St Jean Chrysostome 15 

Darras tome 11 p. 443

 

86. « Après cette révélation prophétique, continue le biographe, le saint anachorète nous recommanda au Seigneur et nous le quittâmes. De Rhodes à Byzance, notre navigation s'effectua en dix jours. Le lendemain de notre arrivée, nous nous présentâmes chez le très-bienheureux archevêque Jean. Il nous reçut avec grand honneur et déférence, et nous demanda le sujet qui nous avait fait entreprendre un si lointain et si pénible voyage. Aux premières paroles de notre réponse, il se souvint que, trois ans auparavant, le bienheureux Porphyre lui avait écrit à ce sujet. C'était moi alors qui avais apporté la lettre à Constantinople. L'archevêque me reconnut et m'embrassa avec tendresse. Puis il nous exhorta à prendre courage et à compter sur la miséricorde et la faveur divines. En ce moment, ajouta-t-il, je ne pourrais vous accompagner personnellement chez l'empereur. L'auguste Eudoxia lui a fait prendre de mauvaises dispositions à mon égard. Elle est elle-même fort irritée contre moi, parce que je lui ai repro­ché la spoliation d'un domaine qu'elle s'est approprié injustement et qu'elle ne veut pas rendre. Tel est le sujet de leur colère; mais

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1. Marc Diac,  Vita S.  Porphyrii, xxzui-xxx?Z ; Patr. grae., tom.  LXV, col. 1227, 122S.

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peu m'importe cette disgrâce. Hélas ! c'est à eux qu'ils font tort, non à moi. Quand même ils pourraient m'atteindre dans mon corps, ils ne sauraient que faire du bien à mon âme. Majs remettons cela à la miséricorde divine. Pour ce qui vous concerne, je manderai demain le chambellan Amantius. Il est attaché au service personnel de l'impératrice; il jouit de sa confiance, et de plus c'est un vrai serviteur de Dieu. Je ne doute pas qu'il ne s'emploie avec zèle pour le succès de votre affaire. — Nous ayant ainsi parlé, l'arche­vêque nous recommanda à Dieu, et nous retournâmes à notre hô­tellerie. Le lendemain, revenus pour saluer le saint, nous le trou­vâmes en conférence avec Amantius. Déjà il lui avait parlé de nous et de l'objet de notre voyage. Le pieux chambellan, à la vue des deux évêques, se prosterna la face contre terre et leur demanda la bénédiction. Mais ceux-ci, le relevant, l'embrassèrent avec ten­dresse. Le très-saint archevêque Jean pria alors Porphyre de re­prendre devant Amantius le récit des persécutions subies par les chrétiens de Gaza. Amantius, en apprenant ces horreurs, ne put retenir ses larmes. Vénérables pères, dit-il, ayez bon courage. Le Christ Notre-Seigneur prendra en main la cause de sa religion persécutée. Je parlerai de vous à l'auguste impératrice. De votre côté, priez Dieu qu'il attendrisse son cœur. — Après le dé­part du chambellan nous restâmes longtemps à parler de choses spirituelles avec le très-saint archevêque1. »

 

87. « Le lendemain deux décurions envoyés par Amantius nous vinrent chercher pour nous conduire au palais. Les deux évêques furent introduits par le chambellan près de la souveraine. En les voyant, elle les salua la première et dit : Pères, bénissez-moi. — Les évêques se prosternèrent, priant Dieu et saluant l'impératrice. Elle était étendue sur un lit de repos en or massif. Pardonnez-moi, dit-elle, vénérables ministres de Jésus-Christ, si je ne me suis point levée à votre approche. J'aurais dû aller à la rencontre de votre sainteté jusqu'au vestibule, mais vous savez le motif qui me

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1 MarcusDiac, Vila S. Porphyrii, n. xxxyii, xxxyiii; Patr.grcec, tom. cit.. Ml. 1228, 1229.

