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CHAPITRE VII

 


  Vous vous imaginerez, mes Sœurs, que les âmes auxquelles Notre-Seigneur se communique d'une manière si particulière sont déjà tellement assurées de jouir de lui pour toujours qu'elles n'ont plus de motif de craindre ni de pleurer leurs péchés. Du moins, les âmes qui n'auraient pas reçu ces faveurs pourront le penser; car si elles ont été gratifiées de ces grâces qui viennent de Dieu, elles constateront la vérité de ce que je vais dire. Une telle sécurité serait une très grave illusion. La douleur des péchés commis croît en effet d'autant plus dans une âme qu'elle reçoit davantage de notre Dieu. Une chose certaine pour moi, c'est que, jusqu'à ce nous soyons arrivés là où rien ne pourra plus nous donner de peine, cette douleur ne cessera pas. Elle se fait sentir parfois plus ou moins, j'en conviens, et sous des formes différentes. Ainsi, l'âme arrivée à cet état ne considère point le châtiment qu'elle doit subir pour ses péchés, mais cette noire ingratitude qu'elle a eue envers celui à qui elle est si redevable et qui mérite tant d'être glorifié. En effet,

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parmi ces magnificences qui lui sont communiquées, celle qu'elle comprend le mieux est celle de la grandeur de Dieu. Elle est épouvantée d'avoir eu tant de témérité; elle gémit de son peu de respect envers lui; elle voit qu’elle est tombée dans une folie tellement étrange qu'elle ne cesse jamais de la déplorer, quand elle con­sidère qu'elle a préféré des objets si vils à une si haute Majesté. Ce souvenir lui revient beaucoup plus souvent que celui des faveurs qu'elle reçoit. Car ces faveurs si précieuses, comme nous l'avons vu, ainsi que celles dont nous parlerons encore, lui semblent comme apportées par un grand fleuve à certaines époques; ses péchés, au contraire, reviennent sans cesse, comme un bourbier infect, agiter sa mémoire, ce qui est pour elle une croix très pesante.

  Je connais une personne qui désirait la mort non seulement pour voir Dieu, mais encore pour ne plus éprouver la peine si constante de lui avoir montré tant d'ingratitude quand elle en avait toujours été comblée de tant de faveurs et devait en recevoir tant d'autres. Il lui semblait qu'aucune créature n'avait commis autant d'iniquités qu'elle; et elle était persua­dée qu'on ne trouverait aucune personne à qui Dieu eût montré tant de patience et accordé tant de faveurs.

  Quant à la crainte de l'enfer, les personnes parvenues à cet état ne l'ont point. Il est vrai, la crainte de perdre Dieu leur cause parfois les angoisses les plus vives. Mais c'est rare. Toute leur crainte est d'être abandon­nées de Dieu, de l'offenser alors, et de se voir dans l'état si misérable où elles se sont trouvées durant quelque temps. Elles ne se préoccupent nullement de leurs peines ou de leur gloire dans l'autre vie. Si elles désirent être délivrées promptement du purgatoire, c'est beaucoup plus pour n'être pas éloignées de Dieu le temps qu'elles y seront, que pour fuir les châtiments qu'elles y endureront. Quelque favorisée de Dieu que

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soit une âme, je ne la croirais pas en sécurité si elle oubliait le triste état où elle a vécu quelque temps. Bien que ce souvenir lui soit pénible, il lui est profi­table sous beaucoup de rapports. C'est peut-être parce que j'ai été si infidèle que je le crois ainsi; telle doit être la raison pour laquelle le souvenir de mes fautes est toujours présent à ma mémoire. Quant à celles qui ont été toujours bonnes, elles n'auront rien de pénible à se reprocher, bien qu'il y ait toujours des manquements tant que nous nous trouvons dans ce corps mortel.

  Cette peine ne trouve aucun adoucissement dans la pensée que Notre-Seigneur a déjà pardonné nos péchés et les a oubliés; elle augmente, au contraire, à la vue de sa bonté si grande et des faveurs qu'il accorde à une âme qui n'a mérité que l'enfer. A mon avis, cette pensée dut causer un cruel martyre à saint Pierre et à la Madeleine. Comme leur amour pour Dieu était si vif, qu'ils avaient reçu de lui tant de grâces, et qu'ils comprenaient sa grandeur et sa majesté, leur douleur au souvenir des fautes passées dut être excessive et accompagnée de la plus profonde tendresse de senti­ments.

 

© Robert Hivon 2014     twitter: @hivonphilo     skype: robert.hivon  Facebook et Google+: Robert Hivon