Darras tome 37 p. 576
77. Quand l'aurore parut, les boulets des turcs arrivaient jusqu'à l'armée chrétienne. Sobieski sortit de sa tente. A première vue, il remarqua les mauvaises dispositions qu'avait prise Cara-Mustapha : « Cet homme est mal campé, dit-il ; nous le battrons ; mais il n'y aura point d'honneur à acquérir : nous avons affaire à un ignorant. » Il y avait là une chapelle en ruines ; le roi fit élever en plein air un autel qui dominait le camp. Un capucin, Marco d'Aviano, envoyé par Innocent XI, y dit la messe ; l'armée polonaise l'entendit avec recueillement. Quant à Sobieski, roi de Pologne, vainqueur de Choczim, à genoux sur les marches de l'autel, la tête inclinée, les hras étendus, il servit humblement la messe et y communia. Dans son acte de fervente adoration, le héros suppliait Dieu de l'aider à accomplir promptement les vœux d'Innocent XI. Le spectacle était grand et austère : « c'est au pied de cet autel, dit Mgr Gaume, que Sobieski gagna la bataille. » Pour en garder la méthode et en faire
--------------------
(1) Salvandy, Hist. de Pologne, t. III p. 82 et Artaud de Montor, Hist. des pontifes romains, t. VI, p. 148.
================================
p577 CHAP. II. — JEAN SOBIESKI ET LA DÉLIVRANCE DE VIENNE
jaillir l'héroïsme au cœur de son fils, le roi l'arma chevalier: Jacques n'avait que treize ans. Sous les ordres de Sobieski, débutait dans la carrière des armes, un jeune Français repoussé de Versailles, destiné bientôt à étonner le monde et à sauver encore une fois l'Europe : c'était le prince Eugène. Le religieux capucin prit ensuite la parole et, sortant de la chapelle, il éleva un grand crucifix et bénit l'armée en disant : «Au nom du Saint-Siège, je vous annonce, que si vous avez confiance en Dieu, la victoire est à vous. » Alors le roi, par un signe, lança l'armée chrétienne sur ces précipices, ces défilés, ces champs lointains, ce camp magnifique ; il s'écria : «Marchons maintenant avec assurance ; Dieu nous assistera : » Malgré une chaleur accablante, l'armée chrétienne forma un demi-cercle sur ce vaste amphithéâtre et se découvrit tout entière. Avant midi, l'armée s'arrêta pour prendre son repas ; le roi et les chefs de l'armée déjeunèrent sous un arbre. Sobieski était magnifique à voir : il parlait à chacun de ses soldats la langue de son pays : allemand aux Allemands, italien aux Italiens, français aux Français, qui se trouvaient dans les rangs. Quant aux Polonais, il les électrisait d'un signe, d'un mouvement de tête : Tous avaient compris l'honneur que Dieu réservait à leur nation.
78. Que se passait-il dans le camp turc ? Un commencement de terreur avait saisi les avant-postes surpris par une sortie de la garnison de Vienne. Le grand Vizir voulait monter à cheval ; son cheval, bardé d'or et pliant sous le fardeau, n'était bon ni pour combattre, ni pour fuir. L'armée chrétienne marchait sur cinq colonnes descendait ou plutôt roulait sur des pentes abruptes ; elle emportait une à une, à travers les précipices et les bois, les positions que les Turcs s'efforçaient de défendre. Sobieski, au premier rang, brandissait son épée et disait : « Seigneur, Dieu des armées, donne la gloire, non à nous, mais à ton nom. » Les hussards du prince Alexandre, autre fils de Jean, âgé de huit ans, furent arrêtés un moment par un grand fossé de circonvallation, qui défendait le front de bandière. Au cri national : Dieu bénisse la Pologne ! ils se jettent dans le fossé, gravissent avec leurs chevaux l'escarpe en face et se précipitent sur le camp. La grande armée de Gara-Mustapha
=================================
p578 PONTIFICAT d'innocent XI (1676 A 1689).
surprise, coupée, frappée au cœur, cherche en vain à se développer. Les régiments s'ébranlent, s'agitent, les chefs poussent les cris de commandement. La journée se dessine ; les janissaires fléchissent, les rangs se confondent, le désordre commence, la fuite s'accélère, la déroute est complète. C'est une armée enfoncée, une tuerie. Le grand Yizir, jusque là impassible, n'a que le temps de fuir, il se sauve avec l'émir qui porte à ces côtés l'étendard du prophète. La bataille proprement dite n'avait guère duré plus d'une heure, mais le choc avait été terrible : le pacha d'Alep et celui de Silistrie périrent dans la mêlée ; « Dieu est contre nous I » s'écria le Khan de Crimée. Plus décisive que meurtrière, la victoire excitait surtout l'étonnement. La panique des Turcs avaient été instantanée. L'Europe y vit un prodige et cria au miracle. Le miracle, c'était Sobieski et Sobieski était le bras droit d'Innocent XI.
