extrait 56

  

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CHAPITRE XI

 

Elle traite de certains désirs si grands et si impétueux

que Dieu donne à l’âme de jouir de lui, qu'ils mettent

sa vie en danger. Elle parle, en outre, des avantages

qu'on retire de cette faveur

divine.

  Toutes ces faveurs que l'Époux fait à l'âme seront-elles suffisantes pour que la petite colombe, que j'ap­pelle aussi le petit papillon, car ne croyez pas que je l'aie perdue de vue, soit satisfaite et s'arrête enfin là où elle doit mourir? Non certes. Bien au contraire; elle souffre plus encore qu'auparavant. Quoiqu'elle reçoive ces faveurs depuis de longues années, elle gémit toujours et elle pleure, parce que chaque faveur nou­velle augmente sa douleur. Comme, en effet, elle connaît toujours mieux les grandeurs de son Dieu, que, de plus, elle se voit si loin de lui et rencontre tant d'obsta­cles à en jouir, le désir de le posséder devient de plus en plus vif. Son amour grandit également au fur et à mesure qu'elle découvre mieux combien mérite d'être aimé ce souverain Maître et Seigneur. Voilà pourquoi, après s'être élevé durant plusieurs années, ce désir arrive à la peine excessive dont je vais parler.

  J'ai dit plusieurs années, pour me conformer à ce qui s'est passé dans la personne dont il a été question dans cet écrit1. Je sais très bien, en effet, que nous n'avons pas à fixer de limites à Dieu. Dans un instant,

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1.   La Sainte elle-même.

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il peut élever une âme à l'état le plus élevé de la faveur dont nous traitons. Sa Majesté est toute-puissante; elle peut tout ce qu'elle veut, et son désir est de faire beaucoup pour nous.

  Il arrive parfois que ces angoisses de l'âme, ces larmes, ces soupirs, ces grands élans dont il a été ques­tion, semblent tous provenir de notre amour et sont accompagnés d'une vive souffrance; mais tout cela n'est rien auprès du tourment dont je veux parler; car ce n'est que comme un feu qui fume encore, et qu'on peut supporter, bien qu'avec peine. Tandis que l'âme est en cet état et que le feu de son amour s'embrase de plus en plus en elle-même, il lui arrive très souvent que, à la plus simple pensée ou à une parole qui lui rappelle que la mort tarde à venir, il lui vient par ailleurs, sans qu'elle sache d'où ni comment, un coup, ou comme une flèche de feu. Je ne dis pas que c'est une flèche, mais, quoi que ce soit, on voit clairement que cela ne vient pas de nous. Ce n'est pas non plus un coup, bien que j'emploie ce terme, car la blessure est très sensible; et cette blessure n'est point faite, ce me semble, à cet endroit où nous sentons les peines ordinaires de la vie, mais au plus profond et au plus intime de l'âme; là, ce rayon de feu, qui passe en un instant, réduit en poudre tout ce qu'il trouve de notre terrestre nature. Durant le temps que dure ce tourment, il est impossible à l'âme d'avoir le moindre souvenir de son être; car ses puissances sont liées tout à coup de telle sorte qu'elles n'ont plus de liberté si ce n'est pour ce qui doit augmenter son tourment.

  Je ne voudrais pas paraître exagérer, et vraiment je vois que j'en suis loin, vu l'impossibilité de pouvoir m'exprimer. C'est un ravissement des sens et des puissances, à l'égard de tout ce qui ne contribue pas, comme je l'ai dit, à faire sentir cette douleur. L'enten­dement, en effet, comprend d'une manière très vive

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pourquoi l'âme souffre de se voir loin de Dieu. Sa Majesté, de son côté, lui donne alors la plus haute connaissance de ses perfections et augmente ainsi son tourment à un tel point qu'elle pousse de hauts cris. Bien que la personne dont je parle soit patiente et habituée à endurer de vives douleurs, elle ne peut alors comprimer ces cris; car cette douleur, je le répète, se fait sentir, non dans le corps, mais dans l'intérieur de l'âme. Aussi cette personne comprit alors combien les tourments de l'âme surpassent ceux du corps. Elle vit, en outre, que ceux du purgatoire sont de cette sorte, et que l'âme, bien que séparée de son corps, y souffre beaucoup plus que tous ceux qui gémissent ici-bas dans leur corps.

