Arius (St Liberius) 19

Darras tome 9 p. 512


   41. Ici s'arrête le récit des Gesta Liberii. La grande victoire dont Constance s'attribuait le mérite venait d'être remportée par le César Julien sur les Allemands, les Saxons et les Francs combinés, à la fameuse bataille d’Argentoratum (Strasbourg). Constance était à plus de quarante journées de marche du lieu du combat. Ce qui ne l'empêcha point d'expédier à toutes les cités de l'empire des messagers couronnés de fleurs lesquels annonçaient partout sur leur passage le grand triomphe de l'empereur. Ils lisaient des édits pompeux où Constance se représentait rangeant l'armée en bataille, combattant à la première ligne d'attaque, faisant prisonnier de sa main le roi franc Chnodomarius. Ces exploits avaient été réellement accomplis par Julien ; mais le public n'avait pas besoin de le savoir. Ce fut donc pour Constance l'occasion d'un retour triomphal. Il se hâta de revenir à Mediolanum. On lui dressa des arcs de triomphe ; on couvrit son char de lauriers ; les courtisans ariens lui décernèrent à l'unanimité le titre de Victor, et ils affectaient de donner au César Julien, comme fiche de consolation, le diminutif ironique de Victorinus. Après un tel succès, Constance se crut le droit de porter impunément la main sur un évêque de Rome. Il écrivit à Leontius, préfet de cette métropole, d'avoir à lui expédier sous bonne garde le rebelle Liberius. Cet ordre faillit occasionner une émeute. La catacombe où demeurait le saint pontife était entourée d'une population entière qui veillait sur le proscrit, prête à se faire massacrer pour le défendre. Leontius pris le parti de faire enlever pendant la nuit l'auguste vieillard et l'envoya à Mediolanum.

 

  42.  Saint Athanase nous a conservé le dialogue qui s'établit entre le tyran et le pontife opprimé. «Vous êtes comme moi le serviteur du Christ, dit Constance ; vous êtes évêque de Rome; J'ai voulu avoir avec vous cet entretien, pour vous déterminer à

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1. Gesta Liberii Papa, n" 2-9; Pair. lat.,tota. VIII, col. 1389-1393.

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lancer l'anathême contre Athanase, dont la sacrilège rébellion et l'impiété sont maintenant conspuées par tout l'univers. — Auguste empereur, dit Liberius, les jugements ecclésiastiques ne se décident point par des coups d'état. Ils sont soumis à des règles fixes et invariables. Si vous avez à vous plaindre d'Athanase, laissez-nous réunir un concile œcuménique où ce patriarche sera jugé selon les saints canons. S'il est reconnu coupable, nous prononcerons contre lui la sentence. Mais il ne nous est point permis de condamner qui que ce soit sans jugement préalable. — Tout l'univers connaît sa fourberie et ses crimes ! reprit l'empereur. — Il est vrai, répondit Liberius, que certains évêques ont souscrit entre vos mains l'acte de condamnation du patriarche. Mais veuillez remarquer que ces évêques n'ont point entendu l'accusé; qu'ils n'ont pas été personnellement témoins des faits qu'on lui reproche. Leur signature est donc uniquement le fait de la peur, de la complaisance, ou de l'ambition. — Qu'entendez-vous par là? s'écria Constance. — J'entends, dit Liberius, qu'il s'est trouvé des évêques qui, préférant vos bonnes grâces à la gloire de Dieu, ont consenti à condamner un innocent sans l'entendre, sans le juger, sans le connaître. — Quoi ! dit l'empereur, est-ce qu'Athanase n'assistait pas en personne au concile de Tyr, où il a été unanimement condamné? — Non, répondit l'évêque de Rome, Athanase n'était plus à Tyr lorsque cette inique sentence fut portée. Ses ennemis avaient attendu son départ pour extorquer cette injuste condamnation. — L'eunuque favori, Eusèbe, qui assistait à l'entretien, voyant faiblir son maître, vint à son secours et dit : Le concile de Nicée a déclaré Athanase hérétique. —Cette interpellation était tellement absurde que Liberius dédaigna d'y répondre. Sans relever le grossier anachronisme de l'eunuque, l'évêque de Rome reprit : Athanase ne fut condamné à Tyr que sur le rapport des six évêques envoyés dans la province de Maréolide pour informer du fait reproché au patriarche, c'est-à-dire d'avoir brisé les vases sacrés pendant qu'Ischyras offrait le saint sacrifice. Or, trois de ces députés vivent encore. Ce sont Maris, Valens et Ursace. Ils ont attesté depuis, par un acte sous-

