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CHAPITRE VIII

  Je voudrais vous montrer plus clairement, mes Sœurs, que ce que je vous ai dit est vrai, et que plus une âme avance, plus elle vit dans la compagnie de ce bon Jésus. Il sera bon pour cela d'exposer comment, lorsqu'il plaît à Sa Majesté, il nous est impossible de ne pas être toujours en sa compagnie. Le Sauveur le montre avec évidence par les différentes manières dont il se communique à nous. II nous témoigne son amour dans les apparitions ou visions les plus admirables. Je veux en dire quelques-unes, afin que vous ne soyez pas effrayées, dans le cas où vous en seriez favorisées un jour. Peut-être daignera-t-il m'aider à en dire quelques mots; mais ne serions-nous pas nous-mêmes l'objet de ses faveurs, nous lui adresserions néanmoins les louanges les plus vives de ce qu'il se communique ainsi à des créatures, lui qui a tant de majesté et de puissance.

  Il arrive parfois que l'âme qui ne songe nullement à être l'objet d'une telle faveur et qui n'a jamais cru l'avoir méritée sent près d'elle Jésus-Christ Notre-Seigneur, sans le voir cependant des yeux du corps ni des yeux de l'âme. On appelle cela une vision  

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I.   Vie, ch. XXVII, XXVIII.

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intellectuelle, et je ne sais pourquoi. J'ai vu la personne à qui Dieu avait accordé cette faveur et plusieurs autres dont je parlerai plus tard. Dans les débuts, elle était très préoccupée ; elle ne pouvait comprendre ce que c'était, parce qu'elle ne voyait rien. Cependant elle avait une telle assurance que c'était Jésus-Christ Notre-Seigneur qui se montrait à elle de la sorte, qu'elle n'en pouvait douter ; je dis qu'elle n'avait aucun doute sur la vision elle-même. Mais cette vision venait-elle de Dieu ou non? Évidemment les admirables effets qui en décou­laient lui faisaient comprendre que Dieu en était l'auteur. Mais elle ne laissait pas d'être dans la crainte; car elle n'avait jamais entendu parler de visions intel­lectuelles ni pensé qu'il y en eût de cette sorte. Elle comprenait très clairement que celui qui se trouvait présent était le même Seigneur qui lui parlait souvent de la manière que j'ai dite, car, jusqu'au jour où il lui fit cette grâce dont je parle, elle ne savait jamais qui lui parlait, bien qu'elle entendît les paroles.

  Elle était, je le sais, très craintive à ce sujet ; cette vision est, en effet, différente des visions imaginaires qui passent promptement; elle dure plusieurs jours et même parfois plus d'un an. Elle s'en alla donc toute préoccupée trouver son confesseur. Celui-ci lui dit : Puisque vous ne voyez rien, comment savez-vous que c'est Notre-Seigneur ? Dites-moi quel visage il avait ? — Elle lui répondit qu'elle ne le savait pas, qu'elle ne voyait pas de visage, et ne pouvait rien ajouter à ce qu'elle avait dit; ce qu'elle savait, c'est que c'était Notre-Seigneur qui lui parlait, et que ce n'était pas une illusion. On cherchait néanmoins à lui inspirer les craintes les plus vives. Mais très souvent elle ne pou­vait avoir de doute, surtout lorsque Notre-Seigneur lui disait : Ne crains pas, c'est moi. Ces paroles avaient une telle efficacité que le doute lui était impossible alors. Elle se sentait complètement remplie de cou-

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P996                SIXIÈMES DEMEURES

 

rage et de joie de se trouver dans une si bonne com­pagnie;  aussi  elle  voyait  clairement  quel secours puissant elle y trouvait pour se tenir d'une manière habituelle en la présence de Dieu, et veiller avec soin à ne rien faire qui pût lui déplaire; il lui semblait, en effet, que Dieu avait toujours le regard fixé sur elle. Chaque fois qu'elle voulait s'entretenir avec Sa Majesté dans l'oraison, et même en dehors de là, il lui semblait que le Seigneur était si près qu'il ne pouvait pas man­quer de l'entendre. Quant aux paroles qu'il disait, elle ne les entendait pas lorsqu'elle le voulait, mais à des moments où elle n'y pensait pas et quand c'était néces­saire. Elle sentait que Notre-Seigneur se tenait à sa droite; ce n'était pas toutefois à l'aide des sens qui nous découvrent qu'une personne est près de nous, mais par un mode très élevé qu'il est impossible d'expli­quer, et qui cependant est absolument sûr et certain : en un mot il s'agit d'une certitude beaucoup plus grande que celle des sens. Les sens peuvent nous tromper; mais ce mode, non, parce que les fruits précieux qu'il pro­duit et les effets intérieurs qu'il opère ne sauraient venir de la mélancolie, et que le démon, par ailleurs, ne produirait jamais un tel bien. L'âme ne goûterait pas, non plus, une paix si profonde et n'aurait pas en elle des désirs si constants de plaire à Dieu ni un tel mépris pour tout ce qui ne se rapporte pas à Lui.

