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CHAPITRE PREMIER.
De ceux qui prétendent adorer les dieux en vue de la vie éternelle, et non pour la vie présente.
1. Maintenant, selon l'ordre que je me suis prescrit, je dois réfuter et instruire ceux qui prétendent que c'est, non en vue de la vie présente, mais de la vie future, que l'on doit honorer ces dieux des nations que le christianisme repousse. Or, je rappellerai tout d'abord cette vérité proclamée par le Psalmiste: «Bienheureux celui qui met toute son espérance dans le Seigneur son Dieu, et qui méprise les vanités et les folies trompeuses. » (Ps. xxxix, 5.) Cependant, parmi toutes ces vanités et ces folies, on peut encore, jusqu'à un certain point, prêter l'oreille à la doctrine des philosophes qui n'admettaient point les erreurs et les fausses opinions du peuple, de ce peuple qui élevait des statues à ses divinités; de ce peuple qui avait imaginé sur le compte de ces dieux, soi‑disant immortels, une multitude de choses fausses et honteuses, soit qu'il les regardât comme des fictions, ou qu'il les crût réellement, et enfin qui avait souillé, par toutes ces indignités, le culte et les cérémonies sacrées. Les philosophes ayant donc, sinon en public, du moins dans leur enseignement privé, déclaré, qu'ils réprouvaient ces folies, il ne sera pas hors de propos d'examiner avec eux cette question: Si, en vue de la vie future, il ne faut pas adorer un seul Dieu, créateur de tous les êtres corporels et spirituels, mais plusieurs dieux qu'il aurait faits lui‑même, et qu'il aurait élevés en gloire,
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selon la pensée de quelques‑uns de ces mêmes philosophes, et même des plus distingués, comme des plus savants. (PLATON, in Timoaeo.)
2. Et qui donc souffrirait qu'on dise et qu'on soutint que ces dieux, dont j'ai nommé quelques-uns au quatrième livre, et auxquels sont confiées les fonctions les plus communes, puissent donner la vie éternelle? Qui donc de ces hommes si habiles, d’un esprit si pénétrant, qui se vantent, comme d’un immense bienfait, d'avoir enseigné quelle prière il faut adresser à chaque divinité, et pourquoi; (VARRON, liv. IV, chap. xxii); afin, disent‑ils, d’éviter une méprise ridicule souvent représentée dans la comédie, méprise qui consiste par exemple, à demander de l'eau à Bacchus et du vin aux nymphes? Qui, parmi ces hommes, lorsqu’on se sera adressé aux dieux immortels, et qu’on aura demandé du vin aux nymphes, et qu’on aura reçu cette réponse: “ Nous avons de l’eau, c’est à Bacchus qu'il faut demander le vin,” nous conseillerait d'ajouter : « Si vous ne pouvez me donner du vin, au moins donnez‑moi la vie éternelle? ” Quelle monstrueuse absurdité ! Mais les nymphes riraient aux éclats ! (elles rient, dit‑on, facilement) (1). Si elles ne veulent pas tromper comme les démons, elles répondront à ce suppliant: “ Pauvre homme ! penses-tu donc qu'il soit en notre pouvoir de donner la vie (vitam), nous qui n'avons pas même la vigne (vitem)! N'est‑ce pas une folie honteuse de solliciter et d'attendre la vie éternelle de semblables divinités? Les emplois qui consistent à protéger et à défendre la vie présente, si misérable et si courte, sont tellement partagés entre elles, que demander à l'une ce qui appartient à l'autre, c'est prêter au ridicule d'une scène de comédie. Si donc on rit avec raison de ce que font sciemment les acteurs sur le théâtre, n'aura‑t‑on pas encore plus raison de rire des simples, qui les imitent sottement dans les réalités de la vie? Ainsi quel Dieu, quelle déesse faut‑il invoquer? quelles prières doit‑on leur adresser ? quelles sont les attributions de ces dieux institués par les villes? Tout cela a été réglé et transmis à la postérité par l'ingénieuse habileté des savants; ils ont enseigné ce que l'on doit demander à Bacchus, aux Nymphes, à Vulcain, et à tous les autres, dont j'ai fait une énumération bien incomplète au livre quatrième, ne croyant pas avoir besoin de les nommer tous. Or, si l'on se trompe en demandant le vin à Cérès, le pain à Bacchus, l'eau à Vulcain, le feu aux Nymphes, combien ne sera‑t‑il pas plus déraisonnable de prier l'un d'entre eux de nous accorder la vie éternelle?
