extrait 59

  Nous pouvons considérer l'âme non comme une chose qui est dans un coin

et à l'étroit, mais comme un monde intérieur où trouvent place ces demeures si nombreuses et si resplendissantes que vous avez vues; il en doit être précisément de la sorte, puisque au-dedans de cette âme il y a une demeure pour Dieu. Or lorsque Sa Majesté daigne lui accorder la faveur du divin mariage dont il est question, Elle commence par l'in­troduire dans sa demeure. Sa Majesté veut lui accorder une faveur qui ne soit point comme les ravissements par lesquels je crois bien pourtant qu'Elle se l'unit alors, ni comme l'oraison d'union dont nous avons parlé et dans laquelle l'âme, ce semble, n'est pas appe­lée si fortement à entrer dans son centre qu'elle l'est dans cette demeure. Car la partie supérieure d'elle-même était seule attirée. Peu importe d'ailleurs que ce soit d'une manière ou d'une autre que le Seigneur l'unisse à Lui. En tout cas, il la rendait alors aveugle et muette comme saint Paul lors de sa conversion1. Il lui enlevait la faculté de connaître comment et de quelle manière était la faveur dont elle jouissait, car la joie profonde que l'âme éprouvait alors était de se

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1. Réminiscence des Actes des Apôtres, IX, 8.

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voir près de Dieu. Mais quand Dieu l'unissait à lui, elle ne comprenait plus rien, vu que toutes ses puis­sances étaient suspendues. Ici, il en est autrement. Notre Dieu de bonté veut que les écailles des yeux de l'âme tombent enfin pour qu'elle voie et comprenne par un mode extraordinaire quelque chose de la faveur qu'il lui accorde. Dès qu'elle est introduite dans cette demeure, les trois Personnes de la très Sainte Trinité se montrent à elle par une vision intellectuelle, ou une certaine représentation de la vérité, à la lumière d'une flamme qui éclaire d'abord son esprit, comme une nuée d'une incomparable splendeur. Elle voit que ces trois Personnes sont distinctes; puis, par une connais­sance admirable qui lui est donnée, elle comprend avec la plus complète certitude que ces trois Personnes sont une seule substance, un seul pouvoir, une seule sagesse et un seul Dieu. Ce que nous connaissons par la foi, l'âme le comprend on peut le dire, par la vue; néanmoins, elle ne voit rien, ni des yeux du corps, ni des yeux de l'âme, car ce n'est pas une vision ima­ginaire. Les trois Personnes se communiquent alors à elle, lui parlent, et lui donnent l'intelligence de ces paroles par lesquelles Notre-Seigneur dit dans le saint Évangile qu'il viendra lui-même avec le Père et le Saint-Esprit habiter dans l'âme qui l'aime et qui garde ses commandements1.

  0 grand Dieu, combien il est différent d'entendre ces paroles et de les croire, ou de comprendre à la lumière que je viens de dire jusqu'à quel point elles sont vraies! Chaque jour l'âme est ravie davantage; il lui semble que depuis lors ces trois adorables Per­sonnes ne se sont plus éloignées; elle voit même avec évidence, par le mode dont j'ai parlé, qu'elles sont dans

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I. Evangile selon S. Jean, XIV, 23.

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son intérieur, dans cette partie la plus intime d'elle-même; c'est dans cette partie la plus profonde qu'elle sent cette divine compagnie, ce que, faute de science, elle ne saurait exprimer.

  Il vous semblera, d'après cela qu'elle est tout en dehors d'elle-même et tellement absorbée, qu'elle ne peut plus s'occuper de rien. C'est une erreur; elle est beaucoup plus apte qu'auparavant pour tout ce qui concerne le service de Dieu; dès que ses occupations le lui permettent, elle se retrouve dans cette agréable compagnie. Si elle n'est pas infidèle à Dieu, jamais, à mon avis, Dieu ne manquera de lui donner cette con­naissance si claire de sa présence. Elle a, d'ailleurs, la ferme confiance que Dieu ne l'abandonnera pas et ne permettra pas qu'elle perde la faveur qu'il lui a accor­dée ; et elle peut bien avoir cette persuasion. Néanmoins elle n'omet pas d'être plus vigilante que jamais afin de ne lui déplaire en rien.

