Croisades 36

Darras tome 25 p. 56

 

   21. L'ébranlement s'étendit à toute la France. Deux princes sur lesquels se fixait plus particulièrement alors l'attention publique, Etienne comte de Blois et Hugues le Grand, frère de Philippe I, faisaient leurs préparatifs de départ. On se rappelle la défection d'Etienne de Blois sous les murs d'Antioche et sa honteuse retraite, au moment où il croyait l'armée chrétienne vouée à une perte iné­vitable 1. « Depuis son retour en Europe, dit Ordéric Vital, il s'était vu continuellement en butte aux sarcasmes des chevaliers et au mépris de ses vassaux. Son épouse, la comtesse Adèle, fille de Guillaume le Conquérant, se sentait profondément humiliée d'une pareille situation. «N'entendez-vous donc pas, lui disait-elle, les injures et les opprobres prodigués à votre nom. Rappelez la vail­lance de vos jeunes années. Relevez l'étendard de la milice sainte, ayez le courage de vous dévouer pour le salut de tant de milliers de chrétiens. Redevenez le héros d'autrefois, la terreur des infidèles, le chevalier de Jésus-Christ contre les odieux musulmans.» — Etienne resta longtemps sourd à toutes les exhortations de cette femme courageuse. Le souvenir des périls et des durs laieurs auxquels il avait échappé dans son premier voyage le glaçait d'effroi. Le sentiment de l'honneur finit cependant par triompher le sa faiblesse; il se mit en marche avec plusieurs milliers d'honmes d'armes 2. » Le comte de Vermandois, Hugues le Grand, dont nous avons raconté plus haut les aventures5, était aussi, mais vraisemblablement à tort, accusé du crime de désertion. On murmu­rait autour de lui l'épithète de « corbeau de l'arche, » surnom in-

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Guerre farlan siey sordecor,

Quan lo veiran jouen et meschi.

(Bisl. litt., ibiâ.). i Cf. tom. XXIII de cette Histoire, p. 513 et 536. s Order. Vital., 1. X, cap. xvin ; ralr. lat., t. CLXXXVIII, col. 764. 3 Tom. XXIII de cette Histoire, p. 556.

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jurieux que les croisés lui avaient donné à Antioche, en ne le voyant pas revenir au milieu d'eux après la mission officielle dont il s'était chargé près de l'empereur de Constantinople. Il partageait avec les furtivi funambuli4 le mépris universel. L'âme d'un fils de France était trop fière pour supporter plus longtemps des outrages qu'il ne semble pas d'ailleurs avoir mérités. Il reprit le chemin de l'Orient avec le duc Eudes de Bourgogne, Etienne, comte d'outre-Saône [ultra Ararim, Franche-Comté), Milo de Bray, Guy le Roux, Hugues et Bardulf de Broyés, le vicomte de La Ferté (vicecomes de Firmamento)2, Baudoin de Grandpré, Dudo de Clermont, Walbert, châtelain de Laon. Leurs forces réunies s'élevaient au chiffre de quarante à cinquante mille guerriers, sans compter une multitude de pèlerins des deux sexes. Guillaume de Montfort, évêque de Paris, Hugues 1 de Pierrefont, évoque de Soissons 3, Ingelram I de Coucy, évêque de Laon accompagnèrent cette nombreuse armée dont ils prirent la direction spirituelle. L'itinéraire adopté fut celui de Godefroi de Bouillon. Après avoir traversé l'Allemagne, la Hongrie et le pays des Bulgares, ils arrivèrent heureusement à Constantinople après les fêtes de Pâques (25 avril 1101)4.

 

22. Un dernier groupe de croisés français, formant un total de quinze mille guerriers, ne voulut point prendre la route de terre. Il se dirigea par l'Italie jusqu'à Brundusium (Brindes), d'où il s'embarqua pour Thessalonique. Ce corps détaché avait pour  chefs Herpin de Bourges qui venait de vendre au roi de France, moyen­nant soixante mille solidi d'or, son comté de Berry, Joscelin de Courtenay et Guillaume II, comte de Nevers. Le frère de ce dernier, Robert, évêque d'Auxerre 5, suivit l'expédition. Au lieu de faire voile directement pour Jérusalem où ils eussent été d'un si grand secours au roi Baudoin I, ils se proposaient, une fois arrivés sur

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1. TomeXXIIIdecetteJJistoire.p. 531. — 2 Albéric. Aq.,l.VIII, cap. vi, col. 608.

