extrait 40

P967

CHAPITRE V

 


  Il y a une autre sorte de ravissement que j'appelle vol d'esprit. Bien qu'au fond il soit la même chose que le précédent, il en diffère cependant beaucoup dans la façon dont on l'éprouve intérieurement. Parfois, en effet, on sent tout à coup un mouvement si rapide de l'âme, que l'esprit semble emporté avec une promp­titude qui donne une vive frayeur surtout dans les débuts. Voilà pourquoi je vous ai dit qu'il faut un grand courage à l'âme que Dieu doit enrichir de ces faveurs. Elle doit même se montrer très ferme dans la foi, la confiance et l'abandon à la volonté de Dieu pour qu'il en fasse ce qu'il voudra. Pensez-vous que ce soit peu de trouble pour cette personne qui, étant en pleine possession de ses sens, se voit emporter l'âme et même, comme nous l'avons lu de certains saints, le corps avec elle, sans savoir où elle va, ni qui l'emporte, ni comment on l'emporte ? Car au début de ce mouve­ment subit, elle n'est pas encore très certaine que Dieu en soit l'auteur. Mais ne pourrait-elle pas y résister par quelque moyen? Non. Ce serait pire encore. Je

=================================

P968               SIXIÈMES       DEMEURES

le sais d'une personne qui en a l'expérience1. Dieu semble vouloir faire comprendre à l'âme qu'après s'être tant de fois remise à lui si sincèrement, et offerte tout entière d'une manière si généreuse, elle ne peut plus désormais disposer d'elle-même en maîtresse; et, si elle résiste, il l'emporte avec plus d'impétuosité encore; voilà pourquoi cette personne avait pris le parti de ne pas plus résister au ravissement que la paille à l'ambre qui l'attire à soi, comme vous l'aurez peut-être remarqué. Elle se laissait porter dans les mains de Celui qui est si puissant, persuadé que ce qu'il y avait de mieux pour elle, c'était de faire de nécessité vertu. Et puisque je viens de parler de la paille, il est bien certain que, s'il est facile à un géant d'enlever une paille, il ne l'est pas moins à notre Géant infini et tout-puissant d'enlever l'esprit.

  Il me semble que ce bassin, dont j'ai parlé, je ne me rappelle pas bien si c'est dans la quatrième Demeure2, se remplissait avec suavité et douceur, je veux dire sans aucune agitation. Mais ce grand Dieu, qui contient les sources des eaux et ne permet pas à la mer de franchir ses limites, donne ici un libre cours aux sources qui alimentent le bassin; une vague si puissante s'élève alors et arrive avec tant d'impétuo­sité qu'elle emporte sur ses hauteurs la petite nacelle de l'âme; or si le pilote et les matelots ne peuvent empêcher leur barque d'aller là où elle est poussée par les vagues en furie, l'âme peut encore moins diriger ses mouvements intérieurs, ou empêcher ses sens et ses puissances de suivre le mouvement qui leur est donné. Quant à l'extérieur, on n'en fait plus cas ici.

  En vérité, mes Sœurs, si à la seule description d'une telle faveur je suis dans l'admiration, quand je vois

…………..

1.    C'est d'elle-même que la Sainte parle. .

2.   I VeB Demeures, c. II et III.

================================

P969            CHAPITRE        CINQUIÈME

 

comment ce grand Roi, ce Souverain montre alors son pouvoir absolu, que sera-ce de l'âme qui en fait l'expérience ! Je suis persuadée que, si Sa Majesté se manifestait à ceux qui vivent dans les dérèglements de ce monde comme elle le fait à ces âmes, ils n'ose­raient plus l'offenser; la crainte, à défaut de l'amour, les arrêterait. Mais quelle ne sera pas l'obligation pour les âmes conduites par une voie si sublime d'employer tous leurs efforts pour ne pas offenser un tel Maître ! Par amour pour lui, mes Sœurs, je vous en conjure, si Sa Majesté vous a accordé de telles faveurs ou d'autres semblables, ne vous négligez pas au point de vous contenter de les recevoir. Considérez que plus vous lui êtes redevables, plus vous êtes tenues de la payer de retour. Comme cette vue donne les craintes les plus vives, il vous faut également beaucoup de courage ; et si Notre-Seigneur ne le donnait, l'âme demeurerait toujours dans une profonde affliction, car elle voit tout ce qu'il fait pour elle, et quand elle tourne son regard sur sa propre vie, elle constate combien peu elle répond aux avances de Sa Majesté. De plus, comme ce peu est encore rempli de fautes, de misères et de faiblesses, il lui semble préférable de ne plus se rappeler jusqu'à quel point sont imparfaites ses bonnes œuvres, si elle en fait quelqu'une, et de les jeter dans l'oubli pour considérer ses péchés et s'abandonner à la miséricorde de Dieu. Dès lors qu'elle est impuissante à payer ses dettes, qu'elle lui laisse le soin d'y suppléer par la bonté et la miséricorde dont il use toujours à l'égard des pécheurs.

  Peut-être lui fera-t-il la même réponse qu'il adressa à une personne que cette vue avait profondément affligée. Elle était au pied de son Crucifix et considérait qu'elle n'avait rien eu à donner à Dieu ni à sacrifier par amour pour lui. Or, le même Seigneur crucifié lui dit pour la consoler : qu'il lui donnait toutes les

===============================

P970               SIXIÈMES       DEMEURES

 

douleurs et tous les travaux qu'il avait endurés dans sa Passion: qu'elle devait les regarder comme son bien propre et les offrir à son Père. Son âme se trouva si consolée et si riche, comme elle me l'a raconté, qu'elle ne peut en perdre le souvenir; chaque fois même qu'elle constate la profondeur de sa misère, elle se rappelle cette parole et elle est de nouveau remplie de courage et de consolation.

  Je pourrais raconter ici certains faits de ce genre. J'en connais en effet beaucoup, vu que j'ai eu l'occasion de traiter avec un grand nombre de personnes saintes et adonnées à l'oraison. Mais pour que vous ne pensiez pas que je parle de moi-même, je ne vous en dis pas davantage.

  Ce que je viens de raconter me semble très utile pour vous faire comprendre combien il plaît à Notre-Seigneur que nous reconnaissions ce que nous sommes; il a pour agréable en outre que nous nous appliquions à considérer et à approfondir notre indigence comme notre faiblesse, ou à nous persuader enfin que nous ne possédons rien que nous n'ayons reçu. Ainsi donc, mes Sœurs, pour que l'âme soit fidèle à cette faveur et aux autres grâces nombreuses qui lui sont offertes lorsque le Seigneur l'a élevée à cet état, il lui faut du courage. Mais, à mon avis, il lui en faut davantage pour correspondre à cette faveur qu'à toutes les autres, si elle est vraiment humble. Daigne le Seigneur nous donner cette humilité, puisqu'il le peut dans sa misé­ricorde !

 

© Robert Hivon 2014     twitter: @hivonphilo     skype: robert.hivon  Facebook et Google+: Robert Hivon