L'armée musulmane n'était plus ; la cause de l'Europe, de l'Eglise, de la civilisation triomphait. Dieu avait exaucé les prières du souverain pontife. Enfin il n'y a plus que des chrétiens sur le champ de bataille. Les cris de Vive la religion ! Vive le Pape! Vive l'empereur I Vive le roi ! s'élèvent de toutes parts. Le camp retranché fut mis au pillage : les chars, les chevaux, les vivres, la poudre, le fer, le plomb, l'argent, l'or, les richesses d'une Constantinople tombèrent au pouvoir du vainqueur. Dans une lettre du roi à la reine on lit ces mots : « Il avait là des bans, des petits jardins avec des jets d'eau, des garennes, jusqu'à des perroquets. » La capitale de l'Autriche ne fut pas assez grande pour recevoir toutes ces dépouilles ; elles encombrent encore aujourd'hui ses musées. Le roi de Pologne fit son entrée le lendemain dans la ville par une des larges brèches béantes, couvertes de cadavres et de débris. La population sortit de ses maisons en ruine ; elle accourait au devant de son libérateur. Le clergé l'accueillit avec les mots du dernier Evangile : Fuit homo missus à Deo, cui nomen erat Joannes, Jean Sobieski n'avait qu'à se laisser proclamer roi d'Autriche et de Hongrie, à la place de l'empereur en fuite ; il refusa. Le héros n'avait pris les armes que pour la défense de la croix ; il n'avait d'ambition que la gloire de Dieu, d'amour que celui de la reine.
=================================
p579 CHAP. n. — JEAN SOBIESKI ET LA DÉLIVRANCE DE VIENNE
"Voici encore quelques mots de sa correspondance familière : « M. de Bavière, M. de Waldeck m'embrassaient à mon entrée dans Vienne et me baisaient au visage. Les généraux me baisaient les mains et les bottes ; les soldats, les officiers à pied et à cheval, s'écriaient. Oh ! notre brave roi ! » Tous m'obéissaient plus même que les miens. Puis arriva le Père d'Aviano ; dans l'effusion de sa joie, il m'embrassa un million de fois ; il prétend avoir vu, pendant la bataille, une colombe blanche planer sur son armée. Panfan (le prince Jacques) ne m'a pas quitté un instant, il m'a suivi à cheval quatorze heures. » C'est dans cette correspondance intime qu'il faut lire les détails piquants de la victoire. La lettre à la reine, écrite le soir de la bataille, fait pénétrer la postérité dans l'âme tendre et pure de Sobieski ; quelle joie dans la date et quelle victorieuse concision : « Dans la tente du grand Vizir, le lundi, 13 septembre, la nuit. Seule joie de mon âme, charmante et bien-aimée Mariette, Dieu soit béni a jamais ! Il a donné la victoire à notre nation ! »
Mais voici un miracle ineffable de Dieu. Les armées de la ligue catholique n'avaient pas perdu beaucoup plus de 3.000 hommes et elles avaient soutenu longtemps, avant la mêlée, le feu de l'ennemi. Quant aux Polonais, leur ardeur était surhumaine ; ils avaient été transportés, comme la foudre, si rapidement, à travers les bataillons turcs, que les Osmanlis baissaient les armes, demandaient la vie à genoux. Enfin Bonanni assure qu'il ne périt que quatre-vingt polonais : « A la suite de cette grande victoire imprévue, dit-il, (11-769) tandis que, par ce siège si complet, la mort menaçait les assiégés, la vertu de la main divine brilla dans sa puissance ; deux cent mille Turcs furent anéantis et l'on n'eut à regretter, du côté des chrétiens, que trois mille guerriers de l'armée impériale et quatre-vingt Polonais. »
80. Sobieski avait donc occupé la tente du grand Vizir (1) ; il y
================================
(1) Près de cette tente était le lieu des exécutions. Là, les bourreaux exécutaient les mécontents, les soldats fatigués, ceux qui annonçaient l'arrivée de Sobieski, ceux qui doutaient de la victoire et de la marche triomphale de Cara-Mustapha sur Rome. Au lieu de faire manger l'avoine à ses chevaux dans Saint-Pierre, Cara-Mustapha eut la tête tranchée à Belgrade, le 3 décembre 1683. La tante d'exécution fut brûlée par ordre de Sobieski, elle était, pour l'armée chré-
===============================
p580 pontificat d'innocent xi (1676 a 1689).
