extrait 57

  Eh bien, mes Sœurs, considérons maintenant ceux qui sont en enfer. Ils n'ont point cette confor­mité à la volonté de Dieu, ni ce contentement, ni cette suavité dont Dieu inonde l'âme; ils ne voient point de mérites à leurs supplices; mais ils souffrent toujours de nouveaux tourments, je veux dire de nouvelles peines accidentelles. Or si les tourments de l'âme sont beaucoup plus terribles que ceux du corps, et ceux des damnés incomparablement plus affreux que les peines dont nous avons parlé, quel supplice sera-ce pour ces infortunés de voir que de pareilles tortures n'auront jamais de fin ! Que pouvons-nous faire ou souf­frir dans cette vie si fugitive qui puisse nous mériter d'être préservés de tourments si terribles et éternels? Je vous l'assure, il est impossible de faire comprendre combien les souffrances de l’âme sont sensibles et com­bien elles sont différentes de celles du corps; il faudrait en avoir fait l'expérience. Le Seigneur lui-même veut que nous comprenions cette vérité pour que nous recon­naissions mieux combien nous lui sommes redevables de ce qu'il nous a appelées à un état où nous avons l'espoir qu'il daignera dans sa miséricorde nous pré-

=================================

P1023      CHAPITRE        0 N Z I EM E

 

server de pareils supplices et nous pardonner nos péchés.

  Revenons à notre sujet. Nous avons laissé l'âme dans une peine extrême. Sa peine néanmoins ne dure pas longtemps dans cet excès; à mon avis, elle dure trois ou quatre heures au plus ; si elle durait longtemps, la faiblesse de sa nature ne pourrait la supporter sans un miracle. Il est arrivé à cette personne dont j'ai parlé de l'avoir ressentie un quart d'heure seulement, et elle en demeura toute brisée. Il est vrai que cette fois elle en perdit complètement l'usage des sens, tant le coup l'avait frappée avec rigueur. Elle était en conver­sation le dernier jour des fêtes de Pâques, et avait passé tous ces jours de la Résurrection dans une telle aridité qu'elle ne comprenait pour ainsi dire point qu'il s'agissait de pareille solennité; or il lui suffit d'enten­dre une seule parole sur la longueur de la vie pour tomber en extase1. Inutile de songer à résister à cette extase; c'est tout aussi impossible que de précipiter quelqu'un dans le feu et de vouloir que la flamme ne le brûle pas. Ce n'est pas, non plus, une souffrance que l'on puisse dissimuler ; les personnes présentes compren­nent même le danger imminent où l'on est de perdre la vie, bien qu'elles ne puissent être témoins des souf­frances intérieures de cette âme. Sans doute, elles tiennent alors à l'âme une certaine compagnie; mais elles ne sont pour elle que comme des ombres; c'est ainsi d'ailleurs que lui paraissent toutes les autres créatures.

  Si vous êtes un jour élevées à cet état, il est bon que vous sachiez que la faiblesse de notre nature peut s'y mêler. Il arrive parfois que l'âme, se mourant,

------------------------------

1. Il s'agit de l'extase qu'elle eut à Salamanque en 1571, lorsqu'elle entendit chanter la Sœur Isabelle de Jésus. — Cf. Relations spirituelles, Rel. IV.

=================================

P1024             SIXIÈMES       DEMEURES

 

comme vous l'avez vu, du désir de mourir, est telle­ment oppressée qu'elle semble sur le point de se séparer de son corps, et éprouve cependant une vraie crainte de mourir; elle voudrait voir sa peine diminuer, pour ne pas mourir encore. Il est clair que cette crainte vient de la faiblesse de la nature. D'un autre côté, son désir de mourir ne la quitte pas, et il n'est pas possible de trouver un remède à cette peine jusqu'à ce que le Seigneur lui-même le veuille. De fait, il la plonge d'or­dinaire dans un profond ravissement ou quelque vision. C'est par là que le vrai Consolateur la console et la fortifie pour qu'elle consente à vivre tant qu'il voudra.

  Ces souffrances sont vives, mais l'âme en retire les plus précieux avantages. Elle ne redoute plus les croix qui peuvent fondre sur elle, car ces croix ne lui parais­sent rien en comparaison des souffrances si excessives qu'elle a endurées. Elle en est même sortie tellement améliorée qu'elle serait heureuse de les endurer sou­vent. Cela toutefois n'est nullement en son pouvoir; elle n'a aucun moyen de se procurer ce tourment, tant que Notre-Seigneur ne l'envoie pas, et lorsqu'il vient, elle ne saurait y résister ou le faire disparaître à son gré. Son mépris du monde a grandi, parce qu'elle comprend que rien ici-bas n'a pu lui être utile dans son tourment. Son détachement des créatures est beaucoup plus profond parce qu'elle constate mainte­nant que seul le Créateur peut la consoler et la satis­faire. Elle veille avec plus de crainte et de soin à ne pas offenser Dieu, parce qu'elle voit qu'il peut la châtier, comme la consoler.

  Il y a, à mon avis, deux choses dans cette voie spirituelle qui exposent au danger de mort. L'une, c'est la souffrance dont je viens de parler, et qui cons­titue vraiment un danger même très grave. L'autre, c'est la joie si excessive et la consolation si extraor-

=================================

P1025             CHAPITRE        ONZIÈME

 

dinaire que l'âme éprouve : il semble réellement que l'on se meurt, et qu'il ne manque plus qu'un rien à l'âme pour se séparer du corps. A la vérité, s'il en était ainsi, son bonheur serait grand. Vous voyez par là, mes Sœurs, si je n'avais pas raison de dire qu'il faut du courage, et si Notre-Seigneur, quand nous lui demanderons de telles faveurs, ne pourrait pas, à juste titre, nous répondre comme aux fils de Zébédée : Pouvez-vous boire le calice?1 Je crois, mes Sœurs, que vous lui répondriez toutes que oui, et ce serait fort bien. Car Sa Majesté donne du courage aux âmes, quand Elle voit que c'est nécessaire. Ce divin Maître les pro­tège en toutes circonstances : lorsqu'elles sont persé­cutées ou calomniées, il prend leur défense, comme il le fit pour Madeleine2; et, si ce n'est pas par des paroles, c'est du moins par des œuvres. Enfin, enfin, avant de les retirer de ce monde, il leur donne en une seule fois tout leur salaire, comme vous allez le voir maintenant. Qu'il soit béni à jamais et que toutes les créatures chan­tent ses louanges! Ainsi soit-il !

-------------

1.Réminiscence de l'Evangile selon S. Matthieu, XXII, 22.

2.Réminiscence de l'Evangile selon S. Luc,VII, 44.

===============================

 

© Robert Hivon 2014     twitter: @hivonphilo     skype: robert.hivon  Facebook et Google+: Robert Hivon