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crit de leur main, que leur déposition avait été fausse ; ils ont protesté qu'il n'y avait jamais eu de profanation commise chez Ischyras, lequel n'était point prêtre et n'avait par conséquent pas de vases sacrés à sa disposition. Nous conservons dans les archives de l'église romaine cette rétractation. Et maintenant, auguste empereur, qui croirez-vous d'Ursace et Valens rétractant leur déposition, ou d'Ursace et Valens la maintenant? — Epictète, évêque arien de Centumcellœ (Civita-Vecchia), comprit que l'objection du pape était embarrassante; il intervint dans la discussion par une grossière injure. Ce n'est plus la cause de la foi que soutient Liberius, s'écria-t-il. Auguste empereur, il ne s'agit point ici des canons ecclésiastiques; ce traître voudrait se ménager, près des sénateurs romains, l'avantage de dire qu'il a réduit Votre Majesté au silence! —Liberius ne répondit point à cette insulte. L'empereur eut le temps de se remettre et demanda au pape : Vous croyez-vous donc assez puissant dans le monde pour soutenir seul un impie que tout l'univers condamne ? — Quand même je serais seul, dit Liberius, la cause de la foi ne saurait périr. Il y eut autrefois trois jeunes Hébreux qui résistèrent au plus puissant des monarques. — L'entendez-vous? s'écria l'eunuque Eusèbe. Il compare notre très-religieux empereur à Nabuchodonosor! — Non, répondit Liberius, c'est toi qui condamnes un innocent que nous n'avons pas jugé! Pour moi, je demande qu'on souscrive d'abord le symbole de foi du grand concile de Nicée, qu'on rappelle sur leurs sièges les évêques exilés. Ensuite. si l'on a des plaintes à formuler, des accusations à produire, que tous en un concile oecuménique se rassemblent à Alexandrie ; là, accusé et accusateurs seront en présence, et l'on jugera. — Ainsi, dit Epictète, il faudra tripler les relais de poste pour le transport des évêques ! — Liberius répondit : Les affaires de l'Église ne regardent point celles de l'État; gardez vos relais de poste. Les évêques sauront bien sans eux se rendre au concile. — Constance reprit : Mais enfin on ne peut remettre sans cesse en question les mêmes sujets. Alhanase est condamné par l'immense majorité de ses collègues; vous êtes le seul qui osiez revendiquer l'amitié de

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cet impie ! — Auguste empereur, répondit Liberius, c'est la première fois que j'entends un juge parler ainsi d'un absent, dont la cause n'a pas même été instruite et qui ne fut jamais régulièrement condamné. — Enfin, répliqua Constance, il est mon ennemi personnel. Le meurtre de Constantin, l'assassinat de Constant, n'ont pu assouvir la haine qu'il porte à ma dynastie. Tant que vécut mon second frère Constant, il n'a cessé d'envenimer son esprit contre moi. Je le déclare, j'attache bien moins de prix à mes victoires contre Magnence, Silvanus et les barbares, qu'à la pensée de voir enfin Athanase expulsé du gouvernement de l'Eglise ! — Empereur, dit Liberius, prenez garde que vos ressentiments sont des questions personnelles, et n'attendez pas que la main des évêques devienne l'instrument de vos vengeances particulières. Les ministres de Jésus-Christ n'ont d'autres fonctions que de sanctifier et de bénir. S'il vous plaît de revenir à des pensées plus justes et plus sages, faites rappeler les évêques injustement exilés ; maintenez les décisions dogmatiques de Nicée. Plus tard on prendra les mesures nécessaires pour la pacification de l'Église. Mais évitez surtout de condamner un évêque dont l'innocence est connue du monde entier. — Rien de tout cela, dit l'empereur. Si vous voulez retourner à Rome, commencez par souscrire ce que tous les autres évêques ont signé. Adhérez à l'acte de paix universelle. A cette condition seulement je vous renverrai sur votre siège épiscopal. — Liberius répondit: J'ai déjà fait mes adieux à mes frères et à mon clergé; je préfère les lois de l'Église à la résidence de Rome. — Soit, dit l'empereur, je vous donne trois jours pour y réfléchir. D'ici là, vous aurez à souscrire la condamnation d'Athanase ou à choisir le lieu de votre exil. — Trois jours ou trois mois ne changeront rien à mes sentiments, dit Liberius. Reléguez-moi où vous voudrez! »

