Charlemagne 20bis

Darras tome 18 p. 12

 

   L’importance que Charlemagne attachait à la fondation des monastères dans toute l’Europe se révèle dans ces instructions données à Angilbert. Il nous reste une autre épître du grand roi, écrite vers la même époque et qui reflète la même préoccupation. La voici : « Charles, par la grâce de Dieu, roi des Francs et patrice des Romains, à Manassès, abbé du monastère de Flavigny, salut.— Béni soit le nom du Seigneur que le zèle et la pieuse vie de vos religieux font glorifier par les peuples. Nous accueillons volontiers la requête que m’a transmise de votre part l’évêque d’Orléans Théodulfe et nous vous autorisons à construire un nouveau monastère de votre ordre à Corbinniacum (Corbigny), en stipulant cette condition formelle que les religieux que vous y enverrez se tien-

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1. Nous avons dit précédemment que tel était le surnom donné par l’Académie palatine à Angilbert.

2. Carol. Magn., Episl, ix ; Pair, lai., torn. XCYIII, col. 909.

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p13 CHAP. I.— AMBASSADE d’ANGILBEBT A ROME.


dront en relations fréquentes avec vous et retourneront souvent se retremper sous votre direction dans l’esprit de leur vocation sainte. Vous serez libre de leur imposer un cens annuel si vous le jugez à propos, quant à moi, je les exempte, par amour pour vous, de toute redevance au fisc royal, ainsi que je l’ai fait déjà pour Flavigny. Je vous envoie une châsse d'argent qui renferme des reliques provenant du Saint-Sépulcre et quelques parcelles des ossements sacrés de l’apôtre saint Jacques, frère du Seigneur, me recommandant, moi et mes fils, à vos prières. Je vous salue, ainsi que toute votre congrégation. — Ecrit par le secrétaire Rado, sous la dictée du glorieux roi Charles, Jésus-Christ Notre-Seigneur régnant pour l’éternité 1. » Corbigny, chef-lieu du Morvan, était alors une villa que le «  noble homme » Corbon, père de Widrade, l’un des prédécesseurs de Manassès, avait légué au monastère de Flavigny. La nouvelle abbaye prit bientôt un développement considérable, et devint un centre intellectuel pour les robustes et fières populations de ces contrées. Quelques années après, la translation des reliques de saint Léonard apportées à Corbigny pour les soustraire à la profanation des Normands, accrut encore l’influence et la célébrité du nouveau monastère, on les pèlerins accouraient de tontes parts, attirés par les miracles sans nombre que le Seigneur opérait par l’intercession du glorieux confesseur. Léonard, né à Tungres, dans les premières années du VIe siècle, avait été l'un des propagateurs les plus ardents de l’ordre monastique. Sous le pontificat du vénérable Innocentius, évêque du Mans (196-342), il était venu se fixer sur les bords de la Sarthe, dans un territoire récemment dévasté par les Vandales et changé en un désert appelé pour ce motif Vendopera (Vendeuvre). L’ermitage de l’homme de Dieu se convertit bientôt en une florissante abbaye. L’empire de Léonard et de sa vertu s’exercait d’une manière irrésistible. Quelques jours après qu’il eut pris possession de son désert, comme il priait, agenouillé sur la terre nue parmi les ronces et les broussailles, une vipère se glissa dans ses jambes, s’enroula autour de

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1.        Carol. Magu., Episl. x; col. U10.

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p14 PONTIFICAT JiE .SAINT LÉON 111 (7'Jo-Hlü).

 