3 Albéric d'Aix donne par erreur à cet évêque le nom de Reynold : Reinoldus eplscopus de Suessones (1. VIII, cap. vi. col. 608.) Mais Guibert de Nogent (Gesta Dei per Francos, 1. VIII.cap. vi, Pair. la'.,tom. CLVI, col. 813,) rétablit la leçon véritable : Hugo eplscopus Suessionicus.4 Albéric. Aq., 1. VIII, cap. vi, col. 608. —'- Cf. Art de vérifier les dates, Guillaume IV, comte de Nevers.

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la côte de Macédoine, de gagner eux aussi la grande cité impériale de Constantinople, ce sinistre rendez-vous dont le mirage semblait fasciner tous les esprits. La facilité avec laquelle s'accomplit la première partie de leur voyage dut leur inspirer pleine confiance pour l'avenir. « Débarqués à Thessalonique vers le mois de mai 1101, dit Albéric d'Aix, ils y trouvèrent l'accueil le plus hospitalier. Des ordres avaient été donnés par l'empereur à tous les gouverneurs des cités qu'ils devaient rencontrer sur leur route; ils trouvèrent partout à s'approvisionner en abondance et à juste prix. De leur côté, ils imposèrent à leurs troupes la plus sévère discipline; aucun fait de violence, de rapine ou de pillage ne se produisit dans leurs rangs, et ne provoqua les plaintes dont les Lombards avaient naguère été l'objet. Alexis les reçut donc avec la plus extrême cordialité (24 juin 4101). Ils campèrent d'abord trois jours sur la rive européenne du Bosphore; puis l'empereur, sous prétexte de les rapprocher de sa capitale, leur fit traverser le bras de Saint-Georges et leur permit de dresser leurs tentes au pied des remparts, dans une agréable position, non loin du rivage, près de la colonne en marbre dite «du bélier d'or», parce qu'elle porte au sommet ce singu­lier trophée. Alexis les y retint quinze joursdurant lesquels il leur prodigua les audiences, les festins somptueux et les riches présents. Sa munificence s'étendait sur les pèlerins et le menu peuple, humili populo ; il leur faisait distribuer largement des monnaies de cuivre appelées en ce pays tarlarons, et pourvoyait à leur subsis­tance1. » Enfin, vers les premiers jours de juillet, il leur permit d'aller rejoindre les autres armées de la croisade, leur assurant qu'elles étaient encore campées dans les environs de Civitot et de Nicomédie.

 

   23. Hélas ! ces armées n'existaient plus. Leurs derniers débris expiraient alors sous le fer des Turcs dans les déserts du pays de Roum. Alexis le savait d’autant mieux que ce désastre était l'œuvre de son infâme politique. Il s'était concerté pour cette exécrable machination avec le sultan d'Iconium, auquel, dit Guibert de Nogent, il avait adressé un de ses plus habiles émissaires,

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1. Alberic. Aq., 1. VIII, cap. xxvi, col. 619.