saisit l'étendard impérial et ordonna à Talenti, son secrétaire, de le porter à Rome, au pape Innocent. L'envoyé entra dans cette ville le 25 septembre, au moment ou l'on rendait grâces à Dieu, dans l'Église de Sainte-Marie-Majeure de la victoire dont le grand duc de Toscane avait donné le premier, la nouvelle. Elle avait répondu une joie universelle, les Romains ne prenaient plus aucun sommeil ; pendant la nuit, pendant le jour, les églises, les rues étaient remplies de citoyens qui s'adressaient sans se connaître, les plus vives félicitations. Le lendemain de son arrivée, Talenti fut conduit chez le Pape par le cardinal Charles Barberini, protecteur de la couronne de Pologne. Talenti dans cette audience présenta à Sa Sainteté, une lettre autographe du roi Jean III, écrite en italien et qui commençait par ces trois mots latins : Venimus vidimus, et Deus vicit : Nous sommes venus, nous avons vu, et Dieu a vaincu.
« Votre Sainteté daignera, je l'en conjure, recevoir avec bonté comme un nouveau témoignage de mon respect filial, la nouvelle que je lui donne de la très grande et signalée victoire accordée hier par le Seigneur Dieu aux armées chrétiennes sous Vienne. J'ai réussi à détruire la plus grande partie de l'armée ottomane, composée de plus de cent quatre-vingt mille combattants. Je me suis rendu maître de tous les canons, de tous les principaux insignes du grand Vizir, de ses chevaux, de ses armes, de ses étendards, de ses pavillons ; enfin après une obstinée bataille de sept à huit heures, j'ai mis en fuite ledit vizir et tous ses soldats et alors je suis rentré en possession de tout le camp, qui s'étendait à plus d'une lieue dans toutes ces parties. — J'aurais trop à dire à Votre Sainteté, si je voulais l'informer des particularités de notre marche et de notre combat. Comme je me dispose à poursuivre le reste des barbares fugitifs, Votre Sainteté me permettra de lui annoncer seulement qu'ayant eu l'honneur de lui écrire de Ratisbonne en Silésie, par
-------------
tienne, une glorieuse inutilité. Quant aux chiffres respectifs des pertes, il faut élever un peu celles des chrétiens et diminuer celles des Turcs. L'éclat de cette victoire consiste précisément en ce qu'elle fut plus décisive que meurtrière. Une moindre force en brisa une trois fois plus grande sans l'anéantir. Dieu n'est pas toujours avec les gros bataillons.
================================
p581 CHAP. II. — JEAN SOBIESKI ET LA DÉLIVRANCE DE VIENNE
suite de mes calculs, que je me trouverais sous Vienne au commencement d'octobre, avant ce terme je me trouve dans la place même. Mon secrétaire Talenti, qui aura l'honneur de présenter cette lettre à Votre Béatitude, s'est trouvé à toute l'action auprès de moi ; il sera en état de dire a Votre Sainteté ce qu'elle voudra savoir plus en détail et d'assurer Votre Sainteté de la continuation de mon respect qui lui est dû et de ce zèle très ardent que je porte à la prospérité de l'Église catholique. Je contribuerai en tout ce qui pourra dépendre de moi, à la gloire et à la satisfaction de Votre Sainteté, à qui je renouvelle les assurances de ma dévotion.
Jean III, roi de Pologne.