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(1) Allusion à ces mots de la IIIme Eglogue de Virgile: Sed faciles Nymphae risere. Plaisenterie ironique du saint Docteur, car dans ce passage de Virgile, le mot faciles signifie: propices.
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3. Nous étant posé cette question: Quels dieux ou quelles déesses doivent être considérés comme donnant aux hommes le pouvoir terrestre ? Après l'avoir soigneusement discutée, nous avons vu que c'est une grave erreur de croire que, dans cette multitude de faux dieux, il y en ait aucun qui puisse donner seulement les royaumes de la terre. Ne serait‑ce pas une impiété bien plus insensée de penser que l'un d'entre eux puisse donner la vie éternelle, vie qui est incomparablement supérieure à tous les royaumes terrestres? En effet, si ces dieux nous ont paru incapables de donner la puissance temporelle, ce n'est point à raison de leur grandeur ou de leur dignité qui dédaignerait de s'occuper de soins aussi vils et aussi méprisables. Non, c'est que, tout méprisables que paraissent ces biens terrestres, à celui qui considère leur fragilité et leur vanité, ces dieux ont été jugés indignes d'en être les dispensateurs et les conservateurs. En conséquence, si, comme nous l'avons vu dans les deux livres précédents, parmi cette foule de dieux inférieurs ou supérieurs, il n'y en a aucun qui puisse donner aux mortels des royaumes périssables, combien plus seront‑ils impuissants à leur donner l'immortalité?
4. Il y a plus; comme je m'adresse maintenant à ceux qui pensent que le culte des dieux n'a point pour but la vie présente, mais la vie future, ils doivent d'abord convenir qu'il ne faut pas même honorer ces dieux à cause de telle ou telle faveur, dont une vaine opinion, contraire à la vérité, assigne la dispensation à tel ou tel d'entre eux; motif sur lequel s'appuient ceux qui défendent leur culte, comme procurant des avantages temporels, et que j'ai, selon mon pouvoir, réfutés dans les deux livres précédents. Ceci posé, quand même ceux qui honorent la déesse Juventas. seraient brillants de jeunesse, et que ceux qui la méprisent succomberaient dès leurs jeunes années, ou du moins seraient flétris par une vieillesse prématurée; quand même la Fortune barbue décorerait plus richement et plus agréablement les joues de ses adorateurs, et laisserait glabre, ou couvert d'une barbe ridicule, le menton de ceux qui la dédaignent, alors nous pourrions dire que ces déesses exercent leur pouvoir dans les limites qui leur sont tracées; mais aussi nous conclurions qu'il ne faut point demander la vie éternelle à Juventas, qui ne saurait faire croître la barbe, ni attendre de la Fortune barbue rien de bon après cette vie, puisque, ici-bas même, son pouvoir ne va pas jusqu'à donner l'âge où naît cette barbe, dont elle est la déesse. Si donc le culte de ces déesses n'est point nécessaire, même pour
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obtenir les avantages placés sous leurs dépendances; et, de fait, un grand nombre de serviteurs de Juventas n'ont eu aucun des dons de la jeunesse, tandis que beaucoup d'autres qui l'ont négligée, possèdent toutes les forces du jeune âge; de même aussi plusieurs adorateurs de la Fortune barbue n'en ont rien obtenu, ou seulement un rare duvet; en sorte que ces dévots, trompés dans leur attente, devenaient un objet de raillerie pour ceux dont le menton était garni d'une barbe abondante, sans qu'ils eussent jamais invoqué cette déesse. Qui donc serait encore assez insensé pour juger utile pour la vie éternelle ce culte ridicule et inutile, même quand il s'agit de ces faveurs temporelles et passagères, auxquelles ces dieux sont censés présider chacun dans sa sphère? Que ces dieux puissent donner la vie éternelle, ils n'ont pas même osé l'affirmer ceux qui, profitant de l'ignorance du peuple pour les faire honorer, leur ont assigné n'importe quel petit emploi, afin que, dans cette immense multitude, personne ne demeurât oisif.
CHAPITRE II
Que faut‑il penser de l'opinion de Varron au sujet des dieux païens, dont il révèle l'origine et les mystères, mais de telle sorte que son silence eût été préférable pour eux.