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porteur d'un message ainsi conçu : « Voici que vous arrivent de France les brebis les plus grasses, sous la conduite d un berger qui n'est rien moins que sage l. » L'imprudent berger dont voulait ­parler Alexis était le fastueux duc d'Aquitaine, lequel dès le lende- main de son arrivée à Constantinople « avait nettement refusé, dit vouloir Guillaume de Malmesbury, le serment de foi et hommage exigé par l'empereur byzantin 2. » Le comte Etienne de Blois, qui, lors de la première croisade, s'était sans difficulté soumis à cette exi­gence et s'en était vu si largement récompensé 3, ne parta­geait point les scrupules de Guillaume IX. « II s'associa, dit Guibert de Nogent, les trois évêques de Paris, de Soissons et de Laon, prélats distingués, jeunes, et sauf le dernier, 4 d'une conduite exemplaire. Avec eux il se rendit fréquemment à la cour et y ob­tint les bonnes grâces, les distinctions, les faveurs qu'on ne mar­chandait point à de telles complaisances5.» La divergence qui se manifestait ainsi entre les comtes de Blois et de Poitiers s'accusa bientôt dans une question plus importante. « Etienne proposait, dit Albéric d'Aix, de se rendre à Jérusalem, en suivant l'itinéraire précédemment adopté par Godefroi de Bouillon pour l'armée de la première croisade. C'était sans contredit le chemin le plus direct et le plus sûr. Raymond de Saint-Gilles et l'empereur lui-même étaient de cet avis. Mais le duc d'Aquitaine et les Lombards, le rejetèrent obstinément. «Nous sommes assez nombreux et assez vaillants, dirent-ils, pour affronter tous les périls et triompher de tous les obstacles. Nous franchirons les montagnes de la Paphla-gonie, et nous irons arracher Boémond à la captivité que lui font subir les Turcs. Baldach (Bagdad), la capitale de ces mécréants, nous livrera ses trésors et la croix victorieuse régnera sur le Corassan 6

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1.Guibert. Novigent., Cest. Dei pe.r Franc, 1. VIII, cap. v, col. S13.

2. Yvillelm. Malmesbur., Gest. reg. Anglor., libr. IV, a» 349; Patr. lat., t. CLXXIX, col. 1361. — 3. Cf. tom. XXIII de cette Histoire, p. 344.

4. Voici le texte de Guibert de Nogeat : Hugo Suessiomcus, et Parisiorum Guillelmus illnstris gencris et indotis viri, qui prœsulatui suo in primxvo flore elarissimis moribus ministrabant, et Engelramnus Laudunensis, vir sicut forma et eloquentia, ulinam sic religione conspicuus !

5. Guibert. Novig., 1. VIII, cap. vi, col. 813. — «Alberic. Aq., 1. VIII, cap. vu, col. 609.

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   La jactance de Guillaume IX et de ses alliés s'expliquait jusqu'à un certain point par le chiffre vraiment énorme auquel se montait le total des armées réunies. « A la revue d'ensemble qui en fut passée à Nicomédie, il s'élevait, dit Ordéric Vital, à plus de trois cent mille guerriers. Le duc d'Aquitaine se crut dès lors autorisé à faire prévaloir son plan de campagne. «Nous avons deux ennemis, dit-il aux chefs assemblés : le premier et le plus redoutable, c'est l'empereur; il faut nous garder contre sa perfidie et le mettre dans la nécessité de nous aider à combattre l'autre ennemi, le Turc. Envoyons à Alexis un message pour lui demander de placer à notre tête le comte de Saint-Gilles qui nous guidera avec la sainte Lance dont il est dépositaire. Raymond connaît toutes les provinces d'Asie, il est aussi prudent que brave; chrétiens et musulmans le respectent; il nous conduira sûrement à Jérusalem. » — Une am­bassade, composée de représentants de chaque nation, partit aussi­tôt pour transmettre à l'empereur ce vœu unanime de tous les croisés. Mais Raymond de Saint-Gilles déclina le périlleux honneur qu'on lui réservait. « Par la grâce de Dieu, dit-il à Alexis, j'ai pu survivre aux dangers et aux labeurs de la prise de Jérusalem. Au­jourd'hui, accablé de vieillesse, brisé par la fatigue, j'ai besoin de repos. C'est pour cela que je me suis réfugié à la cour de votre majesté impériale, comme dans un asile sacré. Ayez pitié, je vous en supplie, d'un vétéran couvert de blessures et ne me forcez point à reprendre un pèlerinage si laborieux.» — En conséquence l'em­pereur répondit aux envoyés : « J'ai prié le comte de Saint-Gilles de vous accompagner dans votre expédition. Mais il allègue son âge et ses infirmités qui l'empêchent de le faire. Partez donc sans inquiétude, vous reposant sur mon alliance. Je ne puis ni ne dois user de contrainte envers un illustre guerrier, mon hôte et mon ami1. »

 

   24. « Quand cette réponse plus ou moins sincère, continue Ordéric Vital, parvint à Nicomédie, elle y souleva des transports d'indignation. Guillaume de Poitiers dit aux chefs: « Qu'attendez-vous encore? Faites armer vos soldats, retournons à Constanti-

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1 Ordéric Vital., Histor. ecclés.,\. X, cap. xvn, col. 765.