 

42. « Deux jours après, l'empereur manda de nouveau Liberius à son audience. Il le trouva inflexible et le fit transporter à Bérée, petite ville de la Thrace. Au sortir du palais, un officier remit au pape cinq cents solidi, que l'empereur lui faisait offrir pour sa dépense. Reportez cet or à Constance, dit le pontife; il en a besoin pour la solde de ses légions ! — L'impératrice Eusebia lui envoya

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une pareille somme. Si les troupes n'ont pas besoin de cet or, dit Liberius, allez le remettre à Epictète et à Auxence : ceux-là ne le refuseront pas ! — Enfin, l'eunuque favori, Eusèbe, vint en personne faire les mêmes offres. Liberius lui dit : Quoi ! vous avez spolié toutes les églises de l'univers et vous venez me faire l'aumône comme à l'un des complices vos subalternes ! Allez d'abord vous faire chrétien.

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CHAPITRE   VII.

 

SOMMAIRE.

 

PONTIFICAT DE SAINT FÉLIX II (10 Mars 358-21 Décembre 3S9).

 

§   I.   QUESTION   DE LÉGITIMITÉ PONTIFICALE.

 

1. Notice de saint Félix II d'après le Liber Pontificalis. — 2. Problème historique du pontificat de saint Félix, au point de vue de sa légitimité. Découverte du tombeau de saint Félix. — 3. Altération des documents historiques par les Ariens.

 

§ II.   SYNCHRONISME.

 

4. Le César Julien à Lutèce. Hiver de 357. Popularité de Julien dans les Gaules. — 5. Entrée triomphale de Constance à Rome. Le sénateur Hormisdas. Privilèges des Vestales. Prêtres païens. — 6. Députation des dames romaines pour réclamer le pape Liberius. Émeute. Départ de Constance.

 

§ III.   CONCILES ARIENS.

 

1. Conciliabule et second formulaire de Sirmium. — 8. Caractère du second formulaire de Sirmium. L'arianisme précurseur de la réaction païenne de Julien l'Apostat. — 9. Prétendue prescription de l'hérésie arienne. Bossuet et le ministre protestant Basnage. —10. Conciles ariens d'Antiocbe et d'Ancyre. Le grand juge de la foi, Constance. Exil d'Eudoxius et d'Aetius,— 11. Projet de concile à Nicomédie. Destruction de cette ville par un tremblement de terre. — 12. Troisième formulaire de Sirmium. —13. Les sectes ariennes. — 14. Concile de Rimini. — 15. Concile de Séleucie.

 

§ IV.  DOCTEURS CATHOLIQUES.

 

16. Les douze livres de saint Hilaire, de Trinitate. — 17. Requête de saint Hilaire à l'empereur Constance. — 18. Retour de saint Hilaire â Poitiers. Saint Martin. Fondation à Ligugey du premier monastère connu dans les Gaules. — 19. Saint Phsebadius, évêque d'Agen. Son traité contra Arianos.— 20. Mort d'Osius de Cordoue. — 21. Saint Grégoire de Nazianze et saint Basile de Césarée. — 22. Saint Cyrille, évêque de Jérusalem. — 23. Saint Nersès patriarche de l'Arménie. — 24. Possession non interrompue du dogme catholique.

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§ V. PRÉTENDUE CHUTE DU PAPE LIBERIUS.

 

25. Témoignages de l'antiquité ecclésiastique relatifs à saint Liberius. Théodoret. — 25. Saint Athanase. —27. Rufin d'Aquilée. Socrate de Constantinople. — 28. Sozomène. — 29. Importance du témoignage de Sozomène.— 30. Tradition universelle. Martyrologes. Menées. — 31. Témoignage de Nicépbore Carliste. — 32. Texte de Bossuet dans la Defensio cleri Gallicani.—  33. Teste de Bossut dans sa Seconde instruction pastorale sur les promesses de l'Église. — 34. Appréciation du rôle de Bossuet dans cette controverse. — 35. Découverte par Mombritius et publication par Baluze des Acta S. Eusebii. Teste des Acta. — 36. Jugement de Bossuet sur les Acta Eusebii. — 37. Examen critique des Acta Eusebii. — 38. Les Acta Eusebii sont de fabrication arienne. — 39. Découverte de trois lettres attribuées à saint Liberius. Texte de la première. — 40. Texte de la seconde lettre de Liberius.- 41. Texte de la troisième lettre de Liberius. — 42. Les trois lettres attribuées à Liberius sont apocryphes. — 43. Découverte de l'archéologie mderne. Le sarcophage du IVe siècle au musée chrétien de Latran.

