LETTRE XVII (1)
Saint Augustin répond au grammairien Maxime de manière à lui faire voir qu'il juge la lettre qu'il a reçue de lui digne de risée bien plus que de réponse.
AUGUSTIN A MAXIME DE MADAURE.
1. S'agit‑il entre nous de quelque chose de sérieux, ou n'est‑ce qu'un badinage? La tournure de votre lettre, soit par la faiblesse de la cause que vous soutenez soit par la disposition de votre esprit enclin à la plaisanterie, me fait douter si votre dessein a été d'être enjoué plutôt que sérieux. Vous commencez en effet par comparer le mont Olympe à votre place publique; j'ignore dans quel but, à moins que ce ne soit pour me rappeler que Jupiter établit son camp sur cette montagne, lorsqu'il faisait la guerre à son père, comme nous l'apprend ce conte que les vôtre appellent une histoire sacrée, et pour me rappeler aussi que sur cette même place il y a deux statues, l'une de Mars nu, l'autre de Mars armé, près desquelles une
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(1) Ecrite l'an 390. ‑ Cette lettre était la 44e dans les éditions antérieures à l'édition des Bénédictins, et celle qui était la 17e se trouve maintenant la 39e.
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autre statue d'homme avance trois doigts pour conjurer l'influence du mauvais génie de ce dieu funeste à votre cité. Croirai‑je jamais qu'en rappelant à mon souvenir cette place publique et de pareilles divinités, vous n'avez pas voulu plaisanter plutôt que parler sérieusement? Mais lorsque vous dites que de telles divinités sont comme les membres d'un seul grand Dieu, daignez, je vous prie, vous abstenir de ces facéties sacrilèges. Si ce Dieu dont vous parlez est celui que tous, savants et ignorants, s'accordent à reconnaître, comme l'ont dit quelques anciens, pour seul et unique Dieu, peut‑il avoir pour membres des divinités dont la cruauté, ou, si vous aimez mieux, la puissance est arrêtée par l'image d'un homme mort ? J'en pourrais dire bien plus à ce sujet, car vous êtes assez éclairé pour voir combien ce passage de votre lettre prête à la critique. Mais je me retiens, de peur que vous ne m'accusiez de recourir à la rhétorique plutôt qu'à la vérité.
2. Quant à ces noms puniques de personnages qui ne sont plus, noms que vous avez recueillis pour en prendre sujet de lancer vos outrageants sarcasmes contre notre religion, je ne sais pas si je dois réfuter ou passer sous silence une pareille folie. Si ces choses paraissent à votre gravité aussi légères qu'elles le sont, je n'ai guère le temps de m'en amuser avec vous. Si, au contraire, elles vous paraissent sérieuses, je sais étonné que, choqué par la bizarrerie de quelques noms, vous n'ayez point pensé qu'il y a des Eucaddires parmi vos prêtres et des Abaddires parmi vos divinités. Vous ne l'aviez certainement pas oublié, lorsque vous m'avez écrit, mais comme vous êtes d'humeur enjouée, vous avez voulu, en me le rappelant, vous égayer un peu et me faire voir combien de choses risibles il y a dans votre superstition. Car il faudrait avoir oublié que vous êtes Africain, écrivant à des Africains, et que l'un et l'autre nous habitons en Afrique, pour croire que l'étrangeté de quelques noms puniques vaille la peine d'être relevée. Du reste, en interprétant le sens de ces noms on trouvera que Namphanion signifie un homme qui vient d'un pied favorable, c'est‑à‑dire un homme dont l'arrivée porte bonheur. Nous avons coutume de dire également en latin, qu'un homme est entré d'un pied favorable, lorsque son arrivée a été suivie de quelque événement heureux. Si c'est la langue punique qui vous déplaît, niez donc, malgré l'assertion des hommes les plus érudits que cette langue ait laissé à la mémoire une foule d'excellentes
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choses. Regrettez d'avoir reçu le jour ici sur cette terre berceau de cette langue. Si ce n'est pas le son du mot qui vous choque, ce qui du reste ne serait pas raisonnable, si vous reconnaissez d'ailleurs la fidélité avec laquelle j'en ai donné le sens, prenez‑vous‑en à votre Virgile, qui invite en ces termes votre Hercule au sacrifice offert par Evandre : «Sois‑nous propice et viens d'un pied favorable vers nous et vers le sacrifice que nous t'offrons. » Souhaiter qu'Hercule vienne d'un pied favorable, c'est désirer qu'il vienne comme le signifie Namphanion, au sujet duquel il vous a plu de nous insulter. Si cependant vous aimez à rire, vous trouvez pour cela ample matière dans votre religion. N'avez‑vous pas le dieu Sterculius, la déesse Cloacine, la Vénus chauve, la déesse Peur, la déesse Pâleur, la déesse Fièvre et une infinité d'autres divinités de cette espèce, en l'honneur desquelles les anciens Romains ont élevé des temples et institué des sacrifices ? Si vous n'en faites aucun cas, vous manquez ainsi aux dieux de Rome, et vous passerez pour n'être pas initié aux mystères des Romains. Et cependant vous méprisez et dédaignez les noms puniques, comme le ferait un homme sincèrement attaché à la religion des Romains.