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force à demeurer en repos. Priez donc le Seigneur de bénir le fruit de mes entrailles.—Les évêques prononcèrent la formule déprécative en ces termes : Que la bénédiction donnée jadis àla fécondité de Sara, de Rébeeca et d'Elisabeth repose surtous et sur l'enfant de votre sein! — Puis ils parlèrent quelque temps de choses spirituelles, et enfin l'impératrice leur dit : Je sais le sujet qui vous amène à Constantinople. Amantius m'en a entretenue. Veuillez vous-mêmes mes pères m’exposer au juste  l’objet de réclamations. Le bienheureux Porphyre lui expliqua la situation de l'église de Gaza. Quand il eut terminé son récit, l'impératrice leur fit cette réponse : Ayez courage, vénérables pères. J'exposerai l'état des choses à l'empereur, et j'ai la con­fiance d'obtenir de lui qu'il exauce votre requête. Pour le moment, songez à vous remettre des fatigues d'un si long voyage, et re­commandez-moi au Seigneur dans vos prières. — Ayant ainsi parlé, elle fit apporter une corbeille pleine de pièces d'or. Elle en prit envi­ron trois poignées qu'elle remit aux évêques : Acceptez ce présent, leur dit-elle; il vous servira à couvrir les dépenses de votre séjour en cette ville. — Les deux prélats lui témoignèrent leur reconnais­sance et prirent congé. En sortant, ils distribuèrent aux décurions du palais la majeure partie de l'or qu'ils venaient de recevoir. Cependant l'impératrice parla à Arcadius de la requête des deux évêques, et lui proposa de faire exécuter en Phénicie les décrets relatifs à la destruction des temples païens. L'empereur n'approu­vait point cette mesure. Je sais, répondit-il, que les habitants de Gaza sont des idolâtres obstinés. Mais ils paient fidèlement les impôts. C'est là le point important. Si nous faisons soudain détruire leurs temples, ils abandonneront peut-être la ville et nous perdrons cette ressource précieuse. On pourrait commencer par retirer aux païens les fonctions et dignités civiles. Plus tard, on ferait fer­mer les monuments idolâtriques. En procédant ainsi par degrés, ils arriveraient tout naturellement où on veut les amener et embrasseraient peu à peu le christianisme. J'ai souvent remarquué qu'on obtient plus par ce moyen que par une rigueur soudaine et infiexible. —Amantius, qui avait entendu cette conversation, nous

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en informa. Il ajoutait que l'impératrice n'avait point paru se rendre aux observations d'Arcadius, mais qu'elle s'était bornée à répondre : Quoi que nous fassions, de bon gré ou de force, l'avenir appartient à la religion du Christ. — Une seconde fois Eudoxia fit mander les deux évêques. J'ai entretenu l'empereur de votre requête, leur dit-elle. Il éprouve une certaine difficulté à y sous­crire. Mais je ferai tout ce qui dépendra de moi pour seconder les efforts de votre zèle et travailler à la sainte œuvre que vous avez entreprise. — Le bienheureux Porphyre, se rappelant alors la re­commandation du saint anachorète Procopius, répondit : Si votre celsitude travaille pour le Christ, le Christ travaillera pour elle. Il vous donnera un fils que vous verrez sur le trône et dont le règne fera votre bonheur. — A ces mots, le visage de l'impératrice devint rayonnant de joie. 0 mes pères, dit-elle, obtenez de Dieu par vos prières la réalisation de ce vœu si cher à mon cœur. Je vous pro­mets de faire ensuite tout ce que vous demandez, et plus encore. Si j'ai un fils, je ferai construire une basilique au centre de la ville de Gaza. — Au sortir du palais, nous allâmes chez le très-saint archevêque Jean lui porter cesbonnes nouvelles. Nous le visitions d'ailleurs tous les jours et nous jouissions avec un ravissement inexprimable de ses entretiens plus suaves et plus purs que le miel 1. » Ainsi parle le pieux chroniqueur. Quelques semaines après, Eudoxia mettait au monde un fils qui reçut le nom de Théodose, comme son aïeul. Il fut proclamé empereur le jour même de sa naissance et reçut le baptême solennel dans la basilique constantinienne des douze Apôtres. Au moment où on le retira de la pis­cine sainte, Porphyre remit au nouveau-né un exemplaire de sa requête. Un chambellan prit le parchemin et en lut à haute voix les premières lignes. Puis posant la main sur la tête de l'enfant impé­rial, et l'inclinant doucement il dit : La puissance de Théodose le Jeune octroie toutes les demandes contenues en cette requête! — Le peuple salua par des applaudissements ce premier acte de royauté, et les deux évêques de Césarée et de Gaza quittèrent Constantinople chargés de présents et de bénédictions. »

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1. Marcus Diac, n. xxxix-XLlU.

