La Cité de Dieu 32

 

tome 23 p. 750

 

CHAPITRE XXVII.

 

Du genre d'honneurs que les chrétiens rendent aux martyrs.

 

Et cependant nous n'attribuons aux dits martyrs ni temple, ni sacerdoce; nous n'établissons pour eux ni cérémonies, ni sacrifice, parce qu'ils ne sont pas dieux, mais qu'au‑dessus d'eux il y a le même Dieu qu'au‑dessus de nous. Sans doute, nous honorons leurs monuments comme étant les tombeaux de pieux serviteurs de Dieu, qui ont combattu pour la vérité jusqu'à la mort de leur corps, afin de répandre la connaissance de la vraie religion, et de mettre à jour la fausseté des fables et des fictions. Si, auparavant, ces généreux sentiments des martyrs s'étaient rencontrés également chez quelques‑uns, la peur les étouffait en eux. Mais qui donc, parmi les fidèles, a jamais entendu à l'autel élevé, sur le corps d'un martyr, à la gloire et au culte de Dieu , le prêtre qui y célèbre, prier en ces termes : Je vous offre ce sacrifice à vous Pierre, à vous Paul, ou à vous Cyprien? Personne sans doute, puisqu'auprès des tombeaux des martyrs le sacrifice s’offre à Dieu, qui les a faits hommes et martyrs, et qui les a associés à l'honneur du ciel avec ses saints anges. Le sacrifice s'offre ainsi, afin qu'en le célébrant nous rendions grâces au vrai Dieu des victoires qu'ils ont remportées, et qu'en renouvelant leur mémoire, nous nous excitions nous-mêmes à mériter leurs palmes et leurs couronnes, par l’invocation que nous ferons du secours de Dieu. Tous les hommages donc qui sont présentés par des hommes religieux aux tombeaux des martyrs, relèvent et exaltent leur mémoire; mais ils ne sont pas des sacrifices offerts à des morts comme à des dieux. Tous ceux même qui y portent leurs aliments, (ce qui n'est guère le fait des chrétiens éclairés, et est à peu près inconnu dans la plupart des pays), oui, tous ceux qui y portent leurs aliments, et après une prière qu'ils y font, remportent ces mêmes aliments pour s'en nourrir ou en faire une distribution aux pauvres, (voyez liv. VI des Confessions, chap. ii), ceux‑là veulent qu'ils soient sanctifiés par les mérites des martyrs, mais au nom du Seigneur des martyrs. Mais il ne peut pas voir là des sacrifices offerts aux martyrs, celui qui sait qu'on n'y offre que le seul sacrifice des chrétiens.

 

   2. Nous ne glorifions donc nos martyrs ni par des honneurs divins, ni par des crimes humains, comme les païens le font pour leurs dieux ; nous

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p751 LIVRE VIII. ‑ CtIAPITRE XXVII.             

 

ne leur offrons pas de sacrifices, nous ne faisons pas non plus dans leurs cérémonies sacrées la représentation d'infamies qui outragent leur mémoire. Car, pour ne parler que de ce qui regarde Isis, femme d'Osiris, déesse égyptienne, et leurs ancêtres qui tous ont été rois, dit leur histoire, qu'en dirai‑je? Alors que cette Isis sacrifiait à ses ancêtres, elle trouva une moisson d'orge dont elle montra les épis au roi, son mari, et à Mercure, son conseiller, ce qui fait qu'on veut qu'elle soit la même que Cérès. Eh bien! quels maux et quelles horreurs ont été confiés à la mémoire des hommes, non par les poètes, mais par les livres mêmes de leurs mystères, comme du reste Alexandre en écrit à sa mère Olympias sur les révélations du prêtre Léo. Les lise qui voudra et qui pourra. Mais que ceux qui les auront lus y réfléchissent; qu'ils voient en l'honneur de quels hommes morts, et pour quels faits de leur part les rites sacrés ont été établis, pour eux comme pour des dieux. Et, bien qu'ils les traitent comme des dieux, loin de tous ceux qui les honorent, la pensée d'oser les comparer à nos saints martyrs , que cependant nous ne traitons pas comme des dieux. Car nous n'établissons pas de prêtres, et nous n'offrons pas de sacrifices à nos martyrs, parce que cela serait inconvenant, injuste, illicite, et n'est dû qu'au Dieu unique. Mais nous n'allons pas non plus les célébrer par des crimes qu'ils auraient commis sur la terre, ni par des jeux infâmes, comme l'ont fait les païens en célébrant les crimes que leurs dieux avaient commis étant hommes; ou bien en représentant ces mêmes crimes pour réjouir les démons malfaisants , quand ces esprits n'ont pas appartenu à l'humanité. Sans doute, ce ne serait pas à ce genre de démons que se rapporterait le dieu de Socrate, s'il avait un dieu. Mais peut‑être que cet homme, étant étranger à l'art de faire des dieux et tout à fait innocent, les habiles dans cet art l'ont embarrassé d'une pareille divinité. Pourquoi donc en dire plus? On ne doit point honorer les esprits, en vue de la vie bienheureuse que nous attendons après la mort. Il n'en est aucun, la mesure de sa sagesse fût‑elle très‑courte, qui puisse avoir le moindre doute là‑dessus. Peut‑être dirat‑on qu'à la vérité tous les dieux sont bons, mais que les démons sont les uns mauvais, les autres bons, et que ceux‑ci par qui nous pouvons arriver à la vie éternellement heureuse, c'est‑à‑dire les bons, doivent être honorés. La valeur de cette opinion , nous l'examinerons au livre suivant.

© Robert Hivon 2014     twitter: @hivonphilo     skype: robert.hivon  Facebook et Google+: Robert Hivon