raisonnait sur les mystères. Son nom retentissait partout. De sa chaire il avait presque fait une tribune. A l’admiration dont la capitale l’entourait, comme d’une atmosphère radieuse ou d'un enivrant parfum, se mêlait une vague aspiration de fierté patriotique ; on y sent également percer l’humeur frondeuse et l’esprit indépendant de la bourgeoisie parisienne. Ce qui la flattait surtout, ce qui fascinait les élèves, c’est l’attitude du professeur vis-à-vis des anciens maîtres et contre leur autorité. La liberté de son langage, la témérité de ses idées, l’imprévu de ses paradoxes constituaient la majeure partie de son succès ; l’autre revenait à ses facultés réelles et séduisantes. Il possédait éminemment les qualités extérieures de l’orateur, celles qui remuent les masses, la beauté plastique des traits, la distinction personnelle, le charme de l’élocution, la puissance de la voix, la magie du regard et du geste. Le contraste n’en fut que plus frappant, lorsque tous ces avantages parurent subir une éclipse. On en devina bientôt, ou mieux on en sut parfaitement la cause. Qui pouvait l’ignorer? Au lieu de brillantes thèses, exposées en latin, les écoliers eurent à copier des chansons érotiques, des lais d’amour en langue vulgaire. Sur un pareil sujet, ce que devait être la poésie, on le comprend assez par la prose ; et cependant elle était chantée dans tout Paris d’abord, pour aller ensuite jusqu’au fond des provinces et passer même à l'étranger. Quel en était le mérite, nul depuis longtemps ne le sait, puisqu’il n’en reste pas une strophe, un vers, un hémistiche. Cela n’empêche pas qu’Abailard ne soit proclamé le nival des premiers trouvères, bien plus, l’un des créateurs de la langue française1. Pour nous, de son évolution jaillit une toute autre pensée : Voilà les exemples et les leçons que donnait à ses

-----------------------

est juste de mentionner Pierre de Navarre, si connu depuis sous le nom de Pierre Lombard, le futur auteur du Livre des Sentences, qui doit occuper une si large place dans l’enseignement de la théologie. Un ami du maître, Foulques de Deuil, énumère avec complaisance les pays étrangers et les diverses provinces d’où les élèves accouraient à Paris pour suivre ses leçons.

  1. 1. Henri Martin, Hist, de France, t. III, p. 316.

==========================================


p150 PONTIFICAT DU B. PASCAL II (10ÜÜ-1118).


nombreux disciples le fameux dialecticien, le maître en théologie, le scrutateur des choses divines ! Ce n’est pas lui qui pouvait en amoindrir les conséquences et la portée. Le dernier qui reconnut l’existence du scandale fut naturellement celui que le scandale touchait de plus près. II refusait de croire à tant de scélératesse et de perfidie ; mais, quand il fut obligé de se rendre à l’évidence, son indignation égala sa douleur. Fulbert jeta l’infâme séducteur hors de sa demeure, qui devint une prison pour la malheureuse fille séduite. Encore cette prison fut-elle mal gardée; une nuit, pendant une courte absence du chanoine, sa nièce disparut. Abailard la conduisit en Bretagne, chez une de ses sœurs, où la triste héroïne mit au monde un enfant, auquel elle donna le singulier nom d’Astrolabe, et qui ne tarda pas à mourir. Le père, de retour à Paris, vivait dans des transes continuelles. Ce n’est pas le remords, c’est la peur qui le consume. N’y tenant plus, il va se prosterner devant le prêtre qu’il a si cruellement outragé, implore sa miséricorde et se soumet à toutes les réparations qui lui seront imposées ; il épousera sa nièce, pourvu que le mariage reste secret. Fulbert accepte, et sur- le-champ Abailard revient dans sa patrie pour en ramener Héloïse, qui ne veut pas entendre parler d’une telle solution. Cette femme n’existe plus en elle-même ; ni son honneur, ni sa famille, ni sa vertu, je le dis sur de bonnes preuves, ne lui sont rien ; elle a tout abdiqué pour l’égoïste vaniteux dont elle est la victime1. Par un long et savant discours, une sorte d’apothéose, à grand renfort de citations, les unes puisées dans Pythagore, Cicéron et Sénèque, les autres dans S. Paul, S. Jérôme et S. Augustin, elle s’efforce de le détourner de ce mariage, qui serait l’indissoluble entrave d’un aussi sublime génie, une perte irréparable que la philosophie ne lui pardonnerait pas, ni l’Eglise catholique, ose-t-elle ajouter, Héloïse en fut pour les frais de son éloquence ; la peur parla plus haut. Le grand homme désirait avant tout une vie

---------------------

1 Cette abdication de tout honneur et de toute conscience aura son monument : une lettre écrite par Héloïse, après bien des années de profession religieuse, quand elle était Abbesse du Paraclet.

========================================


p151 CHAP. II. — AU.vlLÀRD, SES ÉGAREMENTS ET SES ERREURS. Loi


douce et paisible. Il fallut se résigner et recevoir la bénédiction nuptiale.

© Robert Hivon 2014     twitter: @hivonphilo     skype: robert.hivon  Facebook et Google+: Robert Hivon