  Remarquons-le pourtant, cette présence habituelle des trois divines Personnes n'est pas toujours aussi parfaite, ni, disons-le, aussi claire que la première fois, et les quelques autres circonstances où Dieu daigne accorder à l'âme cette faveur; car s'il en était ainsi, il serait impossible à l'âme de s'occuper d'autre chose, et même de vivre au milieu du monde. Mais bien qu'elle n'ait pas habituellement cette vue aussi claire des trois Personnes divines, elle n'a qu'à y réfléchir, pour se retrouver avec elles. Je vous dirai qu'il en est d'elle comme d'une personne qui, étant en compagnie de plusieurs autres dans un appartement très éclairé, cesse de les voir parce que l’on a fermé les fenêtres et que l’on se trouve dans l'obscurité. Tant que la lumière ne revient pas, elle ne cesse point cependant d'être assurée de leur présence. Mais, me direz-vous, si la lumière revient et que l'âme veut revoir les trois Per­sonnes, est-ce qu'elle le peut? Je réponds qu'il n'est

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pas en son pouvoir que cette lumière revienne. Elle doit attendre qu'il plaise à Notre-Seigneur d'ouvrir la fenêtre de son entendement. Dès lors qu'il ne se sépare jamais d'elle, et qu'il veut lui en donner une assurance si ferme, il lui fait déjà une insigne miséricorde.

  Il semble que Sa Majesté veut par cette admirable compagnie préparer l'âme à des faveurs plus hautes encore. Il n'y a aucun doute en effet qu'elle sera bien secondée pour réaliser sur tous les points des progrès dans la perfection, et se délivrer, de la crainte qu'elle avait parfois, comme nous l'avons vu, des autres grâces dont elle était favorisée. Ainsi en a-t-il été de la personne dont je parle1. Elle remarquait les progrès qu'elle réalisait en tout; il lui semblait que, malgré tous les travaux et toutes les occupations, l'essentiel de son âme ne s'éloignait jamais de cette demeure où étaient les trois Personnes divines, et qu'il y avait comme une sorte de division dans son âme. S'étant trouvée, en effet, au milieu de rudes épreuves, peu de temps après avoir reçu cette faveur, elle se plaignait de son âme, comme Marthe de Marie, et lui reprochait parfois d'être toujours occupée à jouir à son gré de cette quiétude divine, et de la laisser au milieu de tant de croix et d'occupations qu'elle ne pouvait lui tenir compagnie. Ce langage, mes filles, vous paraîtra étrange; et cependant il en est vraiment de la sorte. Comme nous le savons, l'âme est une; mais ce que j'ai dit n'est point une imagination; c'est ce qui se passe habituellement dans l'âme en cet état. Aussi, je le répète, on voit des choses intérieures qui montrent d'une façon sûre qu'il y a sous un certain rapport une différence évidente entre l'âme et l'esprit, bien qu'ils ne soient qu'une seule chose. On reconnaît même une

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division si délicate que parfois le premier paraît agir d'une façon différente de l'autre, suivant l'attrait que le Seigneur daigne leur donner. Il me semble, en outre, que l'âme est une chose différente des puissances, et que tout cela n'est pas une seule chose. Enfin, il y a des différences si nombreuses et si délicates dans notre intérieur, qu'il y aurait une témérité de ma part à vouloir vous les exposer. Nous verrons ces merveilles dans ce séjour où, si le Seigneur plein de miséricorde nous fait la grâce de nous introduire, nous aurons l'intelligence de tous ces secrets.

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1. La Sainte elle-même.

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