Ainsi en est-il de certaines autres faveurs spirituelles : on ne saurait les exprimer; mais elles nous montrent du moins combien basse est notre nature et combien elle est loin de comprendre les infinies grandeurs de Dieu, puisque nous ne pouvons même comprendre ces faveurs. Aussi l'âme qui les reçoit doit-elle les admirer et rendre gloire à Sa Majesté. Elle lui en adressera des actions de grâces toutes particulières; comme c'est une faveur qui n'est pas donnée à tous, elle en aura une haute estime et s'appliquera à rendre à l'avenir de plus signalés services à Notre-Seigneur, dès lors qu'il l'aide pour cela de tant de manières.
Il résulte de là que l'âme ne s'en estime pas davan-
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tage; il lui semble que, de toutes les personnes qui sont sur la terre, elle est la plus imparfaite au service de Dieu; car, à son avis, aucune n'a plus d'obligations qu'elle envers lui; aussi la moindre faute qu'elle commet lui transperce le cœur, et ce n'est pas sans une très grande raison.
Chacune des Sœurs que le Seigneur conduira par cette voie trouvera dans les effets produits dont nous venons de parler une marque qu'il ne s'agit pas d'une illusion ou d'une imagination. Comme je l'ai dit, il n'est pas possible, à mon avis, que cet état dure si longtemps, s'il est l'œuvre du démon. Il ne produirait pas un progrès si notable et il ne répandrait pas une paix intime si profonde. Ce n'est point sa coutume d'agir ainsi; et, le voudrait-il, il ne peut pas, lui qui est si mauvais, produire un tel bien; les fumées de l'amour-propre se manifesteraient aussitôt, et l'âme se croirait meilleure que les autres. De plus, la vue de l'âme qui se tient toujours si unie à Dieu et si appliquée à penser à lui causerait tant de dépit au démon, que, s'il tentait de la tromper par là, il ne recommencerait pas souvent. Dieu, d'ailleurs, est tellement fidèle, qu'il ne lui laisserait pas tant de pouvoir sur une âme dont toute l'ambition est de plaire à Sa Majesté et de sacrifier sa vie pour son honneur et sa gloire; aussi il ne tarderait pas à la tirer de l'illusion.
Mon avis est et sera toujours que l'âme se conforme à ce que nous avons dit, après avoir reçu des faveurs; et alors, si Dieu permet parfois qu'elle soit tentée par le démon, il la délivrera du combat avec gloire, et le démon restera confondu. Voilà pourquoi, mes filles, si quelques-unes d'entre vous se trouvent dans cette voie, comme je l'ai dit, qu'elles ne s'effraient point. Il est bon cependant de marcher avec crainte et de nous tenir davantage sur nos gardes ; il ne faut pas, non plus, après avoir reçu de si hautes faveurs, mettre
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tant de confiance en nous-mêmes, que nous venions à nous négliger; ce serait un signe qu'elles ne viennent pas de Dieu; car vous ne découvririez pas en vous les effets dont j'ai parlé.
Il est bon dans les commencements de consulter sous le secret de la confession un homme très instruit, car ce sont les savants qui doivent nous donner la lumière; on peut interroger également une personne très élevée dans la spiritualité; quand cette personne n'est pas très spirituelle, il est mieux de choisir un homme très instruit; mais quand vous le pouvez, consultez l'un et l'autre. Si l'on vous dit que vous êtes dans l'illusion, ne vous en troublez pas; l'illusion ne peut faire ni beaucoup de mal ni beaucoup de bien à votre âme ; mais recommandez-vous à la divine Majesté, pour qu'elle ne permette pas que vous soyez trompées. Si l'on vous dit que vous êtes le jouet du démon, votre peine sera plus vive; ce n'est pas néanmoins un homme vraiment savant qui vous le dira, pourvu qu'il découvre en vous les effets dont j'ai parlé; et, le dirait-il, je sais, moi, que le Seigneur, lui-même, qui est en votre compagnie, vous consolera et vous rassurera ; il éclairera aussi peu à peu le savant pour qu'il vous donne à son tour la lumière. Si celui que vous consultez, tout en étant un homme d'oraison, est étranger à la voie que vous suivez, il s'étonnera aussitôt de votre état, et le condamnera; voilà pourquoi je vous conseille de vous adresser à un homme très instruit, et, si vous le pouvez, à quelqu'un qui soit en même temps très élevé dans la spiritualité. La prieure donnera la permission nécessaire; car, bien que la vue de la sainte vie d'une Sœur montre que son âme suit un chemin sûr, la prieure sera cependant obligée de la laisser consulter quelqu'un, afin que l'une et l'autre puissent être en sécurité. Une fois qu'elle aura traité de son intérieur avec ces personnes, que la Sœur se tienne tranquille,
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et ne consulte plus ; parfois, en effet, il n'y a aucun sujet de crainte, et le démon inspire des appréhensions tellement excessives qu'elles forcent l'âme à ne pas se contenter d'avoir consulté une fois, surtout quand le confesseur a peu d'expérience, se montre timide, ou pousse lui-même à rechercher d'autres conseils. Alors ce qui aurait dû rester très secret devient public; l'âme est persécutée et tourmentée1. Quand elle s'imagine que tout est secret, elle le voit connu du public ; il en résulte qu'une foule de tourments viennent fondre sur elle, et que l'Ordre lui-même pourrait avoir à en souffrir, avec les temps malheureux où nous vivons. Ainsi donc il faut agir avec beaucoup de prudence ; c'est là ce que je recommande instamment aux prieures. Mais on ne doit pas s'imaginer qu'une Sœur est plus parfaite que les autres parce qu'elle est l'objet de telles faveurs. Notre-Seigneur conduit chaque âme comme il le juge bon pour elle. Ces faveurs sont un secours, pour aider l'âme à devenir une grande servante de Dieu, si elle fait ce qui dépend d'elle ; parfois cependant Dieu conduit les plus faibles par cette voie ; on ne saurait donc ni approuver ni condamner ces âmes; il faut considérer leur vertu. Celle qui sera la plus mortifiée et la plus humble, ou qui servira Notre-Seigneur avec le plus de pureté de conscience, sera aussi la plus sainte. Encore nous ne saurions ici-bas en avoir une certitude complète ; il faut attendre que le véritable Juge rende à chacun selon ses mérites. Nous verrons alors avec étonnement combien ses jugements sont différents de ceux que nous formons ici-bas. Qu'il soit loué à jamais! Ainsi soit-il!
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I. Vie, ch. XXVIII.
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