Le 29 septembre, jour dédié à l'archange Saint-Michel, porte-étendard de la milice céleste, le doyen du Sacré Collège, célébra la messe dans la chapelle du palais, et, après l'offerte, l'abbé comte Denoff, ministre du roi, harangua en ces termes Innocent XI :
Très-Saint Père,
Depuis les plus anciens temps jusqu'à notre âge, il est d'usage que devant les vainqueurs, la voie soit couverte des signes de l'ennemi vaincu, quand, au milieu de l'effusion des félicitations, ils sont portés dans le temple de la gloire. — Attendu que Jean III, roi de Pologne, mon maître très chéri, a vaincu par la grandeur de son courage, non pour lui, mais pour la république chrétienne, et que la piété de ce roi envers Dieu et sa vénération envers Votre Sainteté et le siège apostolique, ont égalé sa fortune royale, Sa Majesté m'a envoyé comme son ambassadeur, pour déposer à vos pieds ce principal étendard dominateur des Turcs, cet étendard que le roi a enlevé de sa propre main dans le camp des Musulmans ; et il le fait déposer aux pieds de Votre Sainteté, comme le plus noble trophée remporté sur la puissance des Turcs. — Jean est venu, il a vu, il a vaincu. Il est venu, abandonnant son royaume, la reine et ses enfants ; il accourt pour délivrer Vienne d'Autriche, et sauver l'Empire.
Mais celui qui a tout fait est le pontife à qui le monarque a témoigné son dévouement par un exemple de soumission inconnue jus-
==============================
p582 pontificat d'innocent xi (1676 a 1689).
qu'ici. Il a vu, sans éprouver un sentiment de terreur, les cruels bataillons des Turcs, menaçant l'univers de sa ruine. Mais Votre Sainteté a pourvu à tout ; elle a opposé un cruel bouclier contre tant de funérailles, parce que inspirée par l'Esprit-Saint, elle avait reconnu que le roi était le défenseur de la religion chrétienne, destiné de Dieu. — Il a vaincu, Jean, car il a dissipé les multitudes d'ennemis que sa main avait à peine le temps de foudroyer.
Et : Heec omnes veterum revocavit adorea lauros Joannes cunctos reddit tibi , Roma, triumphos.
Cette adorea (gloire) a rappelé tous les lauriers des anciens
0 Rome, Jean te rende tous tes triomphes.
Cependant une si grande victoire n'a été gagnée que sous les auspices de Votre Sainteté. Enfin vous avez vaincu tous les deux ; Votre Béatitude par ses prières et par les trésors qu'elle a prodigués pour les frais de la guerre sacrée et le roi par son glaive et l'audace du sang royal. Que Votre Béatitude, Très-Saint Père, connaisse donc et accepte volontiers la gloire éternelle de son pontificat, et qu'elle jouisse pendant beaucoup d'années de cette gloire acquise par son courage et par celui du monarque le plus invincible. Ce discours étant terminé, Talenti présenta l'étendard au Pape, Sa Sainteté le remit au marquis Naro, vessilifère, de la sainte Église romaine chargé de le placer dans l'Église de Saint-Pierre, qui n'avait pas encore été disposée à recevoir les coursiers de guerre de l'empereur Mahomet IV. Cet immense drapeau était de soie de Phyrgie tissu d'or, mélangé de couleurs rouge et verte et couvert de sentences en langue arabe. Sobieski reçut en retour le Stocco et le berettone accompagnés d'une lettre autographe du souverain pontife.
81. La gloire de cette campagne ne revient pas à Sobieski seul. On retrouve, parmi les chefs, quelques-uns des noms héroïques de la Pologne, les Czarniecki, les Potocki, les Zamoyski, les Leczinski.. Il faut aussi proclamer les noms glorieux de plusieurs princes qui se distinguèrent dans cette guerre mémorable. La chrétienté, après avoir loué le courage de Sobieski, doit une vive reconnaissance à Ernest, comte de Staremberg, gouverneur de Vienne, dont l'invincible bravoure ne supporta pas seulement l'as-
===============================
p583 CHAP. II. — JEAN SOBIESKI ET LA DÉLIVRANCE DE VIENNE
saut des Turcs, mais sut résister à tous les découragements d'une ville qui n'a jamais su se défendre. Ensuite il faut citer, avec honneur et gloire, Jean III, électeur de Saxe; Maximilien-Emmanuel, duc de Bavière ; et Charles, duc de Lorraine, qui firent, sous le commandement de Sobieski, cette campagne, en qualité de volontaires. On regrettera éternellement que ni l'Angleterre, ni l'Espagne, ni surtout la France ne soient pas entrées en lignes contre l'éternel ennemi du nom chrétien. En se désintéressant de la lutte, les puissances protestantes montrèrent que le protestantisme est le complice de l'infidélité, parce qu'il est synonyme d'apostasie. En se tenant à l'écart, les puissances catholiques, du moins certaines d'entre elles, firent voir leur peu d'intelligence de la grande politique. Pour une nation et pour une dynastie, la grande politique, c'est de servir Jésus-Christ dans son Église ; de reconnaître le Sauveur des hommes pour le roi des nations ; et d'assister l'Eglise comme pièce souveraine des institutions divines et mère des peuples rachetés. Une nation qui perd de vue les intérêts éternels pour ne s'occuper, dans le sens étroit du mot, que des intérêts matériels, est une nation qui abdique virtuellement et à laquelle les siècles arracheront bientôt son rang dans l'histoire.