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nople. Nous y entrerons de vive force; et si le perfide empereur persiste dans ses orgueilleux refus, nous en débarrasserons la terre. Il est temps de venger la mort de tant de milliers de fidèles, victimes de ses trahisons. La main qui tuera un tel monstre sera, je n'en puis douter, agréable au Seigneur.» Moins emportés et plus sages, Etienne de Blois, Hugues le Grand et les autres barons s'efforcèrent de calmer la fureur du comte. Mais il ne voulut rien entendre. A la tête de ses Aquitains et de ses Gascons, renforcés par une foule de jeunes guerriers lombards, il revint à Constantinople et en fit le siège. L'empereur ne fit que rire d'une tentative qui paraissait si disproportionnée avec le nombre des assaillants. Byzance, avec sa triple enceinte de remparts, lui semblait inexpugnable. Il fit ouvrir toute grande la porte de chacune d'elles, se contentant d'y faire aposter trois lions sauvages et sept léopards qu'on lâcherait sur les premiers qui oseraient la franchir. Les soldats de Guillaume s'élancèrent en avant, sans se douter du piège. Surpris par l'attaque des féroces animaux qui bondirent sur eux, quelques hommes d'armes périrent sous leurs griffes. Mais les Francs, accou­tumés à la chasse, eurent bientôt raison de ce puéril stratagème. Ils percèrent les lions à coups d'épieux, les criblèrent de flèches; et comme les léopards, se dérobant à leur poursuite, grimpaient par­dessus les murs de la seconde enceinte, ils y pénétrèrent eux-mêmes par la porte si imprudemment ouverte. Continuant ainsi leur chasse victorieuse, non plus contre des bêtes affolées et incapables de ré­sistance, ils se portèrent à l'entrée de la troisième enceinte, où les guerriers d'Alexis firent d'inutiles efforts pour leur barrer le pas­sage. Byzance allait être conquise par cette poignée de braves. Des cris d'effroi, des clameurs désespérées retentirent par toute la ville; l'empereur éperdu envoya sur-le-champ des parlementaires, suppliant le comte de Poitiers de suspendre l'assaut et lui promet­tant toute espèce de satisfaction. Guillaume consentit à un armis­tice, et campa sous les murs de la capitale avec ses troupes victo­rieuses. Alexis eut de nouveau recours à l'intervention de Raymond de Saint-Gilles. «Vous êtes témoin, glorieux comte, lui dit-il, de l'insolence des Francs. Ils ont outragé la majesté du saint empire,

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versé le sang de mes sujets fidèles, troublé la sécurité de ma capi­tale. Suis-je donc réduit, moi l'arbitre des destinées de l'univers, à subir la loi de vos barbares pèlerins 4? » Raymond de Saint-Gilles irrité contre le duc d'Aquitaine paraît avoir saisi cette occasion de prendre en Orient une éclatante revanche de l'usurpation de ses états en France. Telle est du moins l'appréciation qui résulte du récit d'Ordéric Vital; si elle est fondée, la mémoire du comte de Toulouse reste pour jamais  chargée d'une responsabilité  épou­vantable.  Il répondit à l'empereur en ces termes, continue Ordéric : « C'est l'habitude   des Francs de ne rien respecter; je ne connais que trop ce dont ils sont capables en fait d'usurpations et de rapines; mais il serait inutile de récriminer. Faites la paix avec ces guerriers insolents. La nécessité du moment l'exige, comptez cependant que plus d'un expiera dans son sang son audace sacrilège. Les Gascons, cette tourbe impudente 2, me veulent pour guide dans leur expédition ; ils prétendent m'imposer de force ce voyage ; ils s'en repentiront. Laissez-moi le soin de venger, quand le temps sera venu, l'honneur de l'empire et le sang qui rougit les murs de Constantinople 3. » Si réellement le comte de Toulouse tint ce lan­gage, il souilla en ce jour sa vie entière et effaça par une infâme trahison tout l'éclat de ses précédentes victoires.   