sa poitrine et vint sortir sa tête à l’ouverture du capuchon. L’homme de Dieu ne s’était aperçu de rien et continuait sa prière. Des passants le trouvèrent en cet état. La vue du reptile qui dardait sa langue sifflante leur fit pousser un cri de terreur. Léonard sortant alors de son extase, se leva, et la vipère tomba morte à ses pieds. Les témoins de cette merveille furent les premiers disciples du saint ermite. D’autres les suivirent en tel nombre que les leudes du voisinage craignirent de rester sans serviteurs et sans hommes d’armes. Ils accusèrent Léonard de magie, ne pouvant expliquer autrement l'attrait irrésistible qui amenait à ses pieds des multitudes avides de partager sa vie de mortification, de travail et d’absolu détachement. « Voici, dirent-ils au roi Clotaire 1er, qu’il est venu dans nos contrées un magicien dont les charmes séduisent tous les hommes, libres ou esclaves, qui l’approchent. Il leur persuade de renoncer les uns à leur fortune, les autres à leur esclavage pour vivre sous sa loi, et faute d’hommes, nous ne pouvons plus remplir les obligations de notre charge. » — Clotaire fit aussitôt partir des juges de sa cour, chargés de vérifier l’exactitude des faits articulés contre Léonard. Au moment où les envoyés du roi franc arrivèrent à Vendopera, un jeune homme de noble race était prosterné aux pieds de Léonard, et lui disait: « J’ai vendu tout ce je possédais ; j’en ai distribué la majeure partie aux pauvres et je vous apporte le reste, vous conjurant de me recevoir au nombre de vos disciples. » En entendant ce langage, les juges royaux se disaient: «Qu'est-il besoin de continuer notre enquête? Tout ce qu’on a dit de ce magicien n’est que trop vrai, et le voilà sous nos yeux, enlevant aux armes du roi un adolescent qui eût fait un brave guerrier. » —S’adressant alors à Léonard : «Vous conspirez, lui dirent-ils, contre le royaume des Francs! Pourquoi arrachez-vous les hommes à leur demeure, et débauchez-vous les soldats du roi? Déjà toute cette contrée subit le joug de votre influence criminelle, si l’on vous laissait continuer, ce royaume n’appartiendrait plus à Clotaire, mais à vous ! — Ce royaume, répondit le bienheureux Léonard, appartient au Christ Notre-Seigneur qui nous a tous rachetés au prix de son sang. — Quoi donc! s’écrièrent les envoyés,

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vous prétendez que cette terre n’appartient pas au roi Clotaire ! — Frères bien-aimés, répondit Léonard, n’avez-vous jamais lu dans l’Evangile ces paroles : « Va, vends tout ce que tu possèdes, donne- le aux pauvres, et reviens à ma suite; 1 » et ces autres : «Quiconque abandonnera pour me suivre père ou mère, femme et enfants, frères, sœurs, maisons ou domaines, recevra le centuple et possédera la vie éternelle. 2 » Je n’ai pas d’autre politique ni d’autre magie. Je prêche et enseigne ce que Notre-Seigneur nous a appris lui-même, pourriez-vous m’en faire un crime? — Les envoyés insistèrent encore ; mais tous les disciples de Léonard, s’agenouillant, déclarèrent que c’était très-volontairement qu’ils voulaient embrasser la vie monastique sous la direction du vénérable abbé, sans qu’il y eût d’autres charmes ni d’autre magie que la grâce de Dieu. » Les juges royaux portèrent tous ces détails à la connaissance du roi leur maître, qui bénit le Seigneur d’avoir suscité de son temps un homme apostolique dont la vertu rappelait sur la terre des Gaules la ferveur des Antoine et des Basile. Léonard était en effet aussi savant que pieux. Il possédait en un degré éminent l'intelligence des saintes Écritures et sa parole naturellement éloquente s’embellissait encore des fleurs bibliques qui semblaient couler de ses lèvres. Saint Domnat du Mans, saint Germain de Paris, entretenaient avec lui une correspondance que la mort seule interrompit sur la terre pour réunir ces trois grandes âmes au ciel. Léonard s’endormit en paix dans le Seigneur le jour des ides d’octobre 570, et fut enterré dans son monastère de Vendeuvre, qui changea dès lors ce vocable de funeste origine pour s’appeler Saint-Léonard-des-Bois3. Dans les dernières années du règne de Charlemagne, à l’approche des Normands, ses précieuses reliques furent emportées comme un trésor par les religieux de son monastère, et déposées à Corbiniacum, dont elles firent la richesse et qui s’appela depuis Corbigny-Saint-Léonard 4.

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1. Matt, xix, 21. — Marc x, 21.

2.Matt, xix, 29. — Marc xv, 29.