Y a‑t‑il quelqu'un qui ait étudié ces matières avec plus de curiosité que Marcus Varron? Où trouver ailleurs des découvertes plus savantes, des considérations plus approfondies, des distinctions plus subtiles, des descriptions plus soignées et plus complètes? Son style, il est vrai, est peu agréable, mais sa science est profonde, et ses aperçus sont dignes d'attention. L'homme qui s'attache aux choses elles‑mêmes, trouve dans Varron toute cette érudition que nous appelons séculière, et que les païens nomment libérale, comme celui qui aime la forme trouve son plaisir dans Cicéron. Enfin, celui‑ci même rend au premier cet hommage; il dit, dans ses livres académiques: qu'il a traité le sujet dont il s'agit d'après Marcus Varron, « l'homme, ajoute‑t‑il, assurément le plus pénétrant, et sans aucun doute le plus savant. » Il ne l'appelle pas l'orateur le plus éloquent et le plus agréable, parce que, en effet, il lui était très‑inférieur sous ce rapport; mais il dit que c'était « l'homme assurément le plus pénétrant. » Et, dans ces mêmes livres académiques, où il met tout en doute, il affirme cependant que Varron est « un homme de la science duquel on ne saurait douter. » Pour lui, ce point est tellement incontestable, qu'il ne peut admettre ici le doute, dont il use partout ailleurs, et que même en prenant la défense du doute académique, il semble oublier ici qu'il est académicien. Au premier livre, fai-
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sant l'éloge des œuvres littéraires de Varron, il écrit: « Nous étions comme des voyageurs, errants et étrangers dans notre propre ville; mais tes livres nous ont fait rentrer chez nous; ils nous ont montré enfin qui nous sommes et où nous sommes. Tu nous as fait connaître l'âge de notre patrie, les successions des temps, les règles du culte et les droits du sacerdoce; par toi nous apprenons la discipline privée et publique, l'état des quartiers et des lieux; par toi nous savons les noms, les genres, les fonctions et les causes de toutes les choses divines et humaines. » Cet homme d'une érudition si remarquable, si supérieure, cet homme dont Térence a fait l'éloge, en disant dans un vers court, mais élégant :«Varron, homme très‑savant sur tout point, » cet homme qui a tant lu, qu'on s'étonne qu'il ait eu le loisir d'écrire, et qui a peut‑être plus écrit de livres qu'un autre n'en pourrait lire; Varron, dis‑je, si distingué par son génie et sa science, en supposant qu'il eût voulu combattre et ruiner ces rites sacrés dont il parle, les mettant au compte de la superstition, et non de la religion, aurait‑il pu constater plus de choses ridicules, méprisables et odieuses? je l'ignore. Cependant, tel est le culte qu'il rend aux dieux et qu'il veut qu'on leur rende, que, dans ses écrits mêmes, il déclare craindre leur ruine, non par suite d'une invasion ennemie, mais par la négligence des citoyens. Il prétend donc les sauver, et, par le moyen de ses livres, perpétuer leur souvenir dans le cœur des hommes vertueux; service plus signalé que quand Métellus sauva l'autel de Vesta d'un incendie, ou quand Enée emporta ses pénates de Troie embrasée! Et toutefois il livre à la postérité des histoires que doivent également rejeter les sages et les insensés, comme étant absolument indignes de la vérité religieuse. Que devrons‑nous donc en conclure, sinon que ce fut un homme très‑ardent et très‑habile, mais qui, au lieu de jouir de la liberté du Saint‑Esprit, était l'esclave des lois et des coutumes de sa patrie? Sous prétexte de mettre en honneur la religion, il ne sut pas se taire sur des objets qui lui déplaisaient.
CHAPITRE 111.
Division des livres de Varron sur les antiquités divines et humaines.
