extrait 68

  La seconde chose que vous m'objectez, c'est que vous n'avez ni le pouvoir ni les moyens de ramener des âmes à Dieu; que vous y travailleriez de bon cœur, mais, que n'ayant point mission d'enseigner ni de prêcher comme les Apôtres, vous ne savez comment faire. J'ai déjà répondu plusieurs fois par écrit à cette difficulté, et peut-être même dans ce Château1. Mais, parce que c'est une pensée qui vous vient, je crois, avec ces bons désirs que Notre-Seigneur vous donne, je ne manquerai pas d'y répondre encore maintenant. Je vous ai déjà dit ailleurs que le démon nous suggère parfois des désirs ardents pour nous faire négliger de servir actuellement Notre-Seigneur dans des choses qui sont en notre pouvoir et pour nous laisser satisfaites parce que nous aurons désiré des choses impossibles. Sans parler du bien considérable que vous pouvez faire aux âmes par l'oraison, veuillez ne pas chercher à être utiles à tout le monde, mais aux personnes au milieu desquelles vous vivez; vous n'en aurez que plus de mérite, parce que vous avez plus d'obligations envers elles qu'envers les autres. Pensez-vous qu'il y en ait peu à vous montrer vraiment humbles et mortifiées, à rendre service à toutes vos sœurs en leur témoignant

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1. Cf. Chemin de la Perfection, ch. I et III — et Pensées sur l'amour de Dieu, ch. II et VII.

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P1059         CHAPITRE        QUATRIÈME

 

la plus profonde charité, à brûler d'un tel amour pour Notre-Seigneur que le feu de votre amour les embrase à leur tour, et enfin à les stimuler sans cesse par la pratique des autres vertus à marcher sur vos traces? Certes, le mérite ne peut manquer d'être con­sidérable, et par là vous rendrez un service très agréa­ble à Notre-Seigneur. Faites ce qui dépend de vous; et Sa Majesté comprendra alors que vous feriez beau­coup plus si vous le pouviez et vous récompensera comme si vous lui aviez gagné beaucoup d'âmes. Vous me direz que ce n'est pas là convertir les âmes, puisque toutes vos Sœurs sont bonnes. Mais quelle réflexion que celle-là! Songez donc que plus elles seront vertueuses, plus aussi leurs louanges seront agréables à Dieu et plus leur oraison sera profitable au prochain.

  Enfin, mes Sœurs, je vous dirai, pour conclure, que nous ne devons pas élever de tours sans fondement. Notre-Seigneur ne regarde pas tant à la grandeur de nos œuvres, qu'à l'amour avec lequel nous les accom­plissons. Faisons ce que nous pouvons, et Sa Majesté nous aidera pour que nous puissions faire chaque jour davantage. Ne nous laissons donc point aller à la lassitude après avoir réalisé quelques efforts; mais que tout le temps de notre vie, qui sera peut-être beaucoup plus courte que chacune de nous l'imagine, nous fassions à Notre-Seigneur tous les sacrifices inté­rieurs et extérieurs qui dépendent de nous. Il les unira à celui qu'il a offert pour nous sur la Croix à son Père, et leur donnera une valeur qui corresponde, non à la petitesse de nos œuvres, mais au mérite de notre amour.

  Plaise à Sa Majesté, mes Sœurs et mes filles, que nous nous voyions toutes réunies dans ce séjour où nous chanterons éternellement ses louanges! Que le Seigneur daigne m'accorder la grâce d'accomplir quel-

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P1060          S E T I È M E S        DEMEURES

 

que chose de ce que je vous recommande dans cet écrit, comme je l'en conjure par les mérites de son Fils qui vit et règne à jamais! Ainsi soit-il! Car, je vous l'assure, je me sens toute couverte de confusion. Aussi, je vous demande par le même Notre-Seigneur de ne point oublier dans vos prières cette pauvre misérable.

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                                   JÉSUS!