  Cette personne comprit clairement dans la suite que le démon n'était pas l'auteur de cette faveur qui devenait de plus en plus claire pour elle. Cependant, je sais qu'il y avait des moments où elle était très crain­tive, d'autres où elle était remplie de confusion, parce qu'elle se demandait comment avait pu lui venir une si haute faveur1. Nous étions tellement une même

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I.   Vie,  ch.   xxvii.

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chose, elle et moi, que je n'ignorais rien de ce qui se passait dans son âme 1. Je puis donc être un bon témoin, et vous pouvez croire que tout ce que je vous en dirai est la vérité.

  C'est une faveur de Dieu qui fait naître dans l'âme beaucoup de confusion et d'humilité, tandis que le démon produit un effet tout contraire. L'âme voit avec évidence que cette grâce vient de Dieu, et que toutes les industries humaines seraient impuissantes à agir d'une manière si élevée. Aussi, quand elle la reçoit, elle ne la regarde point comme un bien propre, mais comme un don qui lui vient de la main de Dieu. Bien que quelques-unes des faveurs dont j'ai parlé me semblent plus hautes, celle-ci toutefois apporte une connaissance particulière de Dieu. De plus, l'âme, jouissant d'une manière si continuelle de sa compagnie, sent naître en elle l'amour le plus tendre pour Sa Majesté, ainsi que des désirs, plus ardents encore que ceux dont nous avons parlé, de se consacrer tout entière à son service, et enfin à plus grande pureté de cons­cience; car cette présence de Dieu qui se tient à son côté fait que son attention est sans cesse en éveil. Sans doute, nous savons que Dieu est présent à toutes nos œuvres. Mais notre nature est telle que nous l'ou­blions souvent, tandis que l'âme favorisée de cette grâce n'a pas de distraction; le Seigneur, qui est près d'elle, la maintient toujours attentive. Bien plus, comme elle a presque continuellement un amour actuel pour Celui qu'elle voit ou qu'elle sent près d'elle, elle reçoit beaucoup plus souvent les autres grâces dont nous avons parlé. Enfin le profit qu'elle en retire lui montre combien cette faveur est élevée et combien elle mérite d'être estimée. Elle en rend

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1. La Sainte parle d'elle-même. — Cf. sa Vie, ch. XXVII.

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Grâces au Seigneur, qui la lui accorde, bien qu'elle soit si éloignée d'avoir pu la mériter, et elle ne l'échan­gerait pas pour tous les trésors et tous les plaisirs de la terre. Aussi quand le Seigneur l'en prive, elle se trouve dans une solitude profonde. Mais tous les efforts qu'elle pourrait réaliser pour recouvrer cette compa­gnie lui serviraient de peu; le Seigneur accorde cette grâce quand il veut; et nous ne pouvons l'acquérir par nous-mêmes. Quelquefois l'âme jouit aussi de la compagnie d'un Saint, et elle en retire également un grand profit.

  Mais si l'on ne voit rien, me direz-vous, comment comprend-t-on que c'est le Christ qui est là, ou sa très glorieuse Mère, ou un Saint? A cela l'âme ne pourra répondre. Il lui est impossible, en outre, de comprendre comment elle le sait; ce qu'elle peut dire seulement, c'est qu'elle le sait d'une manière très certaine. Que le Seigneur nous tienne compagnie et nous parle, cela ne semble pas très difficile à comprendre. Mais qu'un Saint vienne de la sorte sans prononcer une parole et qu'il semble uniquement placé là par Dieu pour aider l'âme et lui tenir compagnie, voilà qui est plus merveilleux encore.

 

© Robert Hivon 2014     twitter: @hivonphilo     skype: robert.hivon  Facebook et Google+: Robert Hivon