Dieu a une autre manière de parler à l'âme qui, ce me semble, revêt de sa part tous les caractères de la certitude. Il lui parle dans une certaine vision intellectuelle dont je traiterai plus loin. Or, sa parole se fait si bien sentir au plus intime de l'âme, en termes si clairs pour son ouïe et d'une façon si secrète, que le mode même dont elle la comprend et les effets qui sont produits par la vision lui donnent l'assurance et la certitude que le démon ne peut y avoir aucune part. Les effets admirables qui découlent de ces paroles portent à croire qu'elles viennent de Dieu. Au moins, on a l'assurance qu'elles ne procèdent pas de l'imagination. Et si l’on y réfléchit, on peut toujours avoir cette assurance, pour les raisons suivantes.
La première raison pour laquelle les paroles qui viennent de Dieu diffèrent de celles qui sont le produit de l'imagination consiste dans leur clarté. Les paroles divines sont tellement claires qu'il ne peut manquer une seule syllabe à ce que l’on a entendu sans que l’on s'en aperçoive; on se souvient même si elles ont été dites avec telle ou telle expression, bien que le sens
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soit absolument le même. Les paroles, au contraire, qui viennent de l'imagination ne sont jamais aussi claires, ni aussi distinctes, mais elles ressemblent à une chose à demi rêvée.
La seconde raison, c'est que bien souvent on ne pensait point aux choses que l'on entend. Ces paroles se font entendre à l'improviste et parfois au milieu d'une conversation. Bien des fois elles répondent à une pensée qui passe rapidement ou que nous avons eue précédemment; mais très souvent elles se rapportent à des choses dont on ne se souvient pas avoir jamais eu la pensée qu'elles seraient ou pouvaient être. Voilà pourquoi l'imagination ne pouvait pas les fabriquer et ainsi tromper l'âme en lui représentant ce qu'elle n'a ni désiré, ni voulu, ni connu.
La troisième raison c'est que, quand il s'agit des paroles divines, l'âme est comme une personne qui les entend, tandis que quand il s'agit des paroles qui viennent de l'imagination, elle est comme une personne qui compose peu à peu ce qu'elle veut qu'on lui dise.
La quatrième raison, c'est qu'il y a une très grande différence entre ces paroles: une seule parole divine embrasse beaucoup de choses, que notre entendement ne pourrait trouver de sitôt.
La cinquième raison, c'est que ces paroles divines ont une certaine vertu que je ne saurais expliquer et donnent souvent à comprendre beaucoup d'autres choses que celles qu'elles expriment par le son. Je traiterai ailleurs avec plus d'étendue de ce mode de comprendre ; c'est une chose très délicate et qui porte beaucoup à louer Notre-Seigneur.
Comme cette manière de comprendre, ainsi que les différences qu'il y a entre les paroles qui viennent de Dieu ou non, ont provoqué de vives angoisses chez certaines personnes, en particulier chez une qui les avait entendues, il pourrait y en avoir d'autres qui ne
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réussiraient pas à se tranquilliser. Cette personne dont je parle apportait, je le sais, toute son attention à ces choses, car elle recevait très souvent cette grâce de Notre-Seigneur. Ce qui la préoccupait surtout alors dans les débuts, c'était la crainte que ce ne fût l'œuvre de l'imagination. Quand les paroles que l'on entend sont l'œuvre du démon, on arrive beaucoup plus promptement à s'en rendre compte. Ses artifices toutefois sont tellement subtils qu'il sait bien contrefaire l'esprit de lumière; mais ce sera, à mon avis, dans les paroles. Il les dit d'une manière très claire, et l’âme n'a pas plus de doute que quand c'est l'esprit de vérité qui les prononce. Ce qui dépasse son pouvoir, c'est de contrefaire les effets dont j'ai parlé; il ne produit ni cette paix ni cette lumière qu'apportent les paroles divines, mais plutôt l'inquiétude et le trouble. Voilà pourquoi il nuira peu à l'âme, ou même il ne lui portera aucun dommage, si elle est humble, et si, malgré tout ce qu'elle entend, elle n'ose rien faire que d'après les avis que j'ai donnés plus haut.
Supposé que Dieu fasse des faveurs et des caresses, l'âme doit considérer avec soin si elle se croit meilleure pour cela. Mais si, au fur et à mesure que les paroles qu'elle entend deviennent plus tendres, elle ne conçoit pas de plus vifs sentiments de confusion, elle doit croire que ces paroles ne viennent pas de l'esprit de Dieu. Il est certain, en effet, que quand elles viennent de Dieu, l'âme conçoit d'autant moins d'estime d'elle-même que ces faveurs se multiplient : elle se souvient davantage de ses péchés et oublie ses progrès dans le bien; plus aussi elle applique sa volonté et sa mémoire à poursuivre uniquement la gloire de Dieu, sans rechercher son propre intérêt; plus elle craint de s'éloigner tant soit peu de la volonté divine, et plus enfin elle demeure persuadée qu'elle n'a jamais mérité de telles faveurs, mais l'enfer lui-même. Lorsque
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Toutes les grâces et faveurs reçues dans l'oraison produisent ces effets, l'âme ne doit pas se laisser aller au trouble, mais au contraire mettre toute sa confiance dans la miséricorde de Dieu, qui est fidèle et ne la laissera pas tomber dans les pièges du démon. Elle fera bien néanmoins de se tenir toujours sur ses gardes. Les âmes que Dieu ne conduit pas par cette voie s'imagineront peut-être que l'on peut ne pas écouter les paroles qui sont dites, ou que, s'il s'agit de paroles intérieures, on peut s'en distraire de façon à ne pas les entendre, et qu'ainsi on n'est pas exposé à tant de dangers. A cela je réponds que c'est impossible. Il n'en est pas de même des paroles qui viennent de l'imagination; nous y remédions lorsque nous modérons les désirs que nous avons de certaines choses et que nous nous appliquons à mépriser ce qui nous est présenté par l'imagination. Quant aux paroles qui viennent de Dieu, tout moyen de s'y opposer est inutile. Lorsque c'est lui qui parle, il fait si bien taire toutes les autres pensées et prêter attention à ce qu'il dit, qu'il serait plus facile, ce me semble, et je le crois, à une personne qui a l'ouïe très fine de ne pas en entendre une autre qui lui parlerait d'une voix forte; elle pourrait en effet s'en distraire et appliquer son entendement et sa mémoire à autre chose. Quand il s'agit des paroles divines, ce moyen n'est pas en notre pouvoir; il est impossible de se boucher les oreilles et de penser à autre chose qu'à ce que l'on nous dit. Celui qui a arrêté le soleil, à la prière de Josué1, je crois, peut aussi arrêter nos puissances et toutes nos facultés intérieures. Aussi l'âme voit clairement qu'il y a un autre Maître plus puissant qu'elle qui commande dans le Château; et cette vue la remplit de dévotion et d'humilité. Il n'y
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1. Réminiscence de la Bible: Josué, X, 12.
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a donc aucun moyen de ne pas l'entendre, quand il parle. Plaise à Sa Majesté de nous faire la grâce de ne nous appliquer qu'à lui plaire et de vivre dans l'oubli de nous-mêmes, comme je l'ai dit ! Ainsi soit-il ! Dieu veuille que j'aie réussi à faire comprendre ce que je désirais marquer dans ce chapitre, et à donner des avis dont profiteront les âmes qui se trouvent dans l'état dont il a été question!