CHAPITRE II
Elle continue le même sujet, expose la différence
qu'il y a entre l'union spirituelle et le mariage
spirituel: elle l'explique par des
comparaisons ingénieuses.
Commençons donc maintenait à parler du mariage divin et spirituel, bien que cette insigne faveur ne doive pas avoir sa perfection complète tant que nous vivons sur la terre; car, supposé que l'âme vienne à s'éloigner de Dieu, elle perd un bien si précieux.
La première fois que Notre-Seigneur accorde cette faveur à l'âme, il veut lui montrer par une vision imaginaire sa très sainte Humanité, pour qu'elle en ait une pleine connaissance et n'ignore point la faveur si souveraine dont elle est l'objet. Il se manifestera peut-être à d'autres personnes sous une autre forme. Mais à celle dont je parle Notre-Seigneur apparut au moment où elle venait de communier avec cette splendeur, cette beauté et cette majesté incomparables qu'il avait après sa résurrection. Il lui dit que l'heure était enfin arrivée où elle devait regarder ses intérêts à lui comme les siens propres, et que lui prendrait soin de ses intérêts à elle1. Il lui adressa encore d'autres
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1. Cf. Relations spirituelles, Rel. xxviii, où la Sainte raconte cette faveur qui lui fut accordée au monastère de l'Incarnation à Avila lorsqu’elle venait de recevoir la communion des mains de saint Jean de la Croix.
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paroles qui sont plus faciles à sentir qu'à exprimer.
Il vous semblera que cette faveur n'avait rien d'extraordinaire, dès lors que Notre-Seigneur s'était déjà manifesté d'autres fois à cette personne de la même manière. Néanmoins cette vision était tellement différente des précédentes, que cette personne en fut toute hors d'elle-même et remplie d'effroi, d'abord à cause de la force spéciale de cette vision, ensuite à cause des paroles que Notre-Seigneur lui fit entendre, et enfin parce que, à part la vision précédente, elle n'avait pas vu d'autres visions se manifester dans l'intérieur de son âme. Vous saurez, en effet, qu'il y a une différence très marquée entre toutes les faveurs passées et celles de cette Demeure. Ainsi entre les fiançailles spirituelles et le mariage spirituel il y a autant de différence qu'entre ceux qui sont fiancés et ceux qui sont liés à jamais par le mariage.
Je me sers de ces comparaisons parce que, comme je l'ai dit, je n'en trouve pas de meilleures; mais vous devez savoir que dans cette faveur l'âme ne se souvient pas plus de son corps que si elle en était séparée et qu'elle fût un pur esprit. Elle s'en souvient moins encore dans le mariage spirituel, parce que cette union secrète se contracte au centre le plus intime de l'âme, qui doit être la demeure où Dieu lui-même habite, et où, ce me semble, il entre sans qu'il ait besoin de passer par aucune porte. Je dis qu'il n'est pas besoin de porte, parce que, dans tout ce que j'ai exposé jusqu'à présent, il semble que Notre-Seigneur agit par le moyen des sens et des puissances, et il devait en être ainsi de l'apparition de sa sainte Humanité; mais ce qui se passe dans l'union du mariage spirituel est tout différent. Le Seigneur se montre au centre de l'âme non dans une vision imaginaire, mais dans une vision intellectuelle beaucoup plus délicate encore que les précédentes. C'est ainsi qu'il apparut à ses apôtres,
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sans entrer par la porte, et qu'il leur dit : Que la paix soit avec vous!1
Cette faveur que Dieu communique alors à l'âme en un instant est un secret si profond, une grâce si élevée, une jubilation si intense, que je ne sais à quoi la comparer. Notre-Seigneur veut, ce me semble, lui manifester en ce moment la gloire du ciel par un mode supérieur à toutes les visions et à tous les goûts spirituels. Ce qu'on en peut dire, autant qu'on est capable de le comprendre, c'est que l'âme, ou mieux, l'esprit de l'âme est devenu une seule chose avec Dieu. Dieu, qui est esprit lui aussi, veut montrer l'amour qu'il nous porte ; il fait comprendre à certaines âmes jusqu'où va cet amour, et nous porter par là à chanter ses grandeurs. Car il s'unit d'une façon tellement intime à sa créature, que, suivant l'exemple de ceux qui sur la terre sont unis pour toujours, il ne veut plus se séparer d'elle.
Les fiançailles spirituelles sont toutes différentes. Une fois qu'elles ont été célébrées, il y a souvent séparation. L'union aussi est différente, car bien que l'union soit la jonction de deux choses en une seule, ces deux choses peuvent se séparer et subsister chacune de son côté ; on voit ordinairement, en effet, que cette faveur de l'union que Notre-Seigneur accorde passe promptement, et que l'âme reste ensuite privée de cette compagnie ; du moins, dis-je, elle ne la sent pas. Dans cette autre faveur, ou mariage spirituel, il n'en est pas de même. L'âme demeure toujours avec Dieu dans ce centre dont nous avons parlé.
Je dirai que l'union dont il s'agit peut être comparée à celle de deux cierges de cire qui sont si bien unis que leur lumière n'en est plus qu'une; ou bien à la mèche,
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1. Evangile selon saint Jean, xx, 17.
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à la lumière et à la cire qui ne sont qu'un seul cierge. Néanmoins on pourrait très bien ensuite séparer un cierge de l'autre, et ainsi il y aurait deux cierges; on pourrait également séparer la mèche de la cire. Le mariage spirituel est encore semblable à l'eau qui, tombant du ciel, se mêle si bien à celle d'un ruisseau ou d'une source qu'on ne peut plus les diviser ni mettre à part celle du ruisseau et celle qui est tombée du ciel. Il ressemble, en outre, à un tout petit filet d'eau qui se perd dans la mer, sans qu'il soit plus possible de l'en séparer, ou à une grande lumière qui pénètre dans un appartement par deux fenêtres, et qui, quoique partagée à son entrée, se réunit pour ne faire plus qu'une lumière. Quand saint Paul a dit : Celui qui s'approche de Dieu et s'attache à lui devient un même esprit avec lui1, il a peut-être voulu faire allusion à cet incomparable mariage qui suppose que Sa Majesté s'est déjà attachée à l'âme par l'union. Peut-être a-t-il eu aussi la même intention, quand il a dit: Le Christ est ma vie, et la mort m'est un gain2.