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CHAPITRE IV

 

Elle montre quand Dieu suspend l'âme dans l'oraison

par le ravissement, l'extase ou le rapt, ce qui est une

même chose, à son avis. Elle montre également quel

grand courage il faut pour recevoir les

hautes grâces de Sa Majesté.


   Quel repos y a-t-il donc pour le pauvre petit papillon au milieu de toutes les difficultés dont nous avons parlé et d'autres encore? Toutes ces peines sont desti­nées à lui faire concevoir un désir plus vif de jouir de l'Époux divin. Sa Majesté, qui connaît la faiblesse de notre amour, dispose l'âme par ce moyen et beaucoup d'autres à avoir le courage de s'unir à un si auguste Seigneur et de le prendre pour Époux. Vous rirez peut-être de ce que je dis, et vous le prendrez pour une folie; chacune d'entre vous s'imaginera qu'il n'est pas nécessaire d'avoir ce grand courage pour cela, vu qu'il n'est aucune femme, si basse que soit sa condition, qui n'en ait assez pour épouser le roi. Cela est vrai pour les rois de la terre; mais quand il s'agit d'épouser le Roi du ciel, je vous assure qu'il en faut plus que vous ne pensez. Notre nature est trop timide et trop basse pour une telle faveur, et je regarde comme certain que, si Dieu ne vous donnait ce courage, cela vous serait impossible, malgré tous les avantages que vous décou­vririez à devenir son Épouse.

  Vous allez donc voir ce que Dieu fait pour conclure ces fiançailles. A mon avis, ce doit être quand il donne à l’âme des ravissements qui la dégagent de ses sens.

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Car si elle n'était pas dégagée de ses sens lorsqu'elle se voit si rapprochée d'une telle Majesté, il lui serait peut-être impossible de demeurer unie à son corps. J'entends parler en ce moment de ravissements véri­tables, et non de ces faiblesses de femmes, comme cela se voit de nos jours, où tout nous paraît ravissement ou extase. Il y a des natures qui sont tellement faibles, comme je crois l'avoir déjà dit, qu'une seule oraison de quiétude les met en agonie.

  Comme j'ai eu l'occasion de voir beaucoup de per­sonnes spirituelles, je veux vous marquer ici les diffé­rentes sortes de ravissements que je comprends. J'ignore néanmoins si je réussirai à en parler aussi bien que je l'ai fait ailleurs1, où j'ai traité également de plu­sieurs autres choses qui sont marquées ici. Il a semblé, pour divers motifs, qu'il n'y a aucun incon­vénient à en parler de nouveau ici, ne serait-ce que pour traiter de toutes ces demeures ensemble.

  Il y a une sorte de ravissement qui arrive lorsque l'âme, sans être en oraison, est frappée de quelque parole de Dieu qu'elle se rappelle ou qu'elle entend. Il semble que Sa Majesté, touchée de compassion après l'avoir vue souffrir si longtemps du désir de lui être unie, fait grandir du plus intime d'elle-même cette étincelle dont nous avons parlé. L'âme tout entière est embrasée; elle se renouvelle comme un phénix et elle peut croire pieusement que ses fautes lui sont pardonnées. Cela s'entend quand elle s'y est disposée et a pris les moyens que nous enseigne l'Église. Lorsqu'elle est purifiée de la sorte, le Seigneur se l'unit, sans que personne ne le comprenne encore, sinon Lui et elle. L'âme elle-même ne le comprend pas même de façon à pouvoir l'expliquer ensuite, bien qu'elle ne soit point

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I. Le livre de sa Vie, ch. xx.

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privée de l'usage des sens intérieurs; car cela ne res­semble pas à un évanouissement ni à une sorte de syncope où l'âme reste sans connaissance, ni intérieure, ni extérieure.