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88. Leur départ s'effectua durant l'absence de saint Jean Chrysostome, lequel était alors à Éphèse. Les joies maternelles d'Eudoxia l'avaient disposée favorablement pour saint Porphyre. Peut-être aussi, en accueillant avec tant de déférence les deux évêques de Césarée et de Gaza, l'impératrice voulait-elle donner une leçon indirecte à l'illustre patriarche de Constantinople et lui montrer ce qu'on obtenait de sa puissance quand on savait se mé­nager ses bonnes grâces. Mais Chrysostome était fort au-dessus des calculs de ce genre. Il disait lui-même à saint Porphyre : «Peu m'importe leur ressentiment; c'est à eux qu'ils font tort, non à moi : Et miki quidem non est hoc enree qnod irascantur ; se ipsos enim Irrwunt. non me. » Le caractère d'Eudoxia était un mélange de souplesse et de tyrannie qu'il faut faire exactement connaître. Voici le tableau qu'en a tracé un historien récent : « Implacable et patiente dans sa vengeance, l'épouse d'Arcadius attendait, embus­quée dans ses perfides attraits, que l'occasion lui livrât sa proie. L'avarice partageait son cœur avec l'ambition ; on reconnaissait l'élève d'Eutrope. Il n'y avait pas d'odieuse exaction, de vente infâme qui lui coûtât pour grossir le royal pécule sur lequel elle payait le dévouement de ses eunuques et des femmes perdues qui l'entou­raient. C'était la concussion en diadème; elle eût vendu l'empereur; elle vendit réellement plusieurs fois son nom. Gauloise par le sang, grecque par le caractère, elle mêlait la ruse à la violence ; chacun de ses sourires cachait une trahison. Elle remplit la cour de déla­teurs et trafiqua du crime de lèse-majesté. Toute terre qu'elle daignait visiter et dont elle goûtait les fruits, appartenait à son domaine ; tout héritage qu’elle convoitait était disputé aux héri­tiers légitimes réduits à la mendicité et devenait la propriété de la souveraine enrichie tous les jours des larmes et du désespoir de ses sujets. Le peuple qui ne l'aimait pas se vengea peut-être sur l'honneur de la femme de la tyrannie de la reine. On accusa ses mœurs qui furent au moins très-légères, et l'on désignait tout haut le père ces enfants qu'elle donnait à l'empereur1. Il est certain

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1. Le fameux comte Jean était revenu au palais après la mort de Gaïnas.

