Espagne 14

Darras tome 32 p. 280

 

13. Ferdinand le Catholique avait pour conseiller et pour ministre d'Etat le célèbre cardinal François Ximénès de Cisnéros. Né dans la Castille en 1436 dans une humble condition, — son père

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1.   Bubchabd. Diur. anno 1504.

2. jdi. 1. XIX, Bull. secr. pag. 137.
3.
Bohacurs. Diar.

4.  Jul. 1. III, Brev. pag. 230. — Bokacurs. Diar. Guicc. vi. — Mabiax. ixviii, 14. — Paris, e Gress. Diar. tout. I, pag. 407.

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était receveur des décimes — François Ximénès par ses seuls mé­rites s'était élevé graduellement au faîte de la considération. De­venu, dans la première phase de sa vie, grand vicaire de Pierre Gonzalès de Mendoca, archevêque de Séville et plus tard de Tolède plus connu sous le nom de cardinal d'Espagne, il avait activement secondé ce grand prélat dans les importants services qu'il rendit à Ferdinand et à Isabelle pendant la guerre contre les Maures de Grenade, comme aussi pour la fondation du magnifique collège de Sainte Croix à Valladolid et de l'hôpital de Tolède. Néanmoins, à l'âge, de 50 ans, il quitta sa position auprès du cardinal d'Espagne pour entrer chez les Franciscains. Il devint en peu de temps un des hommes marquants de cet ordre, comme professeur de droit à Salamanque et comme prédicateur, plaida devant les tribunaux ec­clésiastiques à Rome, fut nommé en 1492, à son retour en Espagne, confesseur de la reine Isabelle, devint deux ans après provincial des Franciscains, puis en 1495 fut le successeur de Mendoca à l'ar­chevêché de Tolède. Ce poste était le plus considérable de l'Espa­gne ; les titulaires étaient depuis quatre siècles les conseillers et les guides de la couronne de Castille ; il fallut des lettres du Pape pour le décider à l'accepter. Dès lors, Isabelle lui confia l'ad­ministration de la Caslille, que Ferdinand lui conserva après la mort de cette princesse, en le nommant en outre grand inquisi­teur. Il lui fit donner plus tard le chapeau de cardinal. « C'était, » disent ses biographes, « un homme d'un caractère austère, d'une grande sévérité, mais juste ; il avait un courage à toute épreuve, une connaissance profonde des hommes et des choses de son pays, l'esprit le plus vaste, le dévouement le plus sincère à ses maîtres.» Un lettré d'ailleurs, qui fit beaucoup pour les lettres et publia bien­tôt à ses frais une magnifique bible, dite la Polyglotte d’Alcala de Hénarès ; il dota cette ville d'une université comparable à celle de Salamanque et qui devait l'égaler. 1

 

14. Ximénès sentait que les Maures de Grenade, quoique soumis, saisiraient toutes les occasions de se révolter contre les rois catho-    

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1Gomes. de reb. gest, tard. Ximen. passim.       Esjxynoli.

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liques : on ne pouvait pas espérer qu'il n'y eût aucune tentative de relèvement de la part d'un Etat qui n'avait pas compté moins de trois millions d'habitants, qui pendant plusieurs siècles avait eu la plus haute prospérité par l'agriculture et surtout par l'industrie, dont les soieries et les étoffes étaient encore les premières du monde. Il voulait conjurer ce réveil de la nation vaincue, en lui ôtant tout espoir de secours de ses coreligionnaires, qui possédaient le nord de l'Afrique. De là ses instances de toutes les heures pour obtenir de Ferdinand des expéditions contre le Maghreb1. Il fut enfin décidé qu'on s'emparerait de Mers-el-Kébir, qui est le port d'Oran. Mers-el-Kébir, dont le nom signifie « le grand port, » était aux yeux des Maures la position la plus importante du littoral africain, comme Alméria, c'est-à-dire « le port, » avait été pour eux la position la plus importante du littoral européen dans l'ouest. A vouloir sérieusement couvrir Alméria et Grenade, il fallait pren­dre Mers-el-Kébir. Une flotte de six trirèmes, accompagnée de plusieurs autres navires grands et petits, partit avec cinq mille hommes. Don Diègue Fernand de Cordoue, capitaine de la garde du roi, avait le commandement supérieur de l'expédition ; la con­duite de la flotte était confiée à Raymond de Cardone. Le départ eut lieu de Malaga dans les derniers jours du mois d'août 1505. Le trois des ides de septembre, malgré la tempête, on était aux abords de Mers-el-Kébir. L'entrée du port se trouvait défendue par une redoute hérissée de canons. La côte est fort irrégulière, à dents de scie entre des criques où le fond manque ; le temps était mauvais, la mer grosse ; plus de trois mille Maures étaient là pour s'opposer au débarquement. Emporté par un courage qui ne sait pas atten­dre, un chevalier, Pedro Lopez de Zagala, s'élance et gagne la terre ferme. Toute l'armée le suit. Le combat s'engage ; les Maures sont rejetés sur Oran, laissant dans Mers-el-Kébir une garnison de quatre cents hommes. Elle tient trois jours, perd son comman­dant, voit les feux de ses batteries éteints par les ravages 2 des ca-

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1 « Non discedebat a Catholici régis latere... Régi crebris  sermonibus sua-dere institit ut id Africain arma verteret. » Mariau. iivhi, 15. 2. Marian. ubi supra.

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nons espagnols, et finit par rendre la place pour obtenir la vie.