 

l. Question de Légitimité Pontificale.

 

I. « Félix, romain d'origine, eut pour père Anastase, dit le Liber Poniificalis. Il siégea un an et deux mois. Il dénonça publiquement Constance, fils de Constantin le Grand, comme hérétique. Il réclama énergiquement contre la rebaptisation de Constantin par Eusèbe de Nicomédie, dans le château impérial d'Achiron. L'empereur Constance, dans sa colère, donna l'ordre de le décapiter. Le pontife reçut ainsi la couronne du martyre. Félix, lorsqu'il n'était encore que simple prêtre, avait construit une basilique sur la voie Aurélia, à un mille de Rome. Il avait acheté de ses deniers le domaine qui l'entourait et donna le tout à l'Église. En une ordination tenue au mois de décembre, il imposa les mains à vingt et un prêtres, cinq diacres et dix-neuf évêques destinés à diverses provinces. Il souffrit le martyre dans la ville de Sora, avec un grand nombre de clercs et de fidèles. Son corps secrètement ramené, le III des ides de novembre (11 novembre 360), sous les murs de Rome et déposé près de la statue de Trajan, fut tansporté pendnt la nuit par Damase et les autres clercs dans la basilique érigée de son vivant par le pontife. Il y reçut la sépulture, le VII des calendes de décembre (20 novembre 360). Après lui le siège pontifical demeura vacant trente-neuf jours. »

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2. Les historiens ecclésiastiques nous ont conservé la physionomie réelle que présenta l'élection de Félix. A peine Liberius était-il sorti d'Italie que l'empereur faisait sacrer un pape à Rome par la faction arienne. L'évêque de Centumcellœ fut en cette circonstance l'organe des volontés impériales. Il fit tomber le choix sur Félix, archidiacre de l'Église romaine. Trois eunuques représentèrent l'assemblée du peuple; trois évêques, dont l'un était Acace de Gésarée, sacrèrent l'élu dans le palais de l'empereur. Les fidèles de Rome n'eurent aucune part à cette ordination irrégulière ; ils ne voulurent jamais entrer en communion avec lui et conservèrent tout leur attachement pour Liberius. L'antiquité rend toutefois à Félix ce témoignage qu'il maintint énergiquement la foi de Nicée, et qu'il fut irrépréhensible dans sa conduite, en dehors de ses liaisons avec le parti des Ariens. Voici les paroles mêmes de Théodoret : « Félix, qui avait été l'un des diacres de Liberius, conservait dans son intégrité le symbole catholique de Nicée. Seulement il communiquait librement avec la faction ennemie1.» Il n'est peut-être pas, dans les annales de l'Église, de controverse plus obscure, plus inextricable, que celle dont le pape saint Félix II a été l’objet. D'une part, toute l'antiquité s'accorde à inscrire son nom au catalogue des pontifes légitimes; de l'autre, les témoignages les plus authentiques nous le représentent comme la créature du parti arien ; enfin il est constant qu'il occupa le siège pontifical du vivant d'un pape exilé. Les renseignements à son sujet offrent donc les contradictions les plus étranges. Ainsi le Liber Pontificalis, à une page de distance, affirme que Félix acheva tranquillement ses jours dans son prœdiolum de la voie Aurélia2; puis il atteste que Félix fut décapité par ordre de Constance. Dans ce conflit d'assertions inconciliables, l'Église romaine, fidèle à la tradition, prit l'unique parti convenable à sa sagesse. Elle ne permit d'effacer le nom de Félix II, ni du catalogue des papes légitimes, ni des diptyques des saints. Vraisemblablement Liberius, en partant pour l'exil, en faisant au clergé et

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1.Théodore!, Hist. eccles., lib. Il, cap.  xiv.  — * Cf. chapitre précédent notice de saint Liberius d'après le Liber Ponti/icalis.