 

   25. L'empereur se hâta de faire la paix sur les bases concertées avec Raymond. Il s'engagea par serment à fournir aux croisés un contingent de vingt mille Turcopoles, dont le comte de Saint-cro Gilles prendrait le commandement. Plusieurs navires chargés de de vivres, de provisions de tout genre vinrent débarquer à Nicomédie; chaque soldat, chaque pèlerin eut part à une distri­bution générale faite en grand appareil. Tout fut disposé afin d'as­surer les subsistances de l'armée pour un trajet de quarante jours. Enfin l'on vit arriver le comte de Toulouse avec la sainte Lance, et les vingt mille auxiliaires turcopoles. « Il est vrai, ajoute Ordéric, que le fonctionnaire impérial chargé de faire la distribution d'ar­gent et de vivres par chaque tête de soldat et de pèlerin, avait

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1 OrJeric. Vital., toc. cit. col. 766. — 2. Improbi Guasconcs.— 3 OrJer. Vit., col. 767.

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ainsi pu se rendre un compte exact du nombre des croisés. Il trans­mit aussitôt ce renseignement par ses affidés au sultan d'Iconium et aux autres chefs turcs du pays de Roum. Mais les nôtres, conti­nue le chroniqueur, ignoraient cette trahison. Pleins d'allégresse, ils se mirent en marche, et laissant à droite la route précédemment suivie par les premiers croisés, se dirigèrent vers le nord-est, à tra­vers la province du Pont, l'ancien royaume de Mithridate 1. » Après trois semaines des plus rudes fatigues, ils arrivèrent à la ville de Gangres (aujourd'hui Kiangari), autrefois résidence du roi Dé-jotarus. La cité était au pouvoir des Turcs Seldjoucides, mais on avait soigneusement dissimulé cette circonstance à l'armée euro­péenne. Celle-ci croyait au contraire trouver à Gangres une popu­lation alliée de l'empire et disposée à offrir l'hospitalité aux soldats de la croix. « La veille de la Nativité de saint Jean-Baptiste (23 juin -1101), comme les pèlerins épuisés gravissaient les roches escarpées au-dessus desquelles ils voyaient se dresser les remparts de la ville, une nuée de Turcs fondit sur eux de toutes les hauteurs environnantes. Une bataille acharnée s'engagea et dura la moitié du jour. Enfin la victoire demeura aux croisés; deux cents cavaliers turcs eurent la tête tranchée, le reste se replia sur la ville, les chrétiens les y suivirent, pénétrèrent avec eux, s'en rendirent maîtres et rasèrent la forteresse. Ce succès exalta tous les courages. Après quelques jours de repos, les vainqueurs reprirent leur marche à travers de riches campagnes couvertes de moissons 2.» L'abon­dance succédait pour eux aux privations des semaines précédentes, et ils ne se faisaient pas faute de dévaster un territoire appartenant à l'ennemi. Ce fut alors que se serait produite une nouvelle trahi­son ,dont Albéric d'Aix accuse formellement le comte de Toulouse3.

 

26. « Raymond, avec son corps de vingt mille auxiliaires, dit le chroniqueur, se tenait toujours à l'avant-garde. Les chefs turcs profitèrent de cette circonstance pour s'aboucher avec lui sans éveiller les soupçons. A force de présents, ils obtinrent qu'il chan­gerait son itinéraire et engagerait les croisés dans la partie monta-

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1 Order. Vit., 1. X, cap. xvin, col. 767.  — 2 Alberic. Aq., 1. VIII, cap.   vin, col. 609. — 3 Ibid. cap. îx, col. 610.

