extrait 39

  0 mes Sœurs, considérons que ce que nous quittons n'est rien, et ce que nous faisons ou pourrions faire n'est rien non plus, pour un Dieu qui se donne si intimement à des vers de terre, comme nous. Et si nous avons l'espoir de jouir même dès cette vie d'une telle faveur, que faisons-nous? A quoi nous arrêtons-nous? Quelle chose est capable de nous empêcher un seul instant de rechercher ce Seigneur, comme le faisait l'Épouse des Cantiques, par les rues et par les places publiques? Oh! quelle folie que de s'arrêter à tous les biens de ce monde, s'ils ne conduisent pas à ce but et ne nous aident pas à l'atteindre, alors même que nous posséderions toujours tous les plaisirs, toutes les riches­ses, et toutes les joies imaginables qu'il peut offrir! Comme tout cela est vil et abject en comparaison de ces trésors dont la jouissance durera éternellement! Et ces trésors eux-mêmes, que sont-ils si on les com­pare au bonheur de posséder comme notre propriété le Seigneur de tous les trésors du ciel et de la terre ! 0 aveuglement humain! jusques à quand, jusques à

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quand attendrons-nous pour ôter ce limon qui est sur nos yeux? Et si ce limon n'arrive pas à nous aveugler complètement, je découvre néanmoins dans nos yeux de petits grains de poussière et de sable; et si nous en laissions augmenter le nombre, ils pourraient nous porter un préjudice très grave. Je vous en conjure donc pour l'amour de Dieu, mes Sœurs, sachons tirer profit de nos fautes elles-mêmes, pour bien connaître notre misère, et qu'elles nous donnent une meilleure vue, comme la boue la rendit à l'aveugle qui fut guéri par notre Époux1! Voilà pourquoi, en nous voyant si imparfaites, nous devons supplier avec plus de ferveur Sa Majesté de tirer du bien de nos misères, afin que nous puissions la contenter en tout.

  J'ai fait une longue digression, sans m'en apercevoir. Veuillez me le pardonner, mes Sœurs ; soyez bien persua­dées qu'à la vue de ces grandeurs de Dieu, je veux dire qu'arrivée au moment de vous en parler, je ne puis m'empêcher de gémir profondément quand je constate ce que nous perdons par notre faute. Sans doute, ce sont là des faveurs que le Seigneur accorde à qui il veut; mais si nous l'aimions comme il nous aime, il nous les accorderait à toutes. Il n'a qu'un désir, celui de trouver des âmes à qui il puisse donner; car ses largesses n'appauvrissent point ses trésors.

  Pour revenir à mon sujet, je dis que l'Époux fait fermer les portes des demeures, et même celles du château et de son enceinte, dès qu'il veut élever l'âme au ravissement. On perd la respiration de telle sorte que, si parfois on garde encore quelque temps l'usage des sens, il est absolument impossible de parler. D'au­tres fois, l'usage des sens cesse aussitôt, les mains se refroidissent, et le froid gagne tellement le corps qu'il

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1.Réminiscence de l'Evangile selon S. Jean, IX, 6.

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semble séparé de l'âme; parfois même on ne peut dis­tinguer s'il respire. Cela ne dure guère, je veux dire dans le même état. Car ce grand ravissement venant à se ralentir, le corps semble revenir un peu à lui-même et reprendre haleine pour mourir de nouveau et donner à l'âme plus de vie. Malgré tout, une si grande extase n'est pas de longue durée. Cependant, bien qu'elle soit passée, il arrive que la volonté reste telle­ment enivrée, que l'entendement, qui est si absorbé durant un jour et même plusieurs jours, est incapable, ce semble, de rien comprendre en dehors de ce qui peut exciter la volonté à aimer. Quant à la volonté, elle est toute disposée à l'amour; mais elle est endormie par rapport aux créatures et n'ose plus s'attacher à elles. Néanmoins, lorsque l'âme est complètement revenue à elle-même, quelle n'est pas sa confusion d'avoir reçu une telle faveur ! quels désirs intenses n'éprouve-t-elle pas de s'employer au service de Dieu, de toutes les manières qu'il plaira à Sa Majesté? Si les oraisons précédentes produisaient en elle les effets admirables que nous avons exposés, quels fruits ne produira pas une oraison aussi haute que celle dont nous parlons? L'âme voudrait posséder mille vies pour les employer toutes au service de Dieu, et voir toutes les créatures d'ici-bas se convertir en autant de langues pour le louer en son nom. Les désirs qu'elle éprouve de faire pénitence sont très vifs; et elle ne fait pas beaucoup  en s'y livrant, car, vu la force de l'amour qui l'anime, elle sent à peine toutes les austérités auxquelles elle se livre. Elle voit clairement que les Martyrs enduraient facilement leurs supplices, tant les secours qu'ils recevaient   de   Notre-Seigneur   étaient   abondants. Voilà pourquoi les âmes de cette sorte se plaignent à Sa Majesté quand elles ne trouvent pas d'occasions de souffrir.

  Lorsqu'elles reçoivent cette faveur en secret, elles

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en ont la plus haute estime; mais lorsqu'elles la reçoi­vent en présence de quelques personnes, elles en sont tellement mortifiées et confuses qu'elles perdent en quelque sorte l'ivresse de la joie où elles étaient ; elles sont peinées et préoccupées en songeant à ce que penseront ceux qui en ont été les témoins. Elles n'igno­rent pas quelle est la malice du monde, et elles savent que l'on ne reconnaîtra pas peut-être cette faveur pour ce qu'elle est, et qu'au lieu d'en louer le Seigneur, on en tirera probablement l'occasion de faire des jugements téméraires.

  Cette peine et cette confusion, qui sont indépendan­tes de la volonté, me semblent venir d'un certain manque d'humilité. Dès lors, en effet, que l'âme désire les mépris, pourquoi se préoccupe-t-elle ? C'est ce que fit comprendre Notre-Seigneur à une personne qui était dans cette affliction1 : «N'aie point de peine, lui dit-il, ou bien on me louera ou bien on murmurera contre toi; dans l'un ou l'autre cas, tu y gagneras. » J'ai appris ensuite que ces paroles avaient procuré beaucoup de courage et de consolation à cette personne. Je les ai rapportées ici, afin qu'elles puissent servir à celles d'entre vous qui se trouveraient dans une pareille affliction.

  Notre-Seigneur veut, ce me semble, faire comprendre à tous que désormais cette âme est sienne, et que personne ne peut y toucher. Que l'on attaque son corps, sa réputation, ses biens, soit ; il le permet, parce que de tout cela il tirera sa gloire ; quant à son âme, il ne souffrira pas qu'on y touche; et si elle-même ne commet pas la faute énorme de se séparer de son Époux, il la protégera contre tous les assauts du monde et même contre tous ceux de l'enfer.

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1. Livre de sa Vie, ch. XXXI.

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  Je ne sais si j'ai réussi à donner quelque idée de ce qu'est le ravissement; car je le répète, le faire compren­dre entièrement est chose impossible. Néanmoins, je n'aurai rien perdu, ce me semble, à en parler pour montrer ce qu'il est, et indiquer combien ses effets sont différents de ceux des ravissements faux; je ne dis pas qu'ils sont faux parce que la personne qui les a veut tromper, mais parce qu'elle est victime de l'illusion; et comme alors les marques et les effets de ces faux ravissements sont loin de correspondre à une si haute grâce, cette personne perd si bien tout crédit, que le monde se défie ensuite et à bon droit même des personnes à qui Notre-Seigneur en accorde de vrais. Qu'il soit béni et loué à jamais! Ainsi soit-il! Ainsi soit-il !


 

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