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qu'elle estimait peu son mari et qu'elle n'avait pas l'habitude de se contraindre beaucoup dans ses passions. On a dit à tort qu'elle était arienne. Une piété princière couvrait tant bien que mal de ses fastueuses apparences les bassesses et les crimes de cette vie. Une femme de cette espèce devait haïr Chrysostome, l'incorrup­tible ennemi des vices qu'elle adorait. Cette haine instinctive s'était accrue, à la chute d'Eutrope, par la noble fermeté du pontife à défendre les droits de l'Eglise et la tête d'un malheureux; elle s'é­tait envenimée plus tard par les services mêmes qu'on avait implo­rés de lui et qu'il avait loyalement rendus, alors que Gainas mena­çait la ville et l'empire. D'autres circonstances où le courage calme du prêtre s'était rencontré face à face avec la poltronnerie de la cour ou s'était dressé comme une barrière devant ses usur­pations, revenaient sans cesse à l'esprit de l’altière princesse avec une amertume que ses adulateurs avaient soin d'aggraver par de perfides rapports. On lui représentait Jean comme un ennemi per­sonnel qui saisissait toutes les occasions de la tourner en ridicule auprès du peuple. Les courtisans faisaient leur métier en calom­niant la vertu, en trompant leurs maîtres; l'évêque poursuivait sa noble mission en censurant les vices. C'était un malheur sans doute qu'Eudoxia personnifiât aux yeux de ses sujets l'avarice et l'orgueil, et qu'on ne pût tonner contre certains désordres sans que la malignité publique ne montrât du doigt l'impératrice abhorrée. Mais parce que l'iniquité régnait audacieusement à la cour, la chaire devait-elle être muette? Suffit-il au crime de mettre sur ses traits hideux un masque de pourpre, pour imposer silence à la vérité et commander, au lieu du mépris, le respect? Parce qu'il étale avec plus d'orgueil ses scandales et ses orgies, parce qu'il verse de plus haut ses funestes poisons, le peuple doit-il rester sans en­seignements, et faut-il que les gardiens naturels de la loi divine refoulent au fond de leur âme leur juste indignation, de peur de blesser, même par un faible cri de douleur, des oreilles enivrées de mensonges et de flatterie? Faut-il que le Christ désarmé, devenu courtisan, laisse tomber le fouet vengeur, et, au lieu d’anathème et de vae, n'ait plus que des hommages et des complaisances? Dans

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ses sorties les plus véhémentes, Chrysostome fut toujours ce qu'il devait être, l'interprète de l'Évangile, l'homme de Dieu, le pasteur dévoué des grands et des petits. Ses pensées, ses sentiments, ses colères ardentes mais toujours saintes, tous ses actes comme tous ses discours étaient dominés par quelque chose de supérieur qui remplissait son coeur et sa vie : la charité. Et lorsque Zosime le présente comme une espèce de démagogue occupé à soulever le peuple, il ne s'inspire que de sa haine de païen contre le pontife du Christ. Son assertion est une pure calomnie1. »

 

89. Les disgrâces des riches patriciens suivies de la confiscation de leur fortune, les testaments forcés au profit du trésor impérial, ou plutôt du pécule particulier de l'impératrice, redevinrent à ordre du jour, comme au temps de Constance et de Valens. «II était rare, dit Zosime, qu'un père de famille pût léguer ses biens à ses héritiers naturels. Eudoxia, ses eunuques, ses favorites se les faisaient adjuger. Sous un tel régime, les honnêtes gens s'ennuyaient de vivre et souhaitaient de mourir2. » Parallèlement à ces concussions tyranniques, l'impératrice avait des accès de générosité. C'est ainsi qu'elle distribuait des poignées d'or aux évêques phéniciens et qu'elle construisait à Gaza une somptueuse église; car elle tint la promesse faite à saint Porphyre avant la naissance du jeune Théodose. De la même main qui dépouillait les orphelins et les veuves, elle bâtissait indifféremment des temples, ou enrichissait des favoris. Tout était caprice, vanité et tyrannie dans cette parvenue de la fortune. Voici comment un successeur d’Eudoxia sur le trône de Byzance appréciait le gouvernement de cette femme. «Il me faut, dit l'empereur Léon le Sage, parler d'un acte fameux de spoliation exercé contre une malheureuse veuve sans défense. Parmi les dignitaires de la cour d'Arcadius, se trouvait un pieux et fidèle catholique, nommé Théognoste. Ses qualités personnelles l'avaient rendu cher à l'empereur qui l'ad- mettait dans son intimité. Un courtisan arien, nommé Gaiius, poussé par un sentiment de jalousie diabolique, intenta une accu-

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1.  M. Martin d'Agde. Ilist. de S, Jean Cfirysosi., pag. 3S3, S8J.