3.Aujourd’hui bourg.de 1,533 habitants, arrondissement de Mamers, canton de Fresuay-le-Vicomte (Sarthe).

4. Nov. Bollaud., Act., S. Léonard, 15 octobr.

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p16 PONTIFICAT     FUS SAINT LÉON III (7ÜO-81G).

 

   13. Ces détails rétrospectifs nous ont quelque peu éloigné de l’ambassade d’Angilbert à Rome, sans toutefois nous faire sortir du coeur même de notre sujet, c’est-à-dire la civilisation de l’Occident par la double alliance des papes et des rois, des princes et des moines, des milices du cloître honorées et protégées par les soldats chrétiens. L’Homère de l’académie palatine rencontra à Rome un prince anglo-saxon, Offa, roi des Mercians, venu en pèlerinage au tombeau de saint Pierre. Ce n’était pas un simple motif de piété, mais une pensée d’expiation qui amenait le roi des Merciens. Un épouvantable crime venait de jeter la consternation dans les Iles Britanniques. Vers l’an 760, le roi des Est-Angles, Athel- red, était mort laissant la couronne à son fils unique, Ethelbert, « jeune adolescent qui suivait encore, disent les actes, le cours des études libérales, et se vit soudain arraché à ses études favorites pour passer de l'école au trône. Malgré son jeune âge, Ethelbert avait la maturité de l'intelligence et la supériorité d’esprit que donne la pratique de la vertu. Sans se laisser éblouir par l’éclat du pouvoir royal, il se dit que le nom même de roi signifiait « régir » rex a regendo dicitur, et dès lors faisant remonter son autorité à la source de tout pouvoir, c’est-à-dire au Dieu par qui règnent les rois, il comprit la nécessité pour lui-même de se tenir constamment incliné sous le regard de la majesté divine, et il adopta comme maxime générale cette parole de l’Ecriture : « Plus vous êtes grand, plus vous devez vous humilier en tout. » Par rapport aux autres, son pouvoir royal lui semblait une délégation de la Providence pour le bonheur général ; on le vit donc à la fois juste et clément, ferme et miséricordieux, ennemi de la flatterie, tendre envers les pauvres, père de l'orphelin, consolateur des opprimés. Quand il lui fallait sévir contre des criminels notoires, sa douleur était grande, mais il savait la dominer; au contraire, lorsqu’il avait à distribuer des éloges et des récompenses, la joie se peignait sur son noble visage. Tel était le jeune roi Ethelbert. Les grands et les évêques de ses états, après des exhortations particulières qui n’avaient eu aucun succès, se

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1. Quanto major es, humilia la in omnibus. Eccli. ni, *20.

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p17 CHAP. 1. — AMüASSAbE D’aNUILBEHT A HUME.

 

réunirent en assemblée nationale pour le conjurer de choisir une épouse digne de lui et d’assurer ainsi l’avenir, en donnant au royaume un héritier qui perpétuerait les vertus et les traditions paternelles. Or, dès son enfance, Éthelbert avait senti dans son cœur un indicible attrait pour la virginité; il s’était promis de faire au seigneur le sacrifice des jouissances terrestres, afin de se ménager au centuple les récompenses du ciel. Il résista longtemps aux supplications unanimes qui lui furent faites à ce sujet. Mais enfin le comte Oswald, un de ses plus intimes conseillers, lui représenta si énergiquement les malheurs qui menaçaient le royaume des Est-Angles, dans le cas où le souverain ne laisserait pas d'héritier direct, qu’Ethelbert, malgré sa répugnance personnelle, céda enfin. Oswald désigna à son choix la princesse Eldrithe, fille d'Offa, roi des Merciens. Ethelbert l’agréa, et tous deux, le roi et le comte, avec une somptueuse escorte, partirent pour demander au roi de Mercie la main de sa fille. Des ambassadeurs chargés de riches offrandes les précédèrent et furent accueillis avec honneur par Offa, qui les renvoya à leur maître pour lui dire la joie que ce projet d'alliance causait à la cour de Mercie. Au-devant d’Éthelbert accou- rurent toutes les milices du royaume de son futur beau-père, et quand, après ce long voyage, il fit son entrée dans la capitale de Mercie, la jeune Eldrithe, dissimulée derrière une fenêtre du palais, admira la grace et la royale majesté du prince dont elle se croyait destinée à devenir l’épouse. Elle confia naïvement ses impressions à la reine Quendrède, sa mère, lui disant que parmi les grands et nobles cavaliers dont le défilé avait été si magnifique, nul, à ses yeux, n’avait la grâce et l’élégance du roi Ethelbert. Mais Quendrède roulait dans son esprit de bien autres pensées. La nuit suivante, elle dit à Offa, son royal époux : Un bon conseil et une prompte exécution, voilà ce dont vous avez besoin. Les Est-Anges n’ont cessé de convoiter le royaume de Mercie, l'inimitié des deux peuples remonte aux plus anciens temps de notre histoire, et a fait couler des flots de sang. A mon avis, ce jeune Ethelbert est amené ici non par le désir de notre alliance ou l’amour de notre fille, mais uniquement par l’ambition. Avez-vous remarqué cette armée