 

15. Cette descente victorieuse des Espagnols sur la côte Barbaresque coïncidait avec les progrès des armes portugaises dans les Indes. Pris entre deux  feux, pour ainsi dire, Kansou, sultan d'Egypte,  envoya au Pape, avec des lettres menaçantes, le frère mineur qui avait la garde de la montagne de Sion. La réponse des deux rois et de Jules II, pleine de fermeté, de mesure et   d'éléva­tion fît comprendre au sultan que ses menaces n'inspiraient aucune crainte1. La malencontreuse intervention de l'Egyptien  ne fit  que stimuler le  zèle  de Ximénès :  il conçut le projet de former une ligue et de tenter un suprême effort pour la délivrance  du  Saint-Sépulcre. Gémissant sur la tiédeur des autres puissances catholi­ques, il provoqua dans ce but la triple alliance de l'Angleterre, de l'Espagne et du Portugal ; il obtint en outre de  Philippe d'Autri­che, mari de Jeanne la Folle,  l'engagement  de  verser entre les mains du roi d'Angleterre une forte somme qui serait affectée aux dépenses  de l'expédition. Jules II chargea du recouvrement  de ce subside l'évêque de Léon, celui de Salamanque, et l'administrateur du diocèse d'Utrecht, qui sera pape dans la suite sous le nom d'Adrien VI2. Malheureusement, des  complications politiques  inattendues  em­pêchèrent l'exécution de l'entreprise projetée par Ximénès pour la délivrance de Jérusalem. La pensée, disons mieux,   l'espoir de la Croisade s'éteignait en même temps dans une âme plus vaste, si­non  plus  élevée, sur un autre point de l'Espagne catholique. On ne saurait avoir oublié qu'en  se  proposant la découverte d'un monde, Christophe Colomb avait eu pour but ultérieur la conquête ou le rachat de la Terre-Sainte. Après douze ans d'incomparables succès et de revers incomparables,  il venait de rentrer dans sa pa­trie d'adoption. Huit fois il avait franchi   l'Atlantique,  où  nul homme ne s'était jamais aventuré. Au retour de  son troisième voyage, il portait des fers, seule récompense à la hauteur du génie

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1. EURR03. VIII, 2.

2.Osok. it. Gomes, de reb. gest. Ximen. card. m. Waoinc. tom. VIII, anno 1506, num. 73, ex scrinio Complutensi. — Jul. Bullar. secret, xcix, pag. 242.

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p284 PONTIFICAT DE  JULES  II  (1503-1543).

 

chrétien, n'était l'ingratitude ! Et maintenant il revenait pour épuiser la coupe amère, dénué de tout, jouet d'une politique astucieuse et rapace, brisé par les déceptions et les infirmités, ayant irrémé­diablement perdu la glorieuse rançon du Saint-Sépulcre ! Il allait affluer en d'autres mains et pour une autre destination, cet or dont il avait ouvert la source. La garantie du droit et le souffle de l'ins­piration semblaient avoir disparu le 29 novembre 1504, avec cet esprit supérieur nommé la Grande Isabelle. Le 20 mai 1506 achè­vera de mourir, dans une chambre d'auberge, celui qui fut Christo­phe Colomb !

 

   16. Le 7 septembre 1505, la mort priva le Sacré-Collège d'un de ses membres les plus éminents, Raymond, évêque de Gurk en Carinthie. cardinal-prêtre du litre de Sainte Marie-Neuve. Il succom­bait aux fatigues de sa glorieuse légation de trois ans en Suède, en Danemark et dans le nord de l'Allemagne. Ces trois années de tra­vaux apostoliques avaient eu pour résultat la cessation de la guerre désastreuse que faisaient les Etats Scandinaves à la ville de Lubeck, capitale de cette ligue hanséatique naguère si florissante, qui comp­tait, au moment de sa plus grande prospérité, jusqu'à quatre-vingt villes du littoral, depuis l'opulente et puissante Véliki-Novogorod jusqu'à Naples la belle, et dont la découverte récente de l'Améri­que et l'extension du commerce maritime précipitaient la dissolu­tion1. Cette guerre de Lubeck contre les Danois avait menacé tout le bassin de la Baltique d'une conflagration générale. Le cardinal de Gurk fut enseveli à Viterbe. Tous les auteurs contemporains font le plus grand éloge de ses rares qualités de diplomate, de son ca­ractère intègre, de la pureté de ses mœurs2. Déjà en 1503 l'Eglise avait eu à pleurer la perte irréparable du célèbre cardinal Pierre d'Aubusson, grand-maître des chevaliers de Rhodes, que ses ex­ploits et ses victoires contre les Turcs avaient fait surnommer le « Bouclier de la Chrétienté, » après qu'il eut soutenu ce fameux siège de 1480 auquel Mahomet II employa plus de cent mille hommes, et que ses troupes décimées furent obligées  de lever en

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1. Kbantz.   Wandal.  xiv,  30,  3i. — Magsus,  Ilist.  Goih. et  Suev.  xxiii. — Tbitheh. Chron. Spanheim. ann. 1505.

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toute hâte. Sur la fin de sa vie, d'Aubusson devait commander une nouvelle croisade contre les Ottomans; mais l'entreprise ne s'exé­cuta pas. Il avait eu pour successeur à la grande maîtrise de Rho­des Aymeri d'Amboise, frère ainé du cardinal premier ministre de Louis XII ; ce prince lui avait fait don en cette circonstance de la parcelle de la vraie Croix et de l'épée avec lesquelles saint Louis fit son expédition de Syrie1. Ces deux vides faits par la mort dans le Sacré-Collège avaient été d'autant plus sensibles à Jules II qu'il perdait dans ces deux grands hommes deux auxiliaires entièrement dévoués à sa personne. Les autres anciens cardinaux étaient en gé­néral sourdement réfractaires à sa direction ; quelques-uns même nourrissaient des sentiments hostiles.

© Robert Hivon 2014     twitter: @hivonphilo     skype: robert.hivon  Facebook et Google+: Robert Hivon