Or, Varron a écrit quarante et un livres d'antiquités sur les choses humaines et les choses
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divines; ving‑cinq concernent les premières, et seize les secondes. Voici l'ordre et la division de cet ouvrage : l'auteur distribue les choses humaines en quatre parties, contenant chacune six livres. Il considère les auteurs des faits, le lieu, le temps et la nature de ces faits. Ainsi les six premiers livres traitent des hommes, les six suivants des lieux, les six de la troisième partie s'occupent des temps, et enfin les six derniers des choses. Donc, quatre fois six livres, en tout vingt‑quatre; mais ils sont précédés d'un livre particulier, qui traite cette question d'une manière générale. Pour les choses divines, c'est‑à-dire, pour le culte à rendre aux dieux, c'est une division analogue. Car ici encore, avec le culte, il faut considérer les hommes, le temps et le lieu. De là encore quatre parties, qui comprennent seulement chacune trois livres; les trois premiers traitent des hommes, les suivants traitent des lieux, les autres des temps, et les trois derniers des sacrifices. Quel est le sacrificateur, quels sont le lieu, le temps et la nature du sacrifice, voilà ce qu'explique Varron par de subtiles distinctions. Mais il fallait dire à qui sont faites les offrandes. C'était surtout là ce qu'on attendait; aussi il écrivit trois derniers livres sur les dieux, et ainsi on a cinq fois trois livres, c'est-à‑dire quinze. Or, j'ai dit qu'ils sont au nombre de seize; c'est que Varron a placé comme introduction un livre spécial, qui embrasse tout l'ensemble de la matière. Après ce livre préliminaire, chacune des cinq divisions principales se subdivise elle‑même; ainsi, des trois livres qui concernent les hommes, le premier traite des pontifes, le second des augures, et le troisième des quindécemvirs (1). Des trois sur les lieux, le premier traite des oratoires, le second des temples, et le troisième des lieux sacrés. Les trois livres suivants, qui ont rapport aux temps, c'est‑à‑dire aux jours de fêtes, l'un parle des féries, l'autre des jeux du cirque, et le dernier des jeux scéniques. Viennent ensuite les trois livres qui s'occupent des sacrifices, et dont le premier regarde les consécrations, le second les offrandes privées, et le troisième les offrandes publiques. Comme pour fermer cette série pompeuse d'hommages, viennent enfin ceux qui en sont l'objet; dans un premier livre, les dieux certains; dans un second, les incertains; dans un troisième, le dernier de tous, les divinités principales et choisies.
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(1) Les duumvirs des temples avaient été institués par Tarquin le Superbe, comme le rapporte Denys, liv. IV. Ils présidaient à la lecture des livres sacrés et des vers Sibyllins, et à l'interprétation des oracles du peuple romain. Dans la suite, le peuple ayant demandé qu'ils fussent élus parmi les siens, on en augmenta le nombre qui fut porté à dix. Enfin, à ces dix on en adjoignit cinq, et ils furent fixés à ce nombre dans la suite.
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CHAPITRE IV.
L'exposé de Varron montre que, pour les adorateurs des dieux, les choses humaines sont antérieures aux choses divines.
1. Par tout ce que nous avons dit et ce que nous ajouterons, il est clair pour tout homme qui ne s'obstinera pas dans une funeste illusion, qu'il serait très‑imprudent et inutile d'attendre, ou de chercher la vie éternelle parmi toutes ces habiles et subtiles divisions ou distinctions. En effet, toutes ces choses sont de l'invention ou des hommes ou des démons; et, pour être mieux compris, je veux parler ici, non pas des bons génies tels que les imaginent les païens, mais de ces esprits impurs, pétris de méchanceté et de jalousie, qui inspirent secrètement au cœur des impies de funestes erreurs, entraînant de plus en plus les âmes dans les vaines pensées, les détournant de l'éternelle et immuable vérité. Parfois même ils agissent sur les sens extérieurs, et font tous leurs efforts pour confirmer ainsi leurs mensonges par des signes trompeurs. Varron lui‑même déclare qu'il a commencé à écrire sur les choses humaines avant de traiter des choses divines, parce que les villes furent d'abord bâties; ce fut seulement plus tard que l'on institua le culte des dieux. Or, la vraie religion n'est point l'œuvre d'aucune cité; c'est elle, au contraire, qui élève la Cite céleste. C'est le vrai Dieu, auteur de la vie éternelle, qui la révèle et l'enseigne à ses véritables adorateurs.