82. — Un homme qu'il est plus difficile de blanchir, c'est l'empereur. Dans le plan de Léon III et de Charlemagne, l'empereur était le vicaire de Jésus-Christ au temporel et le dévot défenseur de l'Église romaine ; en ce moment, l'empereur est un pauvre homme que la population a vu fuir de la capitale ; c'est, pour un prince, la honte suprême. En pareil cas, on doit se faire tuer, si l'on ne peut mieux faire ; et si l'on sauve misérablement sa vie, on tombe sous l'anathème de la morale antique : Et propter vitam vivendi perdere causas. Léopold revint à Vienne le 15 septembre ; la mesquinerie de son caractère se manifesta, dans ces circonstances, de la plus triste façon. Plus jaloux que reconnaissant du succès prodigieux de Sobieski, il s'efforça d'abord d'éviter toute entrevue avec lui, puis d'humilier ce glorieux rival. Un trait qui le peint : il perdit son temps à chercher comment un empereur d'Allemagne devait recevoir le roi électif de la république polonaise.
===============================
p584 pontificat D'innocent xi (1676 A 1689).
« A bras ouvert », lui avait dit le duc de Lorraine ; mais, pour Léopold, la grande question était de savoir si Sobieski occuperait la droite ou la gauche. L'entrevue eut lieu dans un champ ; il fut décidé que les deux souverains se tiendraient vis-à-vis l'un de l'autre. Des compliments banals furent échangés en latin. Léopold ne daigna pas même répondre, par un simple salut, à la présentation que lui fit Sobieski de son jeune fils, armé chevalier au moment du combat. Tant d'ingratitude n'aurait point ébranlé le cœur du soldat ; le cœur du père fut atteint. Sobieski rompit lui-même l'entretien en tournant la bride de son cheval ; il se contenta, comme adieu, de dire à l'empereur : « Sur ce, mon cousin, je ne suis point fâché de vous avoir rendu ce petit service. » Dans ses lettres à la reine, Sobieski a dépeint, avec une amertume éloquente, l'impression pénible que fit sur lui l'ingratitude de ce pauvre empereur. «Le palatin de la Russie rouge, dit-il, a fait voir notre armée à l'empereur ; mais nos gens ont été très piqués et se plaignaient hautement de ce que l'empereur n'ait pas daigné les remercier, ne serait-ce que du chapeau, de tant de peines et de privations. On ne nous donne ni fourrages, ni vivres ; nos malades sont couchés sur du fumier, et nos blessés fort nombreux ne peuvent obtenir des bateaux pour descendre jusqu'à Presbourg, où je serais plus à même de les entretenir à mes frais. — On refuse d'enterrer nos morts dans les cimetières, même ceux des grades supérieurs. On pille nos bagages ; on enlève nos chevaux restés en arrière. Sans l'avoine que nous avons trouvée dans le camp turc, tous nos chevaux auraient péri. Nous serions moins malheureux si l'on avait la charité de nous construire un pont sur le Danube, et que nous puissions vivre en pays ennemi. — Là, nous trouverions des vivres. Mais ces messieurs de Vienne remettent tout d'un jour à l'autre, et maintenant qu'ils sont sauvés, s'adonnent à toutes les débauches pour lesquelles Dieu les a si justement punis. Comme beaucoup des nôtres se pressent vers la ville pour y trouver de la nourriture, parce qu'on meurt de faim dans la campagne, le commandant de Vienne a donné l'ordre de ne pas les laisser entrer et de tirer sur eux. Après une si grande bataille, où nous avons
===============================
p585 CHAP. II. — JEAN S0BIESKI ET LA DÉLIVRANCE DE VIENNE
perdu tant de monde des familles les plus illustres, nous sommes comme des pestiférés que tout le monde évite. Maintenant, il ne nous reste plus qu'à gémir en voyant périr notre armée, non pas sous les coups de l'ennemi, mais par la faute de ceux qui nous doivent tout. Aussi, je me mets en marche aujourd'hui, peut-être pour aller au devant d'une famine plus grande, mais je veux m'éloigner de cette ville de Vienne, où l'on fait feu sur les nôtres. Nous sommes ici sur les bords du Danube, comme autrefois les Israélites sur les bords de l'Euphrate. Nous pleurons la perte de nos chevaux, l'ingratitude de ceux que nous avons sauvés et tant d'occasions de succès échappées. Enfin tout le monde est découragé et l'on va jusqu'à regretter que nous ayons secouru l'empereur. » Le pauvre empereur, en quittant Vienne, s'était montré peu brave ; en traitant Sobieski et son armée avec si peu d'égards, il se montrait plus que petit, misérable et indigne du sceptre impérial. De tels princes déconsidèrent l'autorité et provoquent tous les mépris.
