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CHAPITRE III
Dieu a un autre moyen de réveiller l'âme. Bien que cette faveur soit en quelque sorte plus haute que les précédentes, elle peut être plus dangereuse. Aussi je veux m'y arrêter quelque peu. Il s'agit des paroles que Dieu adresse à l'âme de beaucoup de manières; les unes semblent venir du dehors, les autres du plus intime de l'âme; tantôt elles se font entendre à la partie supérieure, tantôt elles sont tellement extérieures qu'on les entend par les oreilles comme le son d'une voix articulée.
Parfois et même souvent il peut y avoir illusion, surtout chez les personnes faibles d'imagination ou mélancoliques, je dis, notablement mélancoliques. A mon avis, il n'y a pas à faire cas de ce que disent ces deux sortes de personnes, alors même qu'elles affirmeraient qu'elles voient, qu'elles entendent et qu'elles comprennent. On ne doit pas, non plus, les troubler, en leur disant que c'est le démon qui leur parle. Il faut seulement les écouter comme des personnes malades. La prieure ou le confesseur à qui elles confient leur âme leur recommanderont de ne pas attacher d'impor-
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P945 CHAPITRE TROISIÈME
tance à ces choses, puisque ce n'est pas là l'essentiel pour servir Dieu, et que le démon en a trompé beaucoup par cette voie. Néanmoins, pour ne pas les affliger au-delà de ce que leur humeur leur fait endurer, on ajoutera que probablement elles ne seront pas de ce nombre. Si on leur disait que c'est là un effet de la mélancolie, on n'en finirait jamais avec elles; elles jureraient qu'elles voient et qu'elles entendent ce qu'elles racontent, parce qu'elles le croient ainsi.
Il faut, néanmoins, avoir soin de les éloigner de l'oraison, et les engager le plus possible à ne point faire cas de ces choses, car le démon a coutume de se servir de ces personnes malades pour nuire à d'autres, s'il ne peut leur nuire à elles-mêmes. Cependant, qu'il s'agisse de personnes malades ou saines, il faut toujours se défier de ces choses jusqu'à ce que l'on comprenne quel en est l'esprit. Aussi, je dis que, dans les débuts, le mieux est de les combattre sans cesse. Si elles viennent de Dieu, cette résistance sera un moyen de réaliser de plus notables progrès; plus on met ces faveurs à l'épreuve, plus elles augmentent; oui, il en est vraiment de la sorte. Toutefois il ne faut pas pour cela contraindre beaucoup les âmes, ni les jeter dans le trouble ; car, en réalité, elles ne peuvent faire davantage.
Pour revenir aux paroles que l'âme entend, je dis que, nonobstant la manière dont elles lui sont adressées, elles peuvent venir de Dieu, et même du démon ou de la propre imagination. J'espère arriver, avec l'aide de Dieu, à exposer les différences qui les distinguent et les marques auxquelles on reconnaît celles qui sont dangereuses.
Il y a beaucoup d'âmes adonnées à l'oraison qui les entendent; mais ne vous imaginez pas, mes Sœurs, que c'est mal de les croire ou de ne pas les croire. Quand elles ne s'adressent qu'à vous et qu'elles ont
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P946 SIXIÈMES DEMEURES
pour but de vous réjouir ou de vous avertir de vos fautes, peu importe alors de savoir quel en est l'auteur, ou qu'elles sont un effet de l'illusion. Je veux vous donner un avis: ne croyez pas, alors même qu'elles seraient de Dieu, que vous serez meilleures pour cela; n'oublions point que Notre-Seigneur a parlé bien souvent aux Pharisiens, et que toute la perfection consiste à tirer profit de ses paroles. Quant à la moindre parole qui ne serait pas absolument conforme à la sainte Écriture, vous n'en ferez pas plus de cas que si vous l'entendiez de la bouche même du démon. Si elle vient de la faiblesse de l'imagination, on doit la regarder comme une tentation contre les vérités de la foi. Ainsi donc, il faut y résister toujours, pour s'en débarrasser; et vous y réussirez d'autant mieux qu'elles ont peu de force.
Je reviens à ce que je disais tout d'abord. Que ces paroles viennent de la partie intime de l'âme, ou de sa partie supérieure, ou du dehors, peu importe; or elles peuvent toutes venir de Dieu. Les marques les plus certaines, à mon avis, pour reconnaître qu'elles viennent de lui sont les suivantes.
La première et la plus sûre consiste dans l'autorité et l'empire qu'elles apportent avec elles; elles sont paroles et œuvres tout à la fois. Je veux m'expliquer davantage. Voilà une âme qui se trouve dans la tribulation et le trouble dont il a été question plus haut; elle est plongée dans l'obscurcissement d'esprit et dans la sécheresse. Or une seule parole comme celle-ci : Ne t'afflige point, suffit pour lui rendre le calme ; elle n'a plus de peine; elle est inondée de la lumière divine; il ne lui reste plus rien de cette affliction, quand précédemment il lui semblait que le monde entier et tous les savants réunis eussent été impuissants, malgré leurs efforts et leurs raisonnements, à la dissiper. Est-elle affligée parce que son confesseur ou d'autres personnes lui ont dit que ce qui passe en elle vient du démon ?
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ou bien est-elle toute remplie de crainte? Une parole de ce genre : C'est moi, ne crains point, lui enlève toutes ses craintes et la laisse tellement remplie de consolations, que personne, semble-t-il, ne serait capable de lui faire croire autre chose. Est-elle très préoccupée de certaines affaires importantes, et se demande-t-elle quelle en sera l'issue? Si elle entend qu'elle doit être tranquille et que tout réussira, elle a immédiatement la certitude qu'il en sera de la sorte, et elle n'a plus de préoccupation1. Il en est de même de beaucoup d'autres choses.
La seconde marque à laquelle on reconnaît que ces paroles viennent de Dieu consiste dans la paix profonde dont l'âme est inondée; elle se trouve dans un recueillement plein de dévotion et de paix; elle est toute prête à chanter les louanges de Dieu. 0 Seigneur ! si une seule de vos paroles que vous nous communiquez par un de vos pages (puisque ce n'est pas vous qui nous parlez, dit-on, dans cette sixième Demeure, mais quelqu'un de vos anges) a tant de pouvoir, quelle jubilation ne répandez-vous pas vous-même dans l'âme que l'amour attache à vous, comme il vous attache à elle !
La troisième marque à