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p18 PONTIFICAT DE SAINT LÉON III (795-616).

 

qui le suit sous prétexte d'escorte ? Il ne faut pas tant de soldats à la suite d’un prince. J'admets cependant qu’il épouse notre fille, et qu’en ce moment il ne veuille entreprendre aucune hostilité, il n’en sera pas moins par ce mariage l’héritier de la couronne de Mercie, et en supposant qu'il ait la patience d’attendre votre mort pour s’emparer de vos états, les Est-Angles deviendront d’une façon ou d’autre les maîtres de ce pays qu’ils convoitent depuis tant d'années. Ce serait donc un fléau, un crime national, qu’une pareille alliance. — Offa se laissa ébranler par les discours de cette mégère. Quelques conseillers mandés à la hâte appuyèrent vivement l’opinion de la reine et la mort d’Ethelbert fut résolue. Un seigneur mercicn, nommé Guimbert, s’offrit à attirer le jeune roi dans le guet-apens qu’on lui préparait. Il alla de grand matin prévenir Ethelbert que son futur beau-père Offa désirait l’entretenir en particulier, sans escorte ni apparat. Le roi des Est-Angles suivit sur-le-champ ce traître messager. Au détour du chemin, une bande de sicaires se précipita sur lui et le renversa, Guimbert d'un coup de sabre lui trancha la tête et vint apporter ce sanglant trophée au roi des Merciens (20 mai 793). A cette nouvelle, la fiancée loyale Eldrithe accourut; saisie d’un esprit prophétique, elle déclara à son père qu’en punition du crime, le royaume des Merciens verrait bientôt passer la justice de Dieu ; puis se tournant vers la reine Quendrède : « Vous, avant trois mois, vous expirerez dans des tortures épouvantables. » Quittant alors le palais, la jeune vierge alla chercher une solitude dans les marais du Croyland, au comté actuel de Lincoln, où elle vécut encore quarante années dans la pratique des plus éminentes vertus, et quitta enfin cette terre d’exil pour aller retrouver Ethelbert dans la gloire des saints. Le corps du roi martyr avait été secrètement jeté par les assassins dans une fosse creusée à la hâte à Marden. Mais la nuit suivante, Ethelbert apparut au noble Brithfrid un des seigneurs d'Est-Angles qui l'avaient accompagné dans ce funeste voyage, lui révéla tout ce qui s'était passé et lui désigna le lieu de sa sépulture. Pendant qu'on procédait à la translation de ces précieuses reliques, un aveugle recouvra subitement la vue. Des miracles sans nombre se

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p19 CHAP. I. — AMBASSADE d’ANGILBERT A ROME.      

 

succédèrent jusqu’à l'église de Fernleg, aujourd’hui Hereford, où le corps du saint roi fut déposé. Cependant la prophétie d’Eldrithe s’était réalisée. La nouvelle Hérodiade, Quendrède, eut le sort de la première. Tombée quelques jours après le crime dans la possession du démon, elle se déchirait le corps avec les ongles; de ses dents elle se coupa la langue et expira dans un dernier accès de rage[1].

