Peu de temps après il commença, comme il me l'avait promis, à donner des preuves plus évidentes que ces visions venaient de lui. Mon âme brûlait d'un tel amour pour Dieu que je ne savais à qui j'aurais pu l'attribuer, si ce n'est à Lui. Car il était très surnaturel et je n'y avais point contribué. Je me voyais mourir du désir de voir Dieu et je ne savais où je devais chercher cette vie dont j'avais soif, si ce n'est dans la mort même. Les transports de cet amour devenaient très impétueux; ils n'avaient point la véhémence et la valeur de ceux dont j'ai parlé déjà1; mais je ne savais que devenir; rien ne pouvait me satisfaire; je ne vivais plus en moi-même; il me semblait véritablement qu'on m'arrachait l'âme. 0 artifice souverain de mon Dieu ! de quelle délicate industrie vous usiez à l'égard de votre misérable esclave ! Vous vous cachiez de moi, mais votre amour, en me pénétrant de toutes parts, me plongeait dans une agonie si suave que mon âme n'aurait jamais voulu en sortir.
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1. Chap. xx.
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P306 VIE ÉCRITE PAR ELLE-MÊME
Celui qui n'aura pas éprouvé ces grands transports de l'amour ne pourra jamais s'en faire une idée. Ils ne ressemblent en rien à ces émotions du cœur ni à certains mouvements de dévotion sensible si communs qui semblent étouffer l'esprit et ne peuvent être contenus. Une telle oraison est bien inférieure à celle dont je parle. On doit éviter ces élans précipités, s'appliquer avec suavité à les retenir en soi et à mettre le calme dans l'âme. Il en est ici comme de certains petits enfants suffoqués par les sanglots; vous leur donnez à boire, et leur chagrin excessif disparaît aussitôt. Ainsi la raison doit réprimer ces impétuosités et tenir les rênes. Sans cela, la nature pourrait y avoir sa part. Changeons nos pensées, en considérant avec crainte que tout cela n'est point parfait, et qu'il peut s'y mêler beaucoup de sensualité. Apaisons l'âme comme ce petit enfant par une caresse d'amour qui la porte à aimer Dieu d'une manière suave, et non à coups de poing, comme on dit. Que l'âme recueille cet amour au-dedans de soi, et se garde de ressembler à la chaudière qui bout d'une façon excessive, parce que l'on a jeté sans discrétion du bois sur le feu, et se répand tout entière au dehors.
Il faut modérer la cause qui avait allumé ce feu et chercher à amortir sa flamme par des larmes suaves et exemptes d'effort ; car celles de ces sentiments impétueux sont pénibles et causent un grand préjudice.
J'en ai répandu parfois de ces larmes dans les débuts, mais elles me brisaient tellement la tête, et me fatiguaient tellement l'esprit, que le lendemain et les jours suivants il m'était impossible de reprendre l'oraison. Il faut donc une grande discrétion dans les commencements pour procéder en toutes choses avec suavité et accoutumer l'esprit à agir intérieurement, car on doit avoir grand soin d'éviter toute manifestation extérieure.
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P307CHAPIT RE VINGT-NEUVIÈME
Les transports dont je parle sont absolument différents de ces élans de dévotion sensible. Nous n'y jetons pas nous-mêmes le bois pour en activer la flamme; mais, à mon avis, le feu est déjà tout allumé, et on nous y précipite tout à coup pour nous y consumer. L'âme, non plus, ne fait rien pour souffrir de cette blessure que lui cause l'absence de son Dieu ; mais on lui enfonce de temps en temps un dard qui pénètre au plus vif des entrailles et lui transperce le cœur. Elle ne sait plus alors ce qu'elle a, ni ce qu'elle veut. Elle comprend bien cependant qu'elle veut son Dieu, car le dard dont elle est blessée a été, ce semble, trempé dans le suc d'une herbe apte à lui donner l'horreur d'elle-même et l'amour de Dieu. Aussi elle ferait très volontiers le sacrifice de sa vie pour lui. Aucun langage ne saurait exprimer ni exalter la manière dont Dieu lui fait cette blessure, et le tourment dont il est l'auteur. Elle ne sait plus alors ce qu'elle est devenue. Mais cette peine est si délicieuse qu'elle procure plus de contentement que tous les plaisirs d'ici-bas. Son désir, je le répète, serait d'être toujours mourante de ce mal.
Ce tourment uni à une telle gloire me jetait hors de moi; il m'était impossible de comprendre comment cela pouvait être. Oh ! quel spectacle que celui d'une âme ainsi blessée ! Oui, elle peut bien le dire d'après ce qu'elle éprouve, elle est blessée, d'une manière vraiment ineffable. Elle voit clairement qu'elle n'a pris aucun moyen pour attirer cet amour. C'est plutôt l'amour excessif du Sauveur, qui, ce me semble, a laissé tomber tout à coup en elle l'étincelle qui l'a embrasée tout entière. Oh! que de fois je me suis rappelé dans ces heureux moments cette parole de David : Quemadmodum desiderat cervus ad fontes aquarum!1
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1. « Comme le cerf soupire après les sources d'eaux vives, ainsi mon âme soupire, après vous, ô mon Dieu. » Ps: 41, 2.
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P308 0VIE ÉCRITE PAR ELLE-MÊME
Il me semble qu'elle se réalisait littéralement en moi.
Quand Dieu n'accorde pas cette faveur dans un degré très élevé, on atténue quelque peu, dirait-on ce tourment par certaines pénitences. Du moins, l'âme y cherche quelque remède, car elle ne sait que faire. Mais elle y est aussi insensible, et elle n'éprouve pas plus de douleur à faire jaillir le sang de son corps, que si ce corps était inanimé. Elle cherche mille moyens, mille inventions nouvelles, afin de souffrir quelque chose pour son Dieu. Toutefois la première douleur est trop profonde, et je ne vois aucun tourment corporel capable de la faire disparaître. Le remède n'est point là. Tous ces moyens sont trop bas pour guérir un mal d'une nature si élevée. On y trouve néanmoins quelque adoucissement et on le rend quelque peu supportable en demandant à Dieu lui-même le remède. Mais elle n'en voit point d'autre que la mort; c'est par elle, en effet, que l'âme espère se procurer la jouissance complète du bien infini.