 

  J'ai dit au début de l'écrit ci-joint avec quelle répu­gnance je l'ai commencé ; mais depuis qu'il est terminé, il me cause la joie la plus vive. Je regarde, en effet, comme bien employée la peine d'ailleurs très légère, je le reconnais, qu'il m'a coûté. Quand je considère, mes Sœurs, l'étroite clôture où vous êtes, le peu d'agré­ment qui s'y trouve et l'insuffisance si manifeste du local qui serait nécessaire pour quelques-uns de nos monastères, il me semble que ce sera une consolation pour vous de vous délecter dans ce Château intérieur; car vous pourrez y entrer et vous y promener à toute heure, sans avoir besoin d'en demander la permission à vos supérieurs. Sans doute, il vous sera impossible d'arriver à toutes ses demeures par vos propres forces, quelque grandes qu'elles vous paraissent; c'est le Maître du château lui-même qui peut vous y introduire. Voilà pourquoi je vous préviens de ne pas insister pour y pénétrer, s'il vous oppose quelque résistance; vous le fâcheriez tellement qu'il ne vous laisserait jamais plus y entrer. Ce qu'il aime surtout, c'est l'humilité. Soyez donc bien humbles et considérez-vous comme indignes d'arriver même aux troisièmes demeures. De la sorte, vous toucherez plus tôt son cœur; vous l'in­clinerez à vous ouvrir les cinquièmes demeures, et si vous persévérez à y revenir souvent, vous pouvez le servir de là avec tant de fidélité qu'il vous introduira dans celle qu'il s'est réservée pour lui-même.

  Une fois dans cette demeure, n'en sortez jamais plus,

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P1062            L E S     DE M E U R ES

 

à moins que vous ne soyez appelées par la prieure, à qui ce Maître souverain veut que vous obéissiez comme à un autre lui-même; et si longtemps que l'obéis­sance vous en tienne éloignées, il vous ouvrira toujours la porte à votre retour. Quand vous serez habituées à goûter les délices de ce château, vous trouverez le repos en tout, même dans les épreuves les plus pénibles ; car vous garderez l'espoir d'y retourner, et cet espoir, personne ne pourra vous le ravir.

  J'ai parlé de sept demeures seulement. Mais chacune d'elles en contient beaucoup d'autres : il s'en trouve en bas, en haut et sur les côtés, avec de splendides jardins, des fontaines et des choses tellement ravis­santes que vous désirerez vous consumer dans la louange de ce grand Dieu qui a créé un pareil château à son image et à sa ressemblance. Si vous trouvez quel­que chose de bon dans cet écrit que j'ai composé pour vous en donner connaissance, soyez bien persuadées que c'est Notre-Seigneur lui-même qui l'a voulu pour votre satisfaction; quant aux défauts que vous y découvrirez, ils sont de moi. 

  Et maintenant, en retour de ce désir profond que j'ai de vous aider quelque peu à glorifier ce Dieu et Seigneur de mon âme, je vous adresse une supplique. Chaque fois que vous lirez cet écrit, rendez en mon nom les louanges les plus vives à Sa Majesté ; demandez-lui l'augmentation de son Église, la lumière pour les luthériens, et enfin pour moi le pardon de mes péchés, ainsi que la délivrance du purgatoire; c'est là que je serai peut-être par la miséricorde de Dieu, lorsque l'on vous donnera à lire ces pages, pourvu toutefois que, après avoir été examinées par des hommes doctes, elles soient jugées dignes de voir le jour. S'il s'y rencon­tre quelque erreur, il faudra l'attribuer au peu de lumière de mon intelligence. Je me soumets d'ailleurs pour tout à l'enseignement de la sainte Église catho-

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P1063            L E S     DE M E U R ES

 

lique et romaine; c'est dans ces sentiments que je vis, que je proteste et promets de vivre et mourir. Que Dieu Notre-Seigneur soit loué et béni à jamais! Ainsi soit-il ! Ainsi soit-il !

 

© Robert Hivon 2014     twitter: @hivonphilo     skype: robert.hivon  Facebook et Google+: Robert Hivon