Lorsque vous savez ou que vous entendez dire que Dieu accorde de telles faveurs à certaines âmes, ne lui demandez jamais de vous mener par cette voie et ne le désirez point. Cette voie peut vous paraître très bonne, et il faut avoir pour elle beaucoup d'estime et de respect; mais il ne convient pas de la demander ou de la désirer, et cela pour plusieurs raisons.
Premièrement, c'est un manque d'humilité que de vouloir qu'on vous donne ce que vous n'avez jamais mérité. Voilà pourquoi je crois qu'elle n'aura pas beaucoup d'humilité celle qui aura ce désir. De même qu'un pauvre laboureur est loin de désirer être roi,
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parce que cela lui paraît impossible, vu qu'il ne l'a pas mérité, ainsi l'âme qui est humble est-elle loin de convoiter de telles faveurs. Pour moi, je crois que Notre-Seigneur ne les lui accordera jamais, sans lui donner tout d'abord une profonde connaissance d'elle-même. Mais comment avec de tels désirs comprendra-t-elle que c'est vraiment une très insigne faveur pour elle de n'être pas encore en enfer?
En second lieu, il est très certain que l'âme est déjà trompée ou très exposée à l'être, car le démon n'a besoin que de voir une petite porte entr'ouverte pour nous tendre toutes sortes de pièges.
Troisièmement, une fois l'imagination placée sous l'influence d'un désir ardent, on se figure voir et entendre ce que l’on veut, comme les personnes qui désirent vivement un objet : elles y pensent beaucoup durant le jour et y songent encore la nuit.
Quatrièmement, c'est une hardiesse excessive que de prétendre choisir nous-mêmes notre voie, sans savoir celle qui nous convient le mieux. Laissons le Seigneur, qui nous connaît, nous conduire par celle qu'il nous faut, afin que sa volonté s'accomplisse en tout.
Cinquièmement, croyez-vous que les croix endurées par les âmes qui sont l'objet de ces hautes faveurs soient légères? Non, certes; elles sont, au contraire, très lourdes et de beaucoup de sortes. Savez-vous si vous pourriez les porter?
Sixièmement, on ignore si l’on ne perdra pas là où l’on croyait trouver un gain, comme il arriva à Saül quand il fut roi.
Enfin, mes Sœurs, outre ces raisons, il y en a encore d'autres. Mais croyez-moi, le plus sûr est de ne vouloir que ce que Dieu veut ; il nous connaît mieux que nous-mêmes, et il nous aime. Remettons-nous entre ses mains, pour que sa volonté s'accomplisse en nous. Nous ne saurions nous tromper, si nous avons toujours la
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volonté bien arrêtée de nous conformer à cette ligne de conduite. Vous devez remarquer que l’on ne mérite pas une gloire plus haute parce que l’on reçoit beaucoup de faveurs de cette sorte; mais on contracte une plus stricte obligation de servir Dieu, dès lors que l’on reçoit de lui davantage. Quant à la faculté de gagner des mérites, Dieu ne nous en prive pas; elle est entre nos mains. Ainsi il y a beaucoup de personnes qui sont saintes et qui n'ont jamais su ce que c'est que d'avoir une seule de ces visions, tandis qu'au contraire d'autres personnes qui les reçoivent ne le sont pas. Ne vous imaginez pas, non plus, que ces visions sont continuelles. Pour une seule que Dieu accorde, il envoie une foule de croix; aussi l'âme ne songe point à recevoir d'autres visions de cette sorte, mais bien à correspondre à celles qu'elle a reçues.
Ces faveurs doivent être, il est vrai, d'un très grand secours pour acquérir les vertus dans une très haute perfection. Toutefois celui qui les possède parce qu'il les a gagnées par son travail a beaucoup plus de mérites. Je connais une personne et même deux, dont l’une était un homme, à qui Dieu avait accordé quelques-unes de ces visions1. Elles brûlaient d'un désir ardent de servir Sa Majesté à leurs propres dépens et sans les délices profondes qui accompagnent ces visions ; elles avaient une telle soif de souffrances qu'elles se plaignaient à Notre-Seigneur de ce qu'il leur donnait ces joies, et que, si elles l'avaient pu, elles les auraient refusées. Je parle des délices que le Seigneur donne dans la contemplation, et non des visions elles-mêmes, car enfin ces personnes voyaient quel fruit elles en retiraient
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1. La Sainte fait ici allusion à elle-même et à saint Jean de la Croix. A l'époque où elle écrivait ces lignes, novembre 1577, le Saint était encore confesseur des Carmélites de l'Incarnation d'Avila. Ce n'est que quelques jours plus tard qu'il fut emmené prisonnier au Carmel de Tolède.
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et quelle estime elles devaient en avoir. Il est vrai, ces désirs qui les animent sont également, à mon avis, surnaturels; ils sont le propre d'âmes très embrasées d'amour qui voudraient montrer au Seigneur qu'elles ne le servent pas en vue d'un salaire. Aussi, je le répète, elles ne songent jamais à la récompense qu'elles peuvent mériter dans le but de s'exciter à le servir plus fidèlement. Elles veulent contenter leur amour, dont la nature est d'agir toujours et de mille manières. Si elles le pouvaient, elles chercheraient des moyens de se consumer en Dieu; et s'il fallait pour sa plus grande gloire qu'elles fussent pour toujours anéanties, elles y consentiraient de tout leur cœur. Béni soit à jamais le Seigneur ! Ainsi soit-il ! Il ne s'abaisse jusqu'à traiter avec de si misérables créatures que pour montrer sa grandeur.