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CHAPITRE X

 

  Le Seigneur se communique de beaucoup de manières à l'âme dans ces apparitions. Il se montre à elle quand elle est affligée; ou sur le point d'avoir quelque lourde croix; d'autres fois Sa Majesté veut simplement pren­dre ses délices en sa compagnie et la combler de faveurs. Il n'y a pas lieu d'entrer dans le détail de chacune de ces visions. Mon but, en effet, est seulement de faire comprendre la différence qu'il y a entre elles dans cette voie spirituelle, jusqu'au point où cela me sera possible, afin que vous voyiez, mes Sœurs, quelle est leur nature et quels sont leurs effets. De la sorte vous ne regarderez pas chaque imagination comme une vision. Dans le cas où il y aurait vision, vous saurez que, la chose étant possible, vous ne devez pas vous en troubler ni vous en affliger; car le démon gagnerait beaucoup par là. Il prend un très grand plaisir à voir l'âme dans la déso­lation et l'inquiétude, car, alors, comme il le constate, il l'empêche de s'employer tout entière à aimer et à glorifier Dieu.

  Il y a encore d'autres voies par lesquelles Sa Majesté se communique aux âmes. Elles sont beaucoup plus élevées et moins dangereuses que celles dont nous avons parlé, parce que, à mon avis, le démon ne pourra les contrefaire; toutefois il est plus difficile d'en donner une idée que des visions imaginaires dont il a été question, parce que ce sont des faveurs très cachées.

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P1014             SI X I È M E S       DEMEURES

 

  Lorsque l'âme est en oraison et en pleine possession de ses sens, il arrive que Notre-Seigneur daigne la faire entrer tout à coup dans une extase et lui décou­vrir de profonds secrets; il lui semble qu'elle les voit en Dieu lui-même. Ce n'est point une vision de la très sainte Humanité; et bien que j'aie dit que l'âme voit, elle ne voit rien; ce n'est pas, en effet, une vision ima­ginaire, mais une vision intellectuelle très élevée, où on lui découvre comment toutes les créatures se voient en Dieu, et comment il les renferme toutes en Lui. Cette faveur est extrêmement utile. Bien qu'elle ne dure qu'un moment, elle imprime une très forte empreinte; l'âme en demeure toute confuse; elle voit très clairement quelle malice il y a à offenser Dieu. Car nous l'offensons en lui-même; oui, c'est en lui que nous commettons les offenses les plus graves.

  Je veux vous donner une comparaison pour vous le faire comprendre, si je le puis. Bien que cette vérité soit incontestable et que nous en entendions parler souvent, ou bien nous n'y portons pas notre attention, ou bien nous ne voulons pas la comprendre. Si, en effet, nous la comprenions comme elle est, il ne serait pas possible, à mon avis, que nous eussions tant d'audace.

  Considérons donc en ce moment que Dieu est comme une demeure ou un palais immense et de toute beauté. Or ce palais, je le répète, étant Dieu lui-même, le pécheur, pour accomplir ses méfaits, pourrait-il par hasard s'en éloigner? Non certes; c'est donc dans ce palais qui est Dieu lui-même qu'il commet ses abominations, ses impuretés et ses malices. Oh ! quelle chose effroyable et digne d'une considération profonde ! Quelle pensée plus utile pour nous qui savons peu et qui n'arrivons point à comprendre cette vérité! Si nous la comprenions bien, il nous serait impossible de tomber dans une hardiesse aussi insensée que celle d'offenser Dieu.

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P1015    C  H  A  P I  T H E   D  1  X  I È  M  E

 

  Considérons, mes Sœurs, la grandeur de la miséri­corde et de la patience de Dieu qui ne nous confond pas immédiatement sur place; rendons-lui-en les plus vives actions de grâces, et soyons remplies de confusion de ce que nous sommes sensibles à la moin­dre chose qui se fait ou qui se dit contre nous. C'est la chose la plus révoltante du monde que quand Dieu, notre Créateur, souffre tant d'injures de la part de ses créatures au-dedans de lui-même, nous soyons nous-mêmes sensibles parfois à une parole dite en notre absence et peut-être sans mauvaise intention. 0 misère humaine! Jusques à quand, mes filles, tarde­rons-nous donc à imiter quelque peu ce grand Dieu? Oh! n'allez pas vous figurer que vous faites beaucoup en souffrant des injures. Néanmoins, supportons-les toutes de bon cœur; aimons celui de qui elles nous viennent ; car ce grand Dieu n'a pas laissé de nous aimer nous-mêmes, malgré nos fautes nombreuses; aussi a-t-il vraiment raison de vouloir que nous par­donnions tous, quelles que soient les injures dont nous soyons victimes. Je vous l'assure, mes filles, cette vision, bien qu'elle passe vite, est une insigne faveur pour l'âme à qui Dieu l'accorde, si elle veut s'en servir, en la tenant très souvent présente à son esprit.

  Il arrive encore que tout à coup, et d'une manière qu'on ne peut exprimer, Dieu montre en lui-même une vérité qui semble surpasser toutes celles qu'il y a dans les créatures. Il donne clairement à entendre à l'âme que Lui seul est vérité et qu'il ne peut mentir. Elle comprend bien alors ce que dit David dans un psaume ; Tout homme est menteur1 elle n'aurait jamais pu sans cela avoir une intelligence aussi parfaite de cette parole, alors même qu'elle l'eût entendue souvent : Dieu est une vérité qui ne peut faillir. Je me rappelle à ce sujet

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1. Ps.  CXV,  II.

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P1016            SIXIÈMES       DEMEURES

 

combien était important ce que Pilate demandait à Notre-Seigneur à l'heure de sa Passion quand il lui disait : Qu'est-ce que la vérité!1 et combien peu nous comprenons sur la terre cette suprême Vérité. Je voudrais bien vous en donner une plus ample expli­cation; mais il est impossible de l'exprimer.

  Concluons de là, mes Sœurs, que pour nous conformer quelque peu à notre Dieu et Époux, il sera bon de veiller toujours soigneusement à marcher selon cette vérité. Je ne dis pas seulement que nous devions éviter le mensonge ; car, grâce à Dieu, je vois que dans tous nos monastères vous avez un soin spécial de ne jamais en faire pour quelque motif que ce soit; mais je dis que nous devons marcher selon la vérité devant Dieu et devant les hommes, de toutes les manières que nous pourrons. Il faut en particulier ne point désirer que l'on nous estime meilleures que nous ne sommes. Agissons de façon à donner à Dieu ce qui est à lui, et à nous ce qui nous appartient, afin qu'en tout nous fassions triompher la vérité. De la sorte, nous n'aurons guère d'estime pour ce monde qui n'est que mensonge ou fausseté et, comme tel, n'a pas de durée.

 

© Robert Hivon 2014     twitter: @hivonphilo     skype: robert.hivon  Facebook et Google+: Robert Hivon