  Ce que je comprends de cette faveur, c'est que l'âme n'a jamais été aussi éveillée du côté des choses de Dieu, et qu'elle n'a jamais eu autant de lumière ni autant de connaissance par rapport à Sa Majesté. Cela semblera impossible, car si les puissances et les sens sont tellement suspendus que nous pouvons dire qu'ils sont comme morts, comment l'âme peut-elle se rendre compte qu'elle comprend un tel secret? J'avoue que je l'ignore, et peut-être qu'aucune créa­ture ne saurait le dire. Le Créateur seul le sait ainsi que beaucoup d'autres choses qui se passent en cet état, je dis en ces deux Demeures, car celle-ci et la dernière pourraient très bien être unies; de l'une à l'autre, en effet, il n'y a point de porte fermée ; mais, comme dans la dernière il y a des choses qui n'ont point été manifestées aux âmes qui n'y sont pas encore parvenues, j'ai cru bon de les séparer.

  Lorsque le Seigneur daigna manifester à l'âme ainsi ravie certains secrets, certaines choses du ciel, ou visions imaginaires, elle peut ensuite en rendre compte. Ces faveurs s'impriment si profondément dans sa mémoire qu'elle ne peut jamais les oublier. Mais lors­qu'elle reçoit des visions intellectuelles, elle ne peut pas les expliquer. Sans doute, il doit y en avoir de si élevées alors, qu'il ne convient pas que ceux qui vivent encore sur la terre les comprennent de façon à pouvoir les expliquer; cependant, lorsque l'âme recouvre l'usage de ses sens, il y a beaucoup de ces visions intellectuelles qu'elle peut raconter.

  Peut-être que quelques-unes d'entre vous ne com­prennent pas ce que c'est qu'une vision, et en particu­lier une vision intellectuelle. Je vous le dirai en son

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temps, puisque mon Supérieur me l'a commandé. S'il semble déplacé de ma part de traiter un tel sujet, il est possible que quelques âmes en retirent du profit. Mais, me direz-vous peut-être, si l'âme ne se souvient plus ensuite des faveurs élevées que le Seigneur lui accorde alors, quel profit en retire-t-elle? 0 mes filles, il est tellement grand que l'on ne saurait en exagérer le prix. Bien que l'on ne puisse expliquer ces faveurs, elles demeurent parfaitement gravées dans le plus intime de l'âme, et l'on n'en perd jamais le souvenir. Mais, ajouterez-vous, si elles n'ont aucune image qui les représente, et si les puissances ne peuvent les com­prendre, comment peut-on s'en souvenir? J'avoue que je ne le comprends pas non plus. Ce que je comprends, c'est que l'âme en garde des idées tellement bien gra­vées sur la grandeur de Dieu, que quand même elle n'aurait pas la foi pour lui enseigner qui il est et l'obliger à le reconnaître pour son Dieu, dès ce moment elle l'adorerait comme tel. Voilà ce que fit Jacob quand il vit l'échelle mystérieuse1. Il dut comprendre alors d'autres secrets qu'il ne put expliquer ensuite. Supposé qu'il n'ait vu qu'une échelle le long de laquelle des anges descendaient et montaient, sans posséder une lumière intérieure plus grande, il n'aurait pas eu connaissance des hauts mystères renfermés dans cette vision. Je ne sais si je m'explique bien, car, quoi­que j'aie entendu parler de ce point, j'ignore si mes souvenirs sont fidèles. De son côté, Moïse ne put pas raconter, non plus, tout ce qu'il avait vu dans le buisson2, mais seulement ce que Dieu lui commanda de révéler. Or, si Dieu ne lui avait pas manifesté avec certitude des choses secrètes pour lui faire voir et croire que c'était bien lui son Dieu qui parlait, il ne

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1. Réminiscence de la Bible : Gen., XXVIII, 13.

2.Autre réminiscence de la Bible : Ex.. III, 2.

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se fût jamais exposé à des épreuves si grandes et si nombreuses. Il dut découvrir, à la vue de ce buisson ardent, des vérités tellement profondes, qu'elles lui donnèrent le courage d'entreprendre ce qu'il a accompli pour le peuple d'Israël.

   Ainsi donc, mes Sœurs, nous ne devons pas chercher des raisons pour comprendre les secrets de Dieu. Dès lors que nous croyons qu'il est tout-puissant, évidem­ment nous devons croire également qu'un ver de terre, aussi faible que nous, est incapable de comprendre ses grandeurs. Rendons-lui les plus vives actions de grâces de ce qu'il daigne nous en faire connaître quelques-unes. Je voudrais trouver une comparaison pour essayer de vous donner quelque idée du sujet que je traite; mais il n'y en a, ce me semble, aucune, qui soit juste. Toutefois je vous donne la suivante.

