extrait 51

  0 Seigneur! comme nous autres, chrétiens, nous savons peu vous connaître! Que sera-ce le jour où vous viendrez nous juger, puisque votre vue inspire tant de terreur quand vous venez visiter avec tant d'amitié votre Épouse ! 0 mes filles, que sera-ce quand il dira d'une voix si courroucée : Allez, maudits de mon Père! Maintenant, plaise à Dieu que le souvenir de la grâce que le Seigneur fait à l'âme et dont nous parlons se grave dans notre esprit ! Ce ne sera pas un bien de peu d'importance. Un saint Jérôme, malgré toute sa sainteté, n'éloignait pas cette pensée de son souvenir.

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P1005                CHAPITRE NEUVIÈME

 

Imitons-le, et nous trouverons légères toutes les austé­rités de la règle que nous professons; mais alors même qu'elles dureraient de longues années, ce n'est qu'un moment comparé à l'éternité. Pour moi, je vous le dis en toute vérité, malgré mon extrême misère, la crainte des tourments de l'enfer ne m'a jamais paru qu'un rien en comparaison de la pensée que les damnés ver­raient un jour pleins de courroux ces yeux si beaux, si doux et si compatissants de Notre-Seigneur ; mon cœur, ce me semble, était incapable de le souffrir, et il en a été ainsi toute ma vie. Quel ne doit donc pas être l'effroi de la personne à qui Notre-Seigneur accordait la vision dont je parie, puisque l'émotion qu'elle en ressent est telle qu'elle en perd le sentiment? C'est pour cela sans doute que Notre-Seigneur suspend alors les puissances de cette âme et vient au secours de sa faiblesse, afin qu'elle s'unisse à sa grandeur dans cette communication divine si élevée.

  Si l'âme pouvait rester longtemps à fixer ce divin Seigneur qu'elle voit, je ne crois pas que la vision fût surnaturelle; ce serait plutôt une représentation très vive, ou quelque figure fabriquée par l'imagi­nation, mais ce ne serait que comme une chose morte en comparaison de la vision dont je parle. Il y a des personnes, et je puis l'assurer non seulement de trois ou quatre, mais d'un grand nombre, puisqu'elles ont traité avec moi, qui, par suite de la faiblesse de l'ima­gination, de l'acuité de leur intelligence ou d'une autre cause que j'ignore, s'enivrent tellement l'esprit qu'elles se figurent voir clairement tout ce qu'elles pensent. Si elles avaient eu une véritable vision, elles comprendraient leur erreur sans l'ombre d'un doute. Ce sont elles-mêmes qui forgent avec l'imagination ce qu'elles pensent voir, et il n'en résulte aucun bon effet. Elles restent, au contraire, beaucoup plus froides qu'elles ne le seraient à la vue d'une pieuse image.

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P1006           SIXIÈMES       DEMEURES

 

Il est clair que l'on ne doit en faire aucun cas ; d'ailleurs, le souvenir s'en efface plus rapidement que celui d'un songe.

  Dans la véritable vision dont je parle, il n'en est pas ainsi. L'âme est loin de s'attendre à avoir une vision, elle n'en a même pas la moindre pensée, quand soudain l'image de Notre-Seigneur se montre complètement; elle bouleverse toutes les puissances et les sens et les remplit de crainte et de trouble pour les établir aussitôt dans une paix délicieuse. De même que, au moment où saint Paul fut terrassé, il y eut une tempête et une forte agitation dans l'air1, de même dans ce monde intérieur dont nous parlons, il se produit d'abord une grande secousse, puis en un instant, comme je l'ai dit, tout rentre dans la paix; l'âme alors est tellement bien instruite de certaines grandes vérités qu'elle n'a pas besoin d'un autre maître. La véritable Sagesse lui a enlevé sa torpeur d'esprit sans le moindre travail de sa part. Elle garde durant quelque temps une telle certitude que c'est là une faveur de Dieu, que, malgré toutes les assertions contraires, on ne réussirait pas alors à lui faire redouter qu'il puisse y avoir illusion. Mais ensuite, lorsque le confesseur lui suggère quelque crainte, Dieu la laisse dans l'hésitation afin qu'elle se demande si, vu ses péchés passés, l'illusion ne serait pas possible. Cependant elle ne cesse pas d'y croire, mais, je le répète, elle agit alors comme dans les ten­tations contre la foi, car le démon peut, il est vrai, jeter le trouble dans l'âme, mais non l'empêcher de demeurer ferme dans l'attachement aux vérités révé­lées. Plus même les assauts qui lui sont livrés sont terribles, plus elle acquiert la certitude que le démon est impuissant à produire en elle tant de bienfaits,

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I. Actes des Apôtres, IX, 3.

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P1007           CHAPITRE      NEUVIÈME

 

comme c'est la vérité. Son pouvoir en effet n'est pas si grand sur l'intérieur de l'âme. Il pourra seulement lui représenter quelque image, mais cette image ne por­tera ni le cachet de vérité, ni la majesté, ni les heureux fruits de la véritable vision.

 

© Robert Hivon 2014     twitter: @hivonphilo     skype: robert.hivon  Facebook et Google+: Robert Hivon