 

   14. La même année, on vit apparaître pour la première fois sur les côtes d’Angleterre ces féroces pirates qui, sous le nom générique de Nonnanni (hommes du Nord), devaient couvrir pendant près de deux siècles l’Europe entière de sang et de ruines. Sorties de la presqu’île du Jutland, des îles de la Baltique et des rivages du littoral Scandinave, ces nuées de corsaires n’obéissaient point à une direction unique. Autant d’escouades, autant de tribus et de chefs différents, indépendants les uns des autres. Leurs légers esquifs abordaient partout où il y avait une proie à se partager. Les églises et les monastères étaient particulièrement le but de leurs expéditions, mais ils ne dédaignaient pas même les plus pauvres villages et prenaient un sauvage plaisir à voir brûler soit les chaumières, soit les palais, après qu’ils en avaient entassé sur leurs navires le modeste mobilier ou les riches dépouilles. D'ordinaire ils jetaient les captifs dans les flammes de ces bûchers gigantesques, puis ils retournaient porter le butin aux huttes de la Scandinavie. Le 7 juin 793, ils envahirent l’église et le monastère de Lindisfarn, égorgeant les religieux, pillant les châsses, les ossements, les vases sacrés et brûlant le reste. La nouvelle de ce désastre parvint bientôt à Aix-la-Chapelle, et Charlemagne apprit ainsi l’existence de ces barbares du Nord qui devaient plus tard arracher des larmes à sa vieillesse. Alcuin écrivait à Hucbald, évêque de Lindisfarn, miraculeusement échappé au massacre : « Il est donc vrai, les païens ont souillé le sanctuaire, inondé l'autel du sang des martyrs, foulé aux pieds le corps des saints comme le fumier sur la place publique. Parce, Domine, parce populo tuo. Épargnez votre peuple, ô Seigneur, ne li-

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1 Bolland. Ad., S. Ethelbert. 20 maii.

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p20 PONTIFICAT DE SAINT LÉON 111 (71)3-8113).

 

vrez pas votre héritage aux gentils, et que le féroce idolâtre ne nous demande pas en ricanant: Où donc est-il, le Dieu des chrétiens? Courage pourtant, frères bien-aimés, si nos fautes ont attiré sur nous la colère divine, notre repentir ramènera la miséricorde. Combien de fois Jérusalem, la cité des Hébreux, ne fut-elle pas abandonnée à la flamme et au fer des Chaldéens? Elle ne périt définitivement qu’après la consommation de son déicide. Rome, la ville des apôtres et des martyrs, sans cesse exposée à l’invasion des païens, a toujours triomphé par l’invincible vertu de la prière et de la foi. Les Goths et les Huns ont promené tour à tour la flamme et l’épée à travers l’Europe, et cependant aujourd'hui l'Église catholique a triomphé dans toute l’Europe et y fait briller l’éclatante lumière de la civilisation chrétienne. Revenons donc de tout notre cœur au Seigneur notre Dieu, il pardonne sans mesure et il nous rendra au centuple par ses bénédictions ce que nos péchés nous ont fait perdre 1.» Alcuin adressait encore les mêmes exhortations aux religieux de Wearmouth et de Yarrow. « Quel cœur de rocher pourrait être insensible au désastre qui vient d'atteindre l’église de Saint-Cuthbert? dit-il. Vous aussi, vous habitez le littoral de l’Océan, et vous êtes les premiers exposés à l'invasion de cette peste qui nous vient aujourd'hui du Nord, vérifiant la parole du prophète : Ab aquilane inardescunt mala[2]. Que votre zèle se ranime à ces coups de tonnerre de la justice divine! A force de prières et d’œuvres saintes, conjurez le fléau par les larmes d’une pénitence sincère, préservez des flammes de l’incendie le trésor inappréciable de vos livres, les magnificences de votre église et du monastère. Sauvez ces édifices illustrés si longtemps par la gloire et la science du vénérable Bède, le maître le plus accompli qui ait brillé de nos jours[3].» Quand cette seconde lettre d’Alcuin arriva à sa destination, les deux célèbres abbayes de Wearmouth et de Yarrow n’étaient plus qu’un monceau de cendres. Un essaim de Normands «si nombreux, disent les annalistes, que le rivage en était tout noir, » s’abattit sur

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1    Alcuin, Epist, ix, Pair, lai., tara. C, col. 150.