  Vous entrez, je suppose, dans l'appartement d'un roi ou d'un grand seigneur que l’on appelle, je crois, le salon. Là se trouvent toutes sortes de cristaux, de vases précieux et d'objets rares, disposés de telle sorte que vous les voyez pour ainsi dire tous en entrant. On me conduisit un jour dans un salon de ce genre au palais de la duchesse d'Albe, où les Supérieurs, sur les instances de cette dame, m'avaient commandé de me rendre au cours d'un voyage1. Je fus toute stupé­faite en entrant dans cette salle, et je me demandais à quoi pouvait servir tout cet amas d'objets. Je vis que la variété de tant de créatures pouvait m'aider à louer Dieu, et maintenant je considère avec étonnement comment tout cela me sert pour mon sujet. Je restai là quelque temps. Mais il y avait tant de choses à voir qu'à peine sortie j'avais tout oublié; je ne me rappelai plus un seul de tous ces objets divers : on dirait que

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1. En allant de Salamanque à la fondation de Ségovie en février 1574.  Fondations, XXI.

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je ne les ai jamais vus, et il me serait impossible de dire de quelle sorte ils étaient; je n'en ai plus qu'un souvenir confus.

  Ainsi en est-il dans le ravissement dont je parle. L'âme est tellement bien unie à Dieu qu'elle ne fait qu'une même chose avec lui ; elle est placée dans l'appar­tement de ce ciel empyrée que nous devons avoir au plus intime de nous-mêmes. Il est clair, en effet, que si Dieu est dans l'âme, il doit occuper quelques-unes de ces demeures. Mais bien que l'âme soit dans l'extase, Dieu ne veut pas toujours qu'elle voie les secrets de ces demeures. La joie de posséder Dieu produit en elle un tel ravissement qu'un si grand bonheur lui suffit. Parfois cependant il plaît à Dieu de la tirer de cette ivresse, et de lui montrer aussitôt ce qu'il y a dans cette demeure. Lorsqu'elle est revenue à elle-même, elle se rappelle les merveilles qu'elle a contemplées. Mais elle ne peut encore les exprimer, et sa nature ne saurait par elle-même voir au-delà de ce que Dieu a voulu lui montrer surnaturellement.

  Je semble donc avouer que l'âme a vu et qu'il s'agit d'une vision imaginaire. Non, je ne veux rien dire de semblable; ce n'est point de cela que je traite, mais de la vision intellectuelle. Vu mon ignorance et mon peu d'esprit, je ne sais rien dire de bien. Voilà pourquoi il est clair que si j'ai réussi à m'exprimer dans ce que j'ai dit jusqu'à présent sur cette oraison, il ne faut pas me l'attribuer.

  Pour moi, je suis persuadée que, si une âme ne comprend pas certains de ces secrets de Dieu dans les ravissements dont elle est l'objet, il ne s'agit pas de ravissements véritables, mais de quelque faiblesse naturelle. Il peut arriver en effet aux personnes d'une complexion délicate, comme à nous autres femmes, de faire un effort d'esprit excessif et de rester ainsi absor­bées, comme je crois l'avoir dit en traitant de l'oraison

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de quiétude. Cette faiblesse n'a rien de commun avec les ravissements. Quand le ravissement est véritable, croyez bien que Dieu attire l'âme tout entière à lui-même ; et comme il s'agit d'un véritable ravissement, Dieu, qui la regarde comme sa propriété et désormais son Épouse, lui découvre peu à peu quelque petite partie du royaume qu'il lui a mérité ; or ce royaume, c'est lui, et si peu qu'elle découvre dans ce grand Dieu, c'est toujours beaucoup. Il ne permet pas qu'elle soit troublée par personne, ni par ses puissances, ni par ses sens; mais il fait aussitôt fermer toutes les portes de ces demeures; il n'y a que celle où il réside qu'il laisse ouverte pour nous y donner entrée. Bénie soit une telle miséricorde ! et combien sont vraiment malheureux ceux qui ne veulent pas en profiter et perdent un tel Maître.

 

© Robert Hivon 2014     twitter: @hivonphilo     skype: robert.hivon  Facebook et Google+: Robert Hivon