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gneuse et déserte de la Paphlagonie. Dès le lendemain, cette ma­nœuvre aussi barbare que perfide était en voie d'exécution. A partir de ce jour, les Turcs se tenaient sur les flancs et à l'arrière des croisés, égorgeant sans pitié tous les traînards et tous ceux qui s'écartaient des rangs. Devinant alors, mais trop tard, le piège qui leur avait été tendu, les princes forcés d'avancer au hasard, dans un désert in­connu qui ressemblait à un vaste tombeau, changèrent leur ordre de marche. Il fut résolu que l'avant-garde serait composée de sept cents cavaliers francs, chargés d'éclairer la route et de la déblayer des ennemis. Un même nombre de Lombards devait former l'ar­rière-garde et protéger la multitude des pèlerins qui suivait l'armée. La mesure n'eut pas le succès qu'on en attendait. Les Lombards de l'arrière-garde furent le jour même mis en déroute par les Turcs, et plus d'un millier de pèlerins eurent la tête tranchée. Ce premier et sanglant désastre jeta la consternation dans tous les cœurs. Tous les princes hésitaient à se charger pour le lendemain d'un poste si dangereux. Enfin le duc Eudes de Bourgogne se dévoua pour le sa­lut commun. A la tête de cinq cents chevaliers bardés de fer, il se comporta si bravement que l'ennemi n'osa l'attaquer et pas un pè­lerin ne périt en cette journée. Raymond de Saint-Gilles s'offrit la nuit suivante pour relever le duc de Bourgogne, il vint avec ses Turcopoles occuper l'arrière-garde. Mais vers la neuvième heure du jour (trois heures de l'après-midi), vigoureusement attaqué par les troupes ennemies, il ne dut son salut qu'au dévouement des che­valiers français accourus à sa défense. Ces attaques partielles, mais incessamment renouvelées, forcèrent les croisés à changer encore une fois leur ordre de marche. Les pèlerins avec les bagages furent placés au centre et entourés par les fantassins, tandis que la cava­lerie éclairait le front de l'immense armée et en protégeait les ailes. Formant ainsi une masse compacte, on continua quinze jours en­core la traversée de l'interminable désert. Cependant les provisions étaient épuisés, l'eau manquait; impossible de trouver ni fourrage pour les chevaux, ni aliments pour les hommes. Quelques guer­riers plus intrépides et plus aventureux se formèrent en colonnes volantes pour explorer en avant le territoire et y chercher des res-

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sources. Les Provençaux, à qui ce genre d'expédition était familier, fournirent des escouades de cent, deux cents, trois cents et quel­quefois cinq cents hommes, mais aucune ne revint au camp. Les Turcs les entouraient, leur tranchaient la tête; et l'armée poursui­vant sa marche rencontrait plus tard les cadavres mutilés. La fa­mine devint horrible. A l'exception des princes et des riches qui avaient conservé jusque-là quelques chariots de farine, de pains, de viande sèche et de salaisons, achetés dans les ports de Civitot et de Nicomédie, tous étaient réduits pour seule nourriture aux feuil­les et aux écorces d'arbres, aux herbes et aux racines crues. On ar­riva ainsi sur le territoire d'une ville turque nommée Constamnes (aujourd'hui Kaslamouni). Les croisés y trouvèrent des champs cou­verts d'orge. Bien que le grain ne fût point encore parvenu à ma­turité, une escouade d'environ mille fantassins coupa cette moisson inespérée, et l’on fit cuire les grains à un feu de branchages et de bruyères. Dans cette vallée croissait en abondance un arbuste dont les fruits, fort amers quand ils sont crus, deviennent à la cuisson doux et savoureux. On se promettait donc, et de l'orge et des fruits pas­sés au feu, une nourriture supportable. Mais les Turcs qui avaient tendu cette embuscade se tenaient sur toutes les hauteurs environ­nantes. Sans vouloir ni se donner la peine ni courir le risque d'un combat avec le détachement qu'ils cernaient de toutes parts, ils mirent le feu aux broussailles et aux herbes sèches. En quel­ques instants les flammes remplirent le vallon et dévorèrent les malheureux croisés. Pas un seul ne survécut au désastre 1. »

© Robert Hivon 2014     twitter: @hivonphilo     skype: robert.hivon  Facebook et Google+: Robert Hivon