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au peuple de Rome des adieux qu'il croyait éternels, avait pourvu par une démission régulière à la possibilité d'une nouvelle élection. Une parole de la notice de Liberius autorise cette conjecture. On se rappelle en effet que le Liber Pontificalis avait dit précédemment : « Les prêtres de Rome, par le conseil de Liberius, se rassemblèrent et élurent à sa place le prêtre Félix, homme vénérable.» Congregantes se sacerdotes eum consilio Liberii ordinaverunt in ejus locum Felicem presbyterum, venerabilem virum. Il est vrai que la notice de Liberius d'où cette indication est tirée, renferme une foule d'inexactitudes notoires et même d'erreurs caractérisées. Mais ce détail particulier de l'assentiment donné d'avance par le pontife exilé et démissionnaire à une nouvelle élection n'a rien en soi que de très-vraisemblable, surtout si on le rapproche du mot authentique de Liberius à l'empereur Constance, dans l'entrevue de Milan : « Que m'importe le séjour de Rome, ou de toute autre ville. J'ai dit adieu au clergé et au peuple romain ; reléguez-moi où vous voudrez. » Enfin la tradition unanime venant corroborer cette conjecture, lui donne une valeur très-considérable. C'est donc avec raison que tous les auteurs catholiques, tels que Du Perron dans sa « Réponse au roi d'Angleterre », Bellarmin dans son «Apologie du pape Félix II,» Henschenius, dans la collection des Bollandistes, ont maintenu la légitimité de ce pontife. Mais la question de la sainteté personnelle de Félix était encore, s'il se peut, plus difficile à résoudre. Voici comment Baronius s'exprime à ce sujet : « Le mode d'élection auquel Félix dut le pontificat présente des irrégularités et des vices de forme incontestables. D'un autre côté, les récits contradictoires ne permettent pas de savoir avec certitude quel fut son genre de mort. Lorsque, par ordre de Grégoire XIII (1582), on s'occupa de la révision du Martyrologe romain, les savants chargés de ce travail discutèrent avec toutes les ressources de l'érudition la controverse dont la mémoire de Félix est l'objet. Il s'agissait de savoir si la mention de ce pape devait être, ou non, maintenue. Après une discussion longue et approfondie, je m'étais rangé à l'avis de la majorité qui demandait que ce nom fût rayé du Martyrologe. J'avais même composé un

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mémoire spécial que je communiquai à un certain nombre de savants romains et étrangers, lesquels trouvèrent mes raisons concluantes. Une découverte tellement inattendue qu'on ne peut s'empêcher de la considérer comme providentielle vint nous détromper tous. Le bruit s'était répandu que le sol de l'église des saints martyrs Cosme et Damien, située presque sur l'emplacement de l'ancien temple de la Paix, au Forum, renfermait un trésor enfoui. Quelques individus, guidés par une cupidité sacrilège, pénétrèrent la nuit dans la basilique et y pratiquèrent une fouille sous l'autel de la nef latérale de droite, au lieu qui leur avait été indiqué comme renfermant le prétendu trésor. Ils trouvèrent un bisomum 1 de marbre, dans l'un des côtés duquel reposaient les reliques des saints martyrs Marc, Marcellin et Tranquillinus; dans l'autre le corps du pape saint Félix, avec cette inscription gravée à l'intérieur du sarcophage :

 

CORPUS  S.   FELICIS   PAPAE

 

ET  MARTYRIS   QVI   DAMNAVIT

 

CONSTANTIVM.

 

« Corps de saint Félix, pape et martyr, qui prononça la condamnation de Constance. Cette découverte eut lieu le jour même de la fête de saint Félix, le IV des calendes d'août (29 juillet 1S82), dans le moment précis où la commission du Martyrologe allait proscrire cette illustre mémoire. Il semblait que le pontife des anciens âges ressuscitât pour plaider lui-même sa cause. Je jetai la plume que le zèle de la vérité m'avait fait prendre d'abord avec plus de témérité que de bonheur, m'estimant d'ailleurs fort heureux d'être vaincu par Félix. Ce fut pour moi une véritable joie de céder la palme au cardinal Julius Sanctorius, qui s'était constitué dans notre commission le défenseur de Félix. Il me parut que je triomphais de mon éminent adversaire et ami, puisque la vérité était victorieuse entre nous deux 2. »

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1. On appelle ainsi les sarcophages taillés pour recevoir deux corps séparés entre eux par une paroi médiane.

2.Baron., Annal, eccles., ann. 337, n° 42.

© Robert Hivon 2014     twitter: @hivonphilo     skype: robert.hivon  Facebook et Google+: Robert Hivon