3. Mais peut‑être en vous‑même faites vous encore moins de cas que nous de toutes ces divinités, et sont‑elles seulement pour vous un moyen de passer plus agréablement le temps; car vous paraissez le faire entendre en vous appuyant sur ce vers de Virgile : « Chacun suit son plaisir (Egloq., iii). » Si l'autorité de Virgile vous plaît, comme elle le paraît effectivement, elle doit aussi vous plaire, lorsqu'il dit : « Saturne est le premier qui vint de l'Olympe éthéré, fuyant les armes de Jupiter, et chassé de son royaume dont ce fils l'avait dépouillé, (Enéid., viii). » Sans compter beaucoup d'autres passages, où il veut faire entendre que vos dieux ont été des hommes, car il avait lu une de vos anciennes histoires authentiques, également connue de Cicéron, qui dans ses Dialogues dit la même chose, avec plus de détails que nous n'aurions osé lui en demander, et s'efforce d'en donner connaissance aux hommes, autant que le lui permettait l'époque où il écrivait.
4. Quand vous dites que votre religion est préférable à la nôtre, parce que vous honorez publiquement vos dieux, tandis que nos assem-
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blées sont secrètes, je vous demande d'abord comment vous avez pu oublier ce Liber(l) dont les mystères sont seulement dévoilés aux yeux d'un nombre restreint d'initiés. En me rappelant la célébration publique de vos cérémonies votre but a sans doute été de remettre devant nos yeux le spectacle des décurions et des chefs de votre cité courant comme des furieux et des bacchantes à travers vos places publiques. Si dans une pareille fête, vous êtes sous l'influence d'un dieu, voyez quel peut être ce dieu qui vous ôte la raison ? Si cette influence n'est qu'une feinte, que pouvons‑nous croire de votre culte secret, à en juger d'après celui qui est public? Etes‑vous transportés par un esprit de divination, pourquoi alors ne prédisez‑vous point l'avenir? et si vous êtes dans votre bon sens, pourquoi dépouillez‑vous les gens que vous rencontrez sur votre chemin?
5. Puisque votre lettre a rappelé à notre mémoire ces choses et beaucoup d'autres que je passe maintenant sous silence, pourquoi ne nous moquerions‑nous pas de vos dieux dont vous faites adroitement l'objet de vos railleries, comme n'en saurait douter quiconque a lu vos lettres et connaît la finesse de votre esprit? C'est pourquoi, si vous voulez encore traiter avec nous à ce sujet quelque question d'une manière convenable à votre âge, à votre sagesse et à ce que nos amis les plus chers ont le droit d'exiger de nous, choisissez‑en une qui mérite d'être discutée. Parlez en faveur de vos dieux, en homme qui veut les défendre et non comme un prévaricateur en leur cause, qui par son langage nous donnerait les moyens de les attaquer. Enfin, pour qu'il ne vous arrive pas de retomber encore dans des imputations et des railleries sacriléges, sachez bien que les chrétiens catholiques dont une église est établie dans votre ville n'adorent pas les morts, ni rien de ce qui a été fait par la main de Dieu, mais Dieu lui‑même, souverain créateur de toutes choses. Avec l'aide de ce seul et vrai Dieu nous discuterons tout cela plus amplement, quand je verrai que vous voulez le faire sérieusement.
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(1) Les habitants de Madaure adoraient Bacchus sous le nom de Liber ou Lenoeus Patio
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