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sation calomnieuse de lèse-majesté contre Théognoste. Celui-ci malgré son innocence, fut condamné au bannissement. La sentence portait confiscation des biens de la victime et comprenait sa femme et ses enfants dans le décret d'exil. Je n'insisterai pas sur tous les détails de cette odieuse iniquité. Il me suffira de dire que Théognoste, brusquement enlevé par une escouade de soldats, mourut en chemin, sans avoir atteint le terme de son funeste voyage. Sa veuve crut pouvoir alors revenir à Constantinople. Elle implora le secours du divin Chrysostome et se plaça sous sa protection. Véritable imitateur de  Jésus-Christ, miséricordieux comme son maître, l'archevêque accueillit cette infortunée et lui prodigua les consolations d'une paternelle tendresse. Cependant il réfléchissait sérieusement aux moyens qu'il devait  prendre pour fléchir le cœur du souverain et en obtenir une nouvelle sentence qui restituerait à la veuve et aux enfants de Théognoste leurs biens injustement spoliés. Comme si le démon eût lutté de malice avec la bonté du grand archevêque, un incident fortuit survint dans l'intervalle et rompit tous les projets de Chrysostome. On était à l'époque de la vendange. L'impératrice, vou- lant s'en donner le joyeux spectacle, dirigea sa promenade vers les coteaux situés en dehors de la ville. Elle mit pied à terre, entra dans une vigne et y cueillit de sa main une grappe mûre qu'elle porta à sa bouche. Il se trouvait que cette vigne appartenait pré­cisément an domaine patrimonial de la veuve de Théognoste. On sait qu'à cette époque une loi de dévolution impériale déclarait que toute terre où le souverain, soit accidentellement, soit de dessein préconçu, avait fait acte de propriété, appartenait de plein droit au monarque dans le cas où celui-ci voudrait profiter du bénéfice de cette mesure, sauf indemnité à régler aimablement avec le possesseur. Or Eudoxia connaissait cette loi mieux que personne. C'était avec préméditation qu'elle avait posé le pied sur le domaine de la veuve de Théognoste et qu'elle venait d'y faire acte de propriété. Elle voulait accabler par un dernier revers cette  femme  infortunée,  mais surtout  elle voulait  atteindre derrière elle l'illustre pontife qui lui avait accordé sa protection.

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Aussitôt donc qu'elle eut mangé en riant sa grappe de raisin, elle déclara qu'en vertu de la loi de dévolution la vigne sur laquelle elle avait mis pied demeurerait annexée au domaine impérial. Eudoxia ne doutait pas que l'archevêque ne protestât ultérieure­ment contre cette nouvelle spoliation. Mais elle se promettait alors de lui répondre par le texte même de la loi, et de le faire ainsi passer pour un séditieux qui attaquait la constitution même de l'empire. Tels étaient les calculs d'Eudoxia. Ils furent déjoués. Le noble pontife ne fit aucun éclat. Il se contenta de faire parvenir à l'impératrice les supplications les plus touchantes, faisant appel à la clémence, non à la loi. Eudoxia dans son arrogance se retran­chait derrière le texte du code, et transmettait à l'archevêque les réponses les plus insolentes. Chrysostome, en véritable médecin des âmes, redoublait de modération à mesure que l'impératrice témoignait une irritation plus vive. Sans doute, disait-il, la loi existe. Je n'en conteste point l'authenticité. Mais il faut remarquer que cette loi fut promulguée par des empereurs païens. Sa rigueur n’ est plus en harmonie avec le gouvernement de princes qui font gloire de servir Jésus-Christ. — D'autres fois il disait à l'impéra­trice : Je le sais, vous êtes la loi vivante par le seul fait que vous exercez l'autorité impériale. Mais à côté de votre pouvoir qui vous permet tout, il y a la conscience qui vous avertit intérieurement et vous fait à merveille discerner le juste et l'injuste. Je vous en supplie donc; ne fournissez pas aux malveillants un prétexte à des comparaisons odieuses. Ils citeront l'épisode de Jézabel et de la vigne de Naboth. Ils trouveront dans l'Ancien Testament des allusions pleines d'outrages et d'injures1. »

 

90. Nous avons encore une des lettres que saint Jean Chrysos­tome adressa en cette circonstance à l’altière impératrice. Voici ce monument de charité vraiment épiscopale. «Le Deu créateur de l'univers, disait-il, est essentiellement, la source et l'origine de tout pouvoir et de toute domination. Les conditions sociales qui

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(l) Léo Philosoph., Laudate S. Jodnn.Chrt/sost., n° xx ; Patr.grœc.v t. CV1I., col. 266-2GS.