2. Quand Varron avoue qu'il a traité les choses humaines avant les choses divines, parce que ces dernières sont établies par les hommes, voici la raison qu'il donne : « Le peintre, dit‑il, est avant le tableau, l'ouvrier avant l'édifice, ainsi les villes existent avant leurs institutions. » Toutefois, il ajoute, qu'il eût commencé par les dieux, s'il se fût proposé d'examiner complétement la nature divine. N'envisage‑t‑il donc ici la nature divine que partiellement, et non dans son tout? Ou bien, est‑ce que même une partie de la nature divine ne doit pas précéder la nature humaine? Mais, dans ses trois derniers livres, où il parle avec tant de détails des dieux certains, des dieux incertains et des dieux choisis, ne semble‑t‑il pas ne vouloir rien omettre de ce qui concerne la nature des dieux? Alors, que signifie cette parole : « Si nous traitions de toute la nature divine et humaine, nous aurions parlé des dieux avant les hommes? » Il traite, en effet, ou de toute la nature des dieux, ou d'une fraction, ou de rien. S'il parle de toute la nature divine, il doit la placer avant les choses humaines; s'il ne parle que d'une fraction, pourquoi n'en serait‑il pas
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encore de même? Est‑ce qu'une partie de la divinité ne mérite pas encore d'être préférée à toute l'humanité? Si toutefois on ne croit pas de voir mettre cette partie avant l'universalité des choses humaines, du moins devra‑t‑elle avoir le pas sur les seules affaires de Rome. Car dans les livres qui traitent des choses humaines, notre auteur s'arrête à Rome seulement. Cependant, il prétend avoir eu raison de placer ces livres avant ceux qui parlent des dieux, parce que le peintre est avant le tableau, l'ouvrier avant l'édifice. Il avoue ainsi très‑nettement que les choses divines sont une invention des hommes, comme la peinture et l'architecture. Il ne reste donc plus qu'à supposer qu'il ne parle d'aucune nature divine; il n'a pas voulu le dire ouvertement, mais il le fait assez entendre. En disant, pas toute nature, on comprend ordinairement, quelque nature; mais aussi on peut comprendre nulle nature; car, ce qui n'est rien, n'est ni tout, ni quelque. De son propre aveu, s'il traitait de toute la nature divine, elle devrait venir avant les choses humaines; mais, ce qu'il ne dit pas, et ce que le bon sens réclame, c'est que, en parlant de quelque, et non de toute nature divine, il devait encore la mettre avant les choses de Rome; il pense devoir la mettre après, donc elle n'est rien. Ce n'est donc pas qu'il ait voulu préférer l'humain au divin mais il n'a pas voulu mettre le faux avant le vrai. Dans ce qu'il a écrit des choses humaines, il a suivi l'histoire des faits accomplis; mais, dans les choses divines, quelle autre règle a‑t‑il pu prendre que de vaines opinions? C'est ce qu'il a voulu habilement insinuer, non pas seulement par l'ordre qu'il a suivi, mais par la raison qu'il en donne. Sans cette raison, peut-être aurait‑on pu lui prêter un motif différent; or, dans l'explication quil fournit lui‑même, il ne laisse pas lieu à une interprétation arbitraire; il ne préfère pas la nature humaine à la nature divine, mais il met les hommes avant leurs inventions. Ainsi, avoue‑t‑il, qu'en écrivant sur les dieux, il ne s'occupe pas de la réalité qui est dans la nature, mais de la fausseté qui est le fruit de l'erreur. Cet aveu est encore plus explicite dans un autre endroit, comme je l'ai remarqué au quatrième livre (chap. xxxii). Il dit que, s'il fondait une nouvelle ville, il écrirait selon la nature même des choses, mais que, se trouvant dens une ville ancienne, il avait dû se conformer à la coutume établie.
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CHAPITRE V.
Trois genres de théologie exposés par Varron : théologie fabuleuse, théologie naturelle, théologie civile.
1. Maintenant, quelle est cette distinction que Varron établit dans la théologie, ou le traité des dieux? Il parle de théologie mythique, de théoIogie physique, et de théologie civile. La première, si la langue le permettait, nous l'appellerions fabulaire; mais disons fabuleuse, à cause des fables qu'elle renferme; car, mythe en grec veut dire fable; il est admis pour la seconde de la désigner sous le nom de naturelle; la troisième est bien nommée par Varron lui‑même, qui l'appelle civile. « On appelle mythique, ajoute‑t‑il, la théologie des poètes, physique celle des philosophes, et civile celle du peuple. La première, dit‑il encore, renferme beaucoup de fictions contraires à la nature et à la dignité des dieux immortels. Ainsi, tel Dieu naît de la tête ou de la cuisse d'un autre, ou de quelques gouttes de sang. Là, on voit les fureurs et les adultères des dieux; on voit ces divinités au service de l'homme, et on leur attribue des choses indignes, non pas d'un homme quelconque, mais du plus méprisable des mortels. » C'est ainsi que Varron, lorsqu'il le peut, sans honte et sans crainte, avoue sans détour et sans déguisement toutes les infamies que la fable menteuse met au compte de la divinité. En effet, il ne parlait ni de la théologie naturelle, ni de la théologie civile, mais de la fabuleuse, et il croit pouvoir lui faire librement son procès.
