LETTRE III (1)
Saint Augustin répond ici à Nébride qu'il ne mérite point d'être appelé heureux, puisqu'il ignore tant de choses. Il examine ensuite en quoi consiste la vraie félicité.
AUGUSTIN A NÉBRIDE (2).
1. Je ne sais ce que j'éprouve dans mon esprit. Est‑ce une réalité? est‑ce un effet de vos paroles bienveillantes ? Je suis à cet égard dans une grande incertitude. Mais ce sentiment m'a envahi tout à coup, et je n'ai pas eu le temps d'examiner jusqu'à quel point je devais y croire. Vous attendez sans doute que je m'explique. Que croyez‑vous ? Vous m'avez presque persuadé non pas que je suis heureux, ce qui est le partage exclusif du sage, mais que je suis presque heureux, comme nous appelons homme celui qui ne l'est pas entièrement, en comparaison de l'homme tel qu'il existait dans la pensée de Platon; comme aussi nous disons de certains corps qu'ils sont ronds ou carrés, quoiqu'ils ne le soient pas avec cette exactitude rigoureuse dont peu d'hommes seulement peuvent juger. J'ai lu vos lettres à la lumière, après mon repas du soir. J'étais près de me mettre au lit, mais non pas de dormir ; car après m'être couché, je réfléchis longtemps, me parlant à moi‑même, c'est‑à‑dire Augustin parlant à Augustin. Est‑il donc vrai, comme Nébride s'est plu à me le dire, que je sois heureux ? Non sans doute, car je suis encore bien loin d'être sage, et lui‑même n'oserait pas en disconvenir. Si pourtant la vie heureuse peut être le partage de ceux qui ne sont pas encore parvenus à la sagesse? Cela est dur, car n'est‑ce pas
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(1) Ecrite l'an 387. ‑ Cette lettre était la 151e dans les éditions antérieures à l'édition des Bénédictins, et celle qui était la 3e se trouve maintenant la 137e.
(2) Nébride était un jeune homme des environs de Carthage qui se convertit à peu près en même temps que saint Augustin.
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une grande misère, et même est‑il une autre sur la terre que l'absence de la sagesse? Quelle chose donc a pu inspirer cette idée à Nébride ? Serait-ce la lecture de mes opuscules qui lui a fait croire que j'étais sage? Non, la joie ni l'amitié n'ont pu faire naître un jugement si téméraire dans l'esprit d'un homme dont je connais si bien la prudence et la circonspection. Voici ce qu'il en est : il m'aura écrit ce qu'il croyait m'être le plus agréable, ayant trouvé lui‑même de l'agrément dans la lecture de mes lettres; et dans sa joie il m'a écrit sans songer à ce qu'il était convenable de confier à une plume conduite par la joie et par l'amitié. Que serait-ce donc s'il avait lu mes Soliloques? Sa joie eût été encore plus grande et plus pleine; et pourtant il n'aurait rien trouvé de plus fort à me dire que de m'appeler heureux. Il m'a donné soudainement le nom le plus grand et le plus élevé, et il n'a réservé aucun titre qu'il pût me prodiguer dans l'expansion d'une joie plus grande encore. Voyez où la joie peut conduire.
2. Mais en quel lieu est donc cette vie heureuse? Où est‑elle? Ah ! dans la vie heureuse, on rejetterait les atomes d'Epicure. Dans la vie heureuse, on saurait que hors du monde il n'y a ni haut ni bas. Dans la vie heureuse on saurait que sur une sphère les points les plus rapprochés des pôles tournent plus lentement que les autres, et d'autres chose semblables que nous connaissons également. Mais maintenant comment et pourquoi me dire heureux moi qui ignore pourquoi le monde a cette grandeur déterminée, puisque d'après la figure des parties qui le composent il pourrait être indéfiniment plus grand? Et encore ne peut‑on pas me dire, bien plus ne sommes‑nous pas forcés d'avouer que les corps sont divisibles à l'infini; de sorte que d'un corps, dune étendue certaine, on pourra toujours tirer une certaine quantité de corps plus petits. Ainsi puisqu'il n'y a pas de corps dont on puisse dire qu'il est le plus petit possible, pourquoi dirait‑on d'un corps, qu'il ne peut pas être dépassé par un plus grand? A moins qu'il n'y ait quelques grandes vérités cachées dans ce que je dis un jour à Alype; c'est‑à‑dire que si les nombres intelligibles peuvent croître à l'infini; ils ne peuvent cependant pas être diminués à l'infini, puisqu'il n'y a rien au‑dessous de l'unité, tandis que les nombres sensibles (et les nombres sensibles sont‑ils autre chose que la quantité et l'étendue des corps ?) peuvent être diminués à l'infini, mais non pas croître dans la même proportion. C'est sans doute pour cela que les philosophes font à bon droit consister la richesse dans les choses intelligibles, et la pau-
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vreté dans celles qui tombent sous les sens. En effet, quoi de plus misérable que la faculté de s'amoindrir continuellement? Quoi de plus heureux et de plus riche que de croître et de s'agrandir à volonté, que d'aller où l'on veut, que d'en revenir à son gré, et de n'aimer avec passion que ce qui ne peut éprouver aucune diminution. Aussi ceux qui, par leur intelligence, pénètrent bien dans la nature de ces nombres, n'aiment rien tant que l'unité ; et il n'y a rien d'étonnant en cela puisque de l'unité toutes les autres choses tirent ce qui peut les faire aimer. Mais cependant, pourquoi le monde a‑t‑il sa grandeur actuelle? Ne pouvait-il pas, en effet, être plus grand ou plus petit? C'est ce que j'ignore. Tout ce que je sais, c'est qu'il est tel qu'il est. Pourquoi occupe‑t‑il dans l'espace telle place plutôt que telle autre. Mais il est inutile de poser des questions sur une matière où il y en aurait toujours quelqu'une à faire, quelle qu'elle fût d'ailleurs. Après tout, ce qui était le plus important selon moi, c'était que les corps pussent se diviser à l'infini. Peut‑être ai‑je répondu à cette question en parlant de la propriété contraire des nombres intelligibles.