83. Sobieski ne voulut pas laisser aux Turcs le temps de reprendre haleine ; il voulait compléter sa victoire en les refoulant en désordre jusqu'aux pieds des Balkans ; ces poursuites, après une déroute, sont habituellement plus meurtrières que la bataille elle-même. La lenteur des Impériaux irritait sa bouillante nature. « Sur mon âme, disait-il dans ses lettres, il y a de quoi mourir dix fois par jour, en voyant le flegme germanique nous faire perdre tant de glorieuses journées et de si belles occasions d'anéantir les Turcs.» Cara-Mustapha, dont l'ambition avait rêvé l'empire d'Allemagne et le titre de sultan, venait de perdre trois cents pièces d'artillerie, cinq mille tentes, les caisses militaires, la chancellerie, tous les drapeaux, excepté le Sandjak-Chérif. Après un tel rêve et un tel réveil, il ralliait les débris de son armée sur le Raab et se repliait sur Bude ; il traversa le Danube à Parkany, après un combat sanglant ou les Polonais lui tuèrent huit mille hommes et prirent douze cents prisonniers. Gran ouvrit ses portes à la première sommation de Sobieski. Exaspéré de ses revers, le grand vizir se vengeait de son incapacité sur les subalternes, en attendant que Mahomet IV lui fit enlever la tête. A Cara-Mustapha succéda le
===============================
p586 PONTIFICAT d'ixnocent XI (1676 A 1689).
Kaïmakan Ibrahim-Pacha. La situation devenait de plus en plus critique. Une alliance venait de se former contre les Ottomans ; elle comprenait l'Autriche ; la Pologne, sourde à la voix de la France ; les Vénitiens, qui brûlaient de venger la perte de Candie ; les chevaliers de Malte et le Pape, toujours en guerre avec la Porte ; et les Russes que Léopold sollicitait maladroitement d'ouvrir la mer noire et de marcher sur Bysance. A tous ces ennemis, la Porte ne pouvait opposer que des armées en déroute, des finances épuisées ; elle ne pouvait plus compter sur l'alliance et la neutralité de la France, exaspérée par de nouvelles insultes. Le Maroc fut bloqué ; Alger, Tunis, Tripoli, bombardés par Duquesne ; peu s'en fallût que Constantinople n'eut le même sort. Le duc de Lorraine envahissait la Hongrie ; Sobieski menaçait la Moldavie et les Vénitiens tentaient la conquête de la Morée. Ce fut le duc de Lorraine qui battit le séraskier à Gran, reprit en 1683 la forteresse de Newhaesel et purgea la Hongrie des bandes calvinistes de Tékeli. L'année suivante, aidé du prince de Bude, il emporta d'assaut la ville de Bude, l'ancienne capitale de Sigismond et de Hunyade; puis, descendant le Danube jusqu'à la Save, il battit les Turcs et les jeta dans les marais de Mohacz. Les Turcs n'avaient pas seulement perdu encore une fois leurs bagages, leur artillerie et leurs soldats; ils avaient perdu le rempart de l'islamisme et la clef de l'empire. — Les Vénitiens faisaient, d'autre part, de rapides progrès. Morosini s'emparait successivement de Coron, de Zernata, Calamata, Passava, Navarin, Modon, Nauplie, Patras, Lépante, Corinthe, Athènes; les lions de marbre qui semblaient garder l'entrée du Pirée furent envoyés à Venise. Le buste de Morosini fut placé, en 1686, dans la grande salle du palais des doges, avec cette inscription : «Le Sénat à Morosini le Péloponésiaque, de son vivant. »