Comme les confesseurs ne peuvent voir tout cela, et que peut-être l'âme à qui Dieu accorde cette faveur ne sait pas en rendre compte, ils craignent, et à bien juste titre. Ils doivent agir avec prudence, attendre que le temps manifeste les fruits de ces apparitions, et considérer peu à peu quelle humilité elles produisent dans l'âme et quelle force elles lui donnent pour la pratique des vertus. Lorsque c'est le démon qui agit, il ne tarde pas à se trahir par les innombrables mensonges où on le surprend. Si le confesseur a de l'expérience et s'il a été favorisé de ces visions véritables, il met peu de temps à découvrir la vérité; il voit tout de suite à la relation qu'on lui fait, quand ces visions viennent de Dieu, de l'imagination ou du démon. Il le voit spécialement lorsqu'il a reçu de Sa Majesté le don de discernement des esprits. Possède-t-il ce don et la science, il s'en rendra parfaitement compte, alors même qu'il n'aurait pas d'expérience.
Ce qui est de la plus haute importance, mes Sœurs, c'est de vous ouvrir au confesseur en toute simplicité et en toute sincérité. Je ne parle pas de vos péchés; il est clair que vous devez les dire, mais du rapport exact que vous lui ferez de votre oraison. Sans cela, je ne vous garantis pas que vous suivez une bonne voie, ni que c'est Dieu qui vous instruit; car il aime beaucoup que nous ayons avec ses représentants cette sincérité et cette clarté que nous avons avec lui-même, comme aussi que nous désirions leur faire connaître jusqu'à nos moindres pensées, et à plus forte raison, nos œuvres. Agissez de la sorte, et alors ne vous troublez et ne vous inquiétez point. Quand bien même ces
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P1008 SIXIÈMES DEMEURES
visions ne viendraient pas de Dieu, vous n'en recevrez aucun préjudice, si vous avez de l'humilité et une bonne conscience. Sa Majesté sait tirer le bien du mal; et le chemin par lequel le démon voudrait vous perdre vous servira à gagner de nouveaux mérites. En songeant aux si hautes faveurs dont Notre-Seigneur vous a comblées, vous vous efforcerez de lui plaire de plus en plus et d'avoir toujours le regard de votre pensée fixé sur son image. Un homme très instruit1 a dit que si le démon, qui est un grand peintre, lui représentait bien au vif l'image de Notre-Seigneur, il ne s'en attristerait point ; il s'en servirait pour aviver sa dévotion, et ferait ainsi la guerre au démon avec ses propres armes. Bien que le peintre soit plein de malice, nous ne devons pas pour cela manquer de révérer l'image qu'il nous présente, si elle représente Celui qui est pour nous la source de tous les biens. Il trouvait très mauvais le conseil donné par quelques-uns de faire des gestes de mépris à ces images; car, d'après lui, nous devons révérer celle de notre Roi partout où nous la voyons. Je vois qu'il avait raison. Nous y serions nous-mêmes sensibles. Voyez plutôt. Quelqu'un de nous vient-il à voir que l'on fait de semblables outrages au portrait de son ami, il en sera fort mécontent. A combien plus forte raison devons-nous toujours respecter le Crucifix partout où nous le voyons, ainsi que tout autre tableau de notre Souverain. Bien que j'aie traité de ce point ailleurs2, je me réjouis d'en avoir parlé ici; j'ai connu, en effet, une personne qui s'est trouvée dans une profonde affliction, parce qu'on lui avait commandé ce geste de mépris. Je ne sais
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I. Elle fait allusion au P. Dominique Bagnes et au P. Gérome-Gratien de la Mère de Dieu. — Vie, ch. XXIX. — Fondations, ch. VIII.
2. Cf. Vie, ch. xxiii.
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P1009 CHAPITRE NEUVIÈME
qui a inventé ce moyen si bien de nature à tourmenter une âme qui ne pouvait moins faire que d'obéir au confesseur et qui se croyait perdue si elle ne suivait pas son conseil. Mais viendrait-il à vous le donner, mon avis est que, après lui avoir exposé en toute humilité la raison que je viens de donner, vous ne le suiviez pas. Pour moi, je fus extrêmement satisfaite des raisons qui me furent données par le confesseur qui me les exposa alors.
L'âme tire un profit considérable de cette faveur de Notre-Seigneur. Lorsqu'elle pense à Lui, à sa vie ou à sa Passion, elle se rappelle son visage si doux et si beau, et elle en éprouve une consolation très vive; c'est ainsi que sur la terre nous goûtons plus de joie d'avoir vu une personne qui nous fait beaucoup de bien, que si nous ne l'avions jamais connue. Voilà pourquoi je vous assure que ce souvenir si délicieux de l'image du Sauveur me procure une consolation profonde et de précieux avantages. Cette faveur est encore la source de beaucoup d'autres profits. Mais, comme j'ai déjà tant parlé des effets de ces visions et que je dois encore en parler, je ne veux ni me fatiguer ni vous fatiguer non plus. Aussi vais-je vous donner un avis très important.