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règlent les rangs encre les hommes ne tiennent pas à une inégalité de nature entre eux. Ainsi, quand le Seigneur a remis dans vos mains le sceptre de la royauté, c'est uniquement pour que vous protégiez le droit de chacun et rendiez à tous la justice. La gloire, l'opulence, la splendeur, l'éclat du trône ne compteront de rien au jour formidable du jugement suprême: une seule chose servira alors, l'accomplissement des préceptes divins. Je vous en supplie donc, ne perdez pas de vue cette grande considération et ne ban­nissez pas de votre âme la crainte de Dieu. C'est lui, vous le savez, qui tient dans sa main notre vie à tous. Aux uns il ajoute, à d'autres il retranche les années. « Je suis, dit-il, celui qui tue ou qui fait vivre. Quel mortel pourrait se soustraire à ma puissance 1? Mais il est horrible de tomber entre les mains du Dieu vivant «  Ainsi, limon et cendre, fleur, brin d'herbe, poussière, ombre, fu­mée et songe, voilà ce que nous sommes, nous tous hommes mortels,  dont la vie éphémère n'est qu'une apparition  entre deux morts. Depuis le jour où la sentence fut prononcée sur notre race et où il nous fut dit : « Tu es poussière et tu retourneras en pous­sière 3, » nous revêtons la corruption en même temps que notre vêtement de chair. Tous d'un même courant nous glissons vers la mort. Sortis de terre, nous y retournons bientôt les uns après les autres, rois et particuliers, princes et sujets. Reportez le regard de votre pensée sur les empereurs qui tinrent avant vous le sceptre. Songez à ce qu'ils furent autrefois et à ce qu'ils sont aujourd'hui. Ceux qui ont fait le bien n'ont pas seulement laissé dans le monde une mémoire toujours vénérée et chérie, mais ils jouissent en ce moment de la bienheureuse immortalité du ciel. Ceux au contraire qui ont commis l'injustice et le crime, ont laissé ici-bas un souvenir abhorré : ils ne ressusciteront que pour les éternels tourments. Que votre piété imite donc la foi pure et la religieuse conduite des bons princes. Qu'elle daigne faire rendre à l'infortunée veuve de Théognoste, à ses malheureux enfants, le dernier débris de leur patrimoine. Ils ont assez souffert dans le passé. N'ajoutez point à

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leur misère ; ainsi vous éloignerez les afflictions qui pourraient vous atteindre vous-même dans l'avenir. Je vous en conjure, faites au plus tôt sécher les larmes qui coulent des yeux d'une famille oppri­mée. Rappelez-vous la parole du Sauveur qui ne veut pas que le soleil se couche sur notre colère 1. Rappelez-vous cette terrible me­nace: « Insensé! cette nuit je vais te redemander ton âme. A qui seront alors les biens que tu as amassés 2? Que sert à l'homme de gagner l'univers, s'il vient à perdre son âme; et quelle compensation pourra-t-il trouver à un pareil dommage 3? » Est-ce que le parfum embaumé de la vigne en fleurs, est-ce que la fraîcheur suave des figues ou de l'olive onctueuse, et pour tout dire, est-ce que la richesse et la splendeur du trône descendront avec nous dans le tombeau? Non, toute vitalité, tout effort humain aboutit au sépulcre. Un jour, quittant tout, il nous faudra retourner nus, sans puissance ni empire, au sein de la terre d'où nous sommes sortis. Veuillez donc y réfléchir devant Dieu; faites rendre la vigne, afin que Dieu rende pour vous une sentence favorable au jour du jugement 4. » 

© Robert Hivon 2014     twitter: @hivonphilo     skype: robert.hivon  Facebook et Google+: Robert Hivon