  Pour moi, j'ai vu une personne en cet état, et j'ai cru véritablement qu'elle allait mourir. Il n'y aurait eu rien d'étonnant à cela, car évidemment le danger de mort est très grand. Ainsi, bien que cet état soit de courte durée, il laisse le corps absolument brisé; le pouls est alors si lent que l'on semble vraiment sur le point de rendre l'âme à Dieu, ni plus, ni moins. Le corps perd sa chaleur naturelle; mais le feu intérieur qui consume l'âme est tellement ardent, que s'il aug­mentait quelque peu, Dieu la mettrait au comble de ses désirs. On ne sent point alors de douleur dans le corps, bien que, je le répète, il soit brisé et que, durant les deux ou trois jours qui suivent, il reste sans force même pour écrire et tout endolori. Il me semble même qu'il sort toujours de là plus affaibli qu'aupa­ravant. Si l'on ne sent rien alors des souffrances du corps, ce doit être parce que les souffrances intérieures sont tellement excessives que l'âme ne fait plus aucun cas de son corps. Nous voyons, en effet, d'ordinaire que si on a une douleur très aiguë quelque part, les autres douleurs nombreuses que l'on peut avoir se sentent peu, comme j'en ai très bien fait l'expérience.

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Dans le cas présent on ne sent rien, et je crois que si l'on venait à réduire son corps en pièces, on ne le sentirait pas.

  Vous me direz peut-être que ces désirs sont une imper­fection, et vous ajouterez : Pourquoi l'âme ne se conforme-t-elle pas à la volonté de Dieu, puisqu'elle lui est si soumise ? Jusqu'à présent elle pouvait s'y confor­mer, et elle passait ainsi la vie. Maintenant elle ne le peut plus ; sa raison est de telle sorte qu'elle n'en est plus maîtresse ; elle ne peut, non plus, penser à autre chose qu'à la cause de son tourment ; car elle est loin de son Bien; d'ailleurs, pourquoi voudrait-elle vivre? Elle sent une solitude extrême ; elle ne trouve aucune compagnie dans les créatures d'ici-bas ; elle n'en trou­verait même pas, je crois, dans les habitants du ciel, si elle ne voyait celui qu'elle aime ; tout lui est, au con­traire, un tourment. Elle est comme une personne suspendue en l'air, qui ne peut se reposer sur rien de la terre, ni monter au ciel. Embrasée de la soif de voir Dieu, elle ne peut arriver jusqu'à l'eau qui la désaltérerait ; mais ce n'est pas une soif qu'elle puisse supporter; cette soif est désormais tellement excessive qu'elle ne peut être éteinte par aucune eau; d'un autre côté, l'âme ne veut l'éteindre qu'avec l'eau dont Notre-Seigneur parla à la Samaritaine ; et cette eau, on ne la lui donne pas.

  0 mon Seigneur et mon Dieu, de quels tourments vous affligez vos amis! Néanmoins toutes ces souf­frances, que sont-elles en comparaison des grâces dont vous les comblez ensuite? Et il est juste que ce qui vaut beaucoup coûte beaucoup, surtout quand il s'agit de se purifier pour être apte à entrer dans la septième Demeure ; c'est de la sorte que l'on se purifie dans le Purgatoire avant d'entrer au ciel; mais la souffrance qui étreint l'âme est si peu de chose auprès des faveurs dont elle est enrichie, que c'est à peine

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une goutte d'eau comparée à l'océan. Il y a plus : bien que ce tourment et cette affiction dépassent, à mon avis, tout ce que l'on peut souffrir sur la terre, et la personne dont je parle avait enduré beaucoup de maux corporels et spirituels, tout cela n'est rien à côté de la récompense qui est donnée. L'âme sent que cette peine est d'un si haut prix qu'elle voit parfai­tement combien elle était impuissante à la mériter; cette souffrance, en outre, est de telle nature que rien sur la terre ne peut l'adoucir ; l'âme cependant l'accepte de très bon cœur; elle serait même prête à la supporter toute sa vie si telle était la volonté de Dieu; à la vérité ce ne serait pas mourir une seule fois, mais mourir sans cesse.

 

 

 

© Robert Hivon 2014     twitter: @hivonphilo     skype: robert.hivon  Facebook et Google+: Robert Hivon