2. Comment parle‑t‑il de la seconde? « Le second genre de théologie, dit‑il, a fourni aux philosophes la matière de livres nombreux. Ils expliquent la nature des dieux, leur séjour, leur naissance, leur qualité. Depuis quand existent-ils, ou sont‑ils éternels ? viennent‑ils du feu, comme le prétend Héraclite, ou des nombres, comme le veut Pythagore, ou des atômes, comme l'enseigne Epicure? Les philosophes traitent ces choses et beaucoup d'autres, que l'on écoute plus volontiers entre les murs d'une école, qu'au milieu de la place publique. » Varron ne dit rien contre cette théologie physique, qui est celle des savants; seulement il rappelle leurs dissentiments, d'où sont sorties des sectes innombrables. Il n'admet point ce second genre pour la place publique, c'est‑à-dire, pour le peuple; il le renferme dans l'école. Mais, quant au premier, si rempli d'infamies et de mensonges, il n'en prive point les villes. 0 pieuses oreilles du peuple, ô chastes oreilles des Romains ! elles ne peuvent entendre, sur les dieux immortels, les discussions des philosophes; mais, ce que les poètes chantent, ce
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que les acteurs exécutent, ces fictions qui sont contraires à la dignité et à la nature des dieux immortels, ces fictions qui déshonoreraient le plus méprisable des hommes, non‑seulement sont supportées, mais sont écoutées avec plaisir. Bien plus, on s'imagine que les dieux aiment ces spectacles, qui sont un moyen d'apaiser leur courroux.
3. Mais, dira‑t‑on, il faut distinguer la théologie mythique ou fabuleuse, et la théologie physique ou naturelle de celle que l'on appelle civile, dont il reste à parler. L'auteur établit lui‑même cette distinction; mais que nous apprend‑il de ce dernier genre? Je vois bien ce qui caractérise le genre fabuleux; il est faux, honteux, infâme. Or, en séparant le genre naturel du civil, n'est‑ce pas reconnaître encore que celui‑ci est défectueux? Si ce que l'on nomme naturel l'est véritablement, quel est son vice, pour l'exclure? Si ce que l’on appelle civil n'est point naturel, quelle raison de l'admettre? Et voici pourquoi Varron traite des choses humaines avant les choses divines; c'est que, pour ces dernières, il s'est appuyé, non sur la nature, mais sur les institutions des hommes. Voyons donc quelle est cette théologie civile : “ Le troisième genre, dit Varron, est celui que les citoyens, dans les villes et surtout les prêtres, doivent connaître et pratiquer. Il apprend quels dieux il faut honorer publiquement, quelles cérémonies, quels sacrifices il faut faire en leur honneur. » Remarquons encore cette observation: « Le premier genre convient au théâtre, le second au monde, le troisième à la ville. » Qui ne verrait ici celui qu'il préfère? évidemment, c'est le second, celui qu'il réserve aux philosophes. Cette théologie, dit‑il, appartient au monde et, selon les philosophes, rien de plus excellent que le monde. Mais la première et la troisième, la théologie du théâtre et celle de la ville les distingue‑t‑il ou les unit‑il? De ce que les villes sont du monde, il ne s'ensuit pas nécessairement que ce qui est de la ville soit aussi du monde; car, en suivant de fausses opinions, une ville peut croire et vénérer des choses qui n'existent réellement ni dans le monde, ni en dehors du monde. Le théâtre n'est‑il pas dans la ville ? n'est‑ce pas la cité qui a établi le théâtre? Et pourquoi l'a‑t‑elle établi, sinon pour les jeux scéniques? Et les jeux scéniques, où se trouvent‑ils, sinon parmi ces choses divines traitées si habilement dans les livres de Varron?