3. Mais attendez, examinons un peu ce que peut‑être ce je ne sais quoi qui se présente à mon esprit. On dit que ce monde sensible est l'image de je ne sais quel autre monde intelligible. Il y a du merveilleux dans les images que réfléchissent les miroirs : en effet, quelque grands que soient ces miroirs, ils n'agrandissent pas l'image des objets, quelque petits que soient ces objets en eux‑mêmes. Au contraire, dans les petits miroirs, comme par exemple dans les prunelles des yeux, quelque grande que soit la figure de l'objet, elle paraît plus petite en proportion de la petitesse du miroir. Ainsi en diminuant les miroirs, on diminue les images des corps, et en augmentant les miroirs, on n'augmente point ces images. Sans doute il y a là‑dessous quelque vérité cachée ; mais il est temps de dormir. En effet, aux yeux de Nébride ce ne sont pas mes recherches, mais plutôt mes découvertes qui me rendent heureux.
Qu'ai‑je donc enfin découvert? Serait‑ce ce raisonnement que j'ai coutume de caresser, comme si c'était mon raisonnement unique et auquel j'aime trop à m'arrêter ?
4. De quoi sommes‑nous composés ? D'une âme et d'un corps. De ces deux parties quelle est la meilleure ? L'âme sans contredit. Que peut‑on louer dans le corps ? A mon avis, rien autre chose que la beauté. Qu'est‑ce que la beauté du corps ? L'accord et l'harmonie des parties relevée en outre par la douceur des tons. Mais cette beauté n'est‑elle pas meilleure quand elle est vraie que quand elle est fausse ?
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Sans contredit c'est quand elle est vraie. Mais où est‑elle dans toute sa vérité ? Dans l'âme. L'âme doit donc être aimée plus que le corps. Mais dans quelle partie de l'âme réside cette vérité ? Dans l'esprit et dans l'intelligence. Par quoi l'intelligence peut‑elle être obscurcie? Par les sens. Ne devons‑nous donc pas résister aux sens de toutes les forces de notre âme ? Evidemment. Que faut‑il faire si les choses sensibles ont pour nous trop d'attrait? Nous efforcer de diminuer cet attrait. Comment y parvenir? Par l'habitude de s'en passer et d'en désirer de meilleures. Qu'arriverait‑il si l'âme était mortelle? Qu'avec elle mourrait aussi la vérité, ou que l'intelligence et la vérité ne sont pas la même chose, ou que l'âme n'est pas le siège de l'intelligence, ou qu'enfin un être qui renferme l'immortalité peut être lui‑même mortel. Or, mes Soliloques ont prouvé que rien de tout cela ne peut être, et je suis convaincu moi-même de cette vérité. Mais enfin je ne sais par quelle habitude des maux nous chancelons et nous éprouvons encore des terreurs. Enfin, quand bien même l'âme mourrait, ce qui ne peut être en aucune manière, la vie heureuse n'est pas dans la joie et les plaisirs que nous procurent les choses sensibles. C'est ce que j'ai suffisamment éprouvé dans ma retraite. Sans doute c'est pour cela et pour d'autres pensées semblables, que je parais à mon Nébride sinon tout à fait heureux, du moins presque heureux; puissé‑je me croire tel! Qu'ai‑je à y perdre? et pourquoi ne croirais‑je pas à la bonne opinion qu'il a de moi ? Voilà ce que je me dis à moi‑même. Je fis ensuite ma prière, selon mon habitude, et je m'endormis.
5. Il m'a été doux de vous écrire ces choses car vous me faites plaisir en me remerciant de ne rien vous cacher de ce qui me vient sur les lèvres, et en cela votre joie fait la mienne. En effet, à qui pourrais‑je confier plus librement mes rêveries qu'à celui auquel je suis sûr de ne pas déplaire. Si l'amitié d'un homme pour un autre dépend de la fortune, voyez combien je dois être heureux de trouver tant de plaisir dans des choses que je tiens du hasard, et c'est un bien, je l'avoue, que je désire voir s'accroître de plus en plus. Mais les véritables sages, les seuls qu'il est permis d'appeler heureux, n'ont pas voulu qu'on désirât ni qu'on craignît ce qui vient de la fortune. (Cupi timeri) Mais, à propos de ces mots, dites‑moi : suis‑je bien correct en disant cupi, ne faudrait‑il pas cupiri? C'est de vous que je tiens à savoir les règles de ce verbe ; plus j'étudie ceux avec qui il a quelque ressemblance, et plus je m'y embrouille : je trouve bien cupio, fugio, sapio, jacio, capio, mais je ne sais point s'il faut dire à l'infinitif, fugiri ou fugi, sapiri ou sapi : jaci et capi me pourraient guider ; mais n'ai‑je point à craindre d'être moi‑même pris (capi) et balancé (jaci) comme un vain jouet, par quelque fin grammairien me prouvant qu'on dit, d'une part, jactum et captum et de
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l'autre, fugitum, capitum, sapitum. Encore sur ces trois derniers, nouvelle ignorance de ma part, car je ne sais vraiment pas, si la pénultième doit être longue et accentuée ou bien brève et sans accent. Vous voilà, je l'espère, provoqué à m'écrire en termes moins concis. Tâchez donc, je vous prie, de m'adresser une plus longue épître, car je ne puis exprimer tout le plaisir que j'éprouve à vous lire.