2    Jerem. i, 14,

3    Alcuin, Epist. xix, col. 104.

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p21 CHAP. I. — AMRASSAUE I'»’ANSI I. BERT A ROME.

 

l’embouchure de la Tyne. En quelques heures toute la campagne fut pillée, et aux lueurs de l'incendie qui consumait les maisons, les églises et les monastères, les farouches pirates remontaient sur leurs barques chargées de butin. Cette fois, les pillards ne jouirent pas longtemps du fruit de leurs rapines. Une tempête jeta leurs esquifs sur les rochers, et tout fut perdu corps et biens. Mais pour quelques milliers de Normands engloutis par un orage, on en vit revenir par bandes innombrables. La justice de Dieu passait visiblement sur le royaume de Mercie.

 

   15. Offa n’était plus ce roi soupçonneux, défiant, cruel, dont la politique ne reculait point devant l’assassinat. Courbé sous la puissante main de Dieu, il pleurait son crime dans l'humiliation, la pénitence et les larmes. On le vit se rendre pieds nus à la tombe du roi martyr Ethelbert, et implorer le pardon de la victime qu’il avait naguère fait égorger. Il fit don à l'église et à l’abbaye d’Hereford d'un vaste domaine; il renonça pour lui-même aux redevances royales qu’on versait chaque année dans son trésor, et les attribua aux églises. Il put ainsi réparer dans une certaine mesure les désastres de l’invasion récente. Il sollicita l’alliance et l’amitié de Charlemagne, dont le nom, respecté par les Normands eux-mêmes, était la meilleure sauvegarde contre leurs incursions. « J’attends impatiemment, écrivait Alcuin, le retour de notre roi béni de Dieu, l’invincible Charles, afin de l’intéresser à la situation de mon infortunée patrie et d'obtenir par son intervention que les captifs enlevés par les Normands soient rendus à leur famille et à la liberté1. » Le roi des Francs intervint en effet, et plus encore par sa charité que par son influence diplomatique, car vis-à-vis des Normands celle-ci n’offrait qu’une ressource très-aléatoire. Il écrivait au roi de Mercie en ces termes : « Je rends grâces au Dieu tout- puissant qui vous inspire un zèle si pur pour la foi catholique et arme vos mains non-seulement pour la défense de la patrie terrestre, mais pour celle de notre sainte Eglise. J’ai donné ordre de vous expédier tous les objets que vous me demandez. Ne sachant ni la

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Alcuin, Epist. ix, Not, A, col, 151.

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p22 PONTIFICAT DE SAINT LÉON ill (795-816).

 

qualité ni les dimensions des pierres de taille nécessaires à la reconstruction des édifices démolis ou incendiés, je vous prie d'envoyer des ingénieurs qui les choisiront eux-mêmes dans les carrières. Je prendrai volontiers à ma charge les frais de transport. Même observation pour les vêtements (sagœ), dont nous ne savons ici ni la forme ni la longueur. J’envoie à votre dilection pour les distribuer aux églises épiscopales des ornements sacerdotaux, dalmatiques, chapes, tuniques, vous recommandant en retour de cette aumône de prier et de faire prier pour l’âme du seigneur apostolique, notre commun père et ami, le pape Adrien. Bien que nous ayons tous espoir qu’il jouit de l’éternelle béatitude, saint Augustin nous apprend que la prière pour les justes sert à tous ceux qui la font, pro bono intercedere, facienti proficere. Je vous fais offrir pour vous-même, très-aimé frère, un baudrier et une épée avec deux manteaux de soie trouvés dans le trésor des Huns, afin qu’avec tout le peuple chrétien vous rendiez grâces au Christ Notre-Seigneur de la victoire qu’il a daigné nous accorder sur les ennemis de son nom 1. »

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[1]         Bolland. Act., S. Ethelbert, 20 maii.

[2]         Alcuia, Epist, ix, Pair, lai,, torn. C, col. 150.

[3]         Alcuin, Ejmt. xix, col. 104.

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