Il vous semblera que je m'adresse aux commençants, et que l'âme, après avoir franchi les débuts de la vie spirituelle, peut se reposer. Je vous l'ai déjà dit, si les âmes élevées dont nous parlons possèdent le repos dans leur intérieur, c'est pour en avoir beaucoup moins et même n'en point désirer à l'extérieur. Dans quel but croyez-vous que ces inspirations dont il a été question, ou mieux ces aspirations, et ces messages sont envoyés par l'âme de son propre centre, aux gens qui sont au haut du Château et aux demeures qui sont en dehors de celle où elle se trouve ? Est-ce pour les inviter à dormir? Non, non, non. Elle fait de là une guerre plus terrible aux puissances, aux sens et à tout ce qui est corporel, pour les empêcher d'être dans l'oisiveté, que quand elle souffrait avec eux. Car alors elle ne comprenait pas quels avantages il y a dans les croix dont le Seigneur a peut-être voulu se servir pour l'introduire là où elle est. En outre, la compagnie où elle se trouve lui donne des forces beaucoup plus grandes que jamais. Si David dit qu'en ce monde on devient saint avec les Saints1, il n'y a pas de doute que cette âme qui est devenue une seule chose avec le Dieu fort, par l'union si souveraine d'esprit à esprit, ne participe à sa force. Nous pouvons voir par là quelle force les Saints ont dû avoir pour affronter les souffrances et la mort même. Il est très certain que l'âme, après l'avoir reçue dans cette union, la communique à tous les habitants du Château et au corps lui-même, qui souvent semble ne rien sentir. La vigueur qu'elle puise
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1. Réminiscence du Ps. XVII, 26.
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à boire le vin de cette cave mystique où l'a introduite son Époux, et d'où il ne la laisse pas sortir, rejaillit jusque sur le faible corps; il en est alors comme des aliments que reçoit l'estomac : ils portent la force à la tête et à tous les membres du corps. Le corps a donc une très mauvaise fortune, tant qu'il est sur la terre; malgré tout ce qu'il peut faire, la force de l'âme aspire toujours à exiger de lui de plus grands sacrifices. Elle lui fait une guerre acharnée, et encore cela ne semble rien à ses yeux.
C'est de là que devaient provenir les rudes pénitences auxquelles se sont livrés beaucoup de saints, en particulier la glorieuse Madeleine qui avait toujours vécu au milieu de tant de délices : de là ce zèle si ardent de notre Père saint Élie pour la gloire de Dieu1; de là encore ce zèle dont brûlaient saint Dominique et saint François pour ramener des âmes à Dieu et les porter à le louer. Je vous assure que, dans l'oubli d'eux-mêmes où ils étaient, ils n'ont pas dû avoir peu de souffrances à endurer.
Ce que je voudrais, mes Sœurs, c'est que nous travaillions à acquérir ce zèle et que nos désirs comme nos oraisons aient pour but, non de nous faire goûter des jouissances, mais de nous procurer plus de force au service de Dieu. Ne cherchons point à suivre une voie qui n'est pas frayée, sous peine de nous égarer au moment le plus favorable. Il serait étrange de nous imaginer que nous allons obtenir ces faveurs de Dieu par une autre voie que celle qu'a suivie Notre-Seigneur et avec lui tous ses Saints. Loin de nous une pareille pensée! Croyez-moi, Marthe et Marie doivent aller ensemble pour donner l'hospitalité à Notre-Seigneur, l'avoir toujours en leur compagnie, et ne pas lui réserver
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1. Réminiscence du IIIe livre des Rois, XIX, 10.
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un mauvais accueil, en ne lui donnant point à manger. Mais comment Marie lui eût-elle rendu ce service, dès lors qu'elle se tenait toujours à ses pieds, si sa sœur ne s'en était chargée? Sa nourriture est que nous prenions tous les moyens possibles pour lui amener des âmes, afin qu'elles se sauvent et chantent à jamais ses louanges.
Vous m'objecterez peut-être deux choses. La première, c'est que, d'après Notre-Seigneur, Marie avait choisi la meilleure part1. Mais le fait est qu'elle avait déjà rempli l'office de Marthe, quand elle avait rendu à Notre-Seigneur le service de lui laver les pieds et de les essuyer avec ses cheveux2. Croyez-vous que ce fût une petite mortification pour une dame de son rang, de s'en aller par les rues et peut-être seule (tant la ferveur l'empêchait de se préoccuper de quelle façon elle allait), d'entrer ensuite dans une demeure où elle ne s'était jamais présentée et de souffrir les murmures du Pharisien ainsi que tout ce qu'on devait dire contre elle ? Mais quel spectacle pour les gens de la ville que celui d'un tel changement opéré chez une femme de cette qualité, qui évidemment avait transformé aussitôt son costume et renoncé à toutes les vanités ! Aussi il suffisait à ces gens pervers, comme nous le savons, de constater l'amour qu'elle portait à Notre-Seigneur dont ils avaient horreur, pour lui reprocher sa vie antérieure et la blâmer de vouloir faire la sainte. Tel est le reproche que l'on adresse aujourd'hui à des personnes beaucoup moins célèbres. Mais que ne dut-on pas dire alors contre elle? Je vous l'assure, mes Sœurs, sa meilleure part lui est venue lorsqu'elle eut souffert beaucoup de croix et de mortifications. Alors même qu'elle n'en eût pas eu d'autre que celle de voir son
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1.Réminiscence de l'Evangile selon S. Luc, X, 42.
2.Luc, VII, 37.
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Maître si abhorré, que c'eût été un supplice intolérable. Que ne dut-elle pas endurer ensuite à la mort du Sauveur? Pour moi, je crois que si elle n'a pas été martyrisée, c'est parce qu'elle avait enduré le martyre en voyant mourir Notre-Seigneur. Et si vous considérez encore le terrible tourment qu'elle a dû endurer pendant les années qu'elle a vécu sur la terre, parce qu'elle était privée de sa présence, vous verrez qu'elle n'était pas toujours dans les délices de la contemplation aux pieds de Notre-Seigneur.