Que ne doivent pas éprouver ces âmes à la pensée qu'elles peuvent perdre un bien si élevé ! Cette considération les porte à exercer plus de vigilance sur elles-mêmes et à tirer des forces de leur faiblesse même pour ne point laisser s'échapper par leur faute la plus petite occasion de plaire à Dieu davantage. Plus elles sont favorisées de Sa Majesté, et plus elles sont craintives et défiantes d'elles-mêmes. Comme à la lumière des grâces élevées qu'elles reçoivent, elles connaissent mieux leur propre misère, et découvrent mieux la gravité de leurs péchés, il leur arrive très souvent, comme au publicain, de n'oser élever leurs regards vers le ciel1. Parfois elles souhaitent d'être délivrées de cette vie pour se voir enfin en sûreté ; elles ne tardent pas, néanmoins, tant est vif leur amour pour Dieu, à désirer de nouveau vivre encore pour travailler à sa gloire, comme je l'ai dit, et à se confier en sa miséricorde pour tout ce qui les concerne. Parfois, à la vue des hautes faveurs dont elles sont comblées, elles se trouvent plus anéanties, et elles craignent de subir le sort d'un navire trop chargé qui coule au fond de la mer. Je vous assure, mes Sœurs, que les croix ne leur manquent pas; mais ces croix ne les troublent point et ne leur font point perdre la paix : elles passent promptement comme une vague ou quelque tempête, et le calme revient. La présence de Notre-Seigneur, qui habite au-dedans de ces âmes, leur fait oublier aussitôt tout le reste. Que ce divin Maître soit à jamais béni et loué par toutes ses créatures ! Ainsi soit-il !
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1. Réminiscence de l'Evangile selon S. Luc, XVIII, 13.
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CHAPITRE IV
Elle achève d'expliquer dans ce chapitre le but que, d’après elle, poursuit Notre-Seigneur en accordant l'âme de si hautes faveurs. Elle montre combien il est nécessaire que Marthe et Marie soient unies Ce chapitre est très utile
Vous ne devez pas croire, mes Sœurs, que ces effets dont nous avons parlé se manifestent constamment au même degré dans les âmes. Voilà pourquoi je dis, lorsque je m'en souviens, que c'est là leur état ordinaire. Parfois, en effet, Notre-Seigneur les laisse à leurs propres forces naturelles. Il semble alors que toutes les bêtes venimeuses qui sont dans les alentours et dans les demeures du château se conjurent contre ces âmes pour se venger du temps où elles n'ont pu les avoir sous la main. Il est vrai que cet état dure peu, tout au plus un jour ou à peu près. Cette grande agitation, qui vient ordinairement de quelque circonstance extérieure, montre à l'âme ce qu'elle gagne dans la bonne compagnie où elle vit. Le Seigneur, en effet, lui donne un courage magnanime pour qu'elle ne néglige rien de ce qui est de son service et se conforme à ses bonnes résolutions. Il la fortifie, ce semble, dans ces résolutions. Aussi elle ne s'éloigne pas de son devoir, même par un premier mouvement, si petit qu'il soit. Cette tempête, je le répète, est rare. Mais Notre-Seigneur la permet pour que l'âme ne perde pas de vue ce qu'elle est et reste toujours humble. Il le veut aussi pour qu'elle comprenne davantage la reconnaissance qu'elle lui doit
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comme la grandeur de la grâce qu'elle en reçoit et ne manque pas d'en louer Sa Majesté.
Ne vous imaginez pas, non plus, que, malgré ces désirs si intenses et cette résolution de ne commettre pour rien au monde la moindre imperfection, ces âmes ne tombent souvent et même ne commettent des péchés. Sans doute, elles ne s'y laissent pas aller volontairement, car le Seigneur doit accorder un secours très particulier à ces âmes élevées pour les en préserver. Je parle des péchés véniels. Quant aux péchés mortels évidents, elles en sont préservées; mais elles ne sont pas certaines qu'il n'y en ait aucun de caché à leur regard, et ce n'est pas pour elles un petit tourment. Une autre affliction pour ces âmes, c'est la vue de ceux qui se perdent; bien que, sous certain rapport, elles aient la ferme confiance de n'être point de ce nombre, néanmoins, quand elles se rappellent ceux qui, au dire de la sainte Écriture elle-même, semblaient favorisés de Dieu comme un Salomon qui a eu tant de rapports intimes avec Sa Majesté1, elles ne peuvent, je le répète, s'empêcher de trembler. Ainsi donc, que celle d'entre vous qui trouvera en elle le plus de motifs de sécurité craigne davantage, car, dit David : Bienheureux l'homme qui craint Dieu!2 Plaise à Sa Majesté de nous soutenir toujours de sa main ! Demandons-lui de nous accorder cette grâce, pour que nous ne l'offensions point; telle est la plus grande sécurité que nous puissions avoir. Que la louange lui soit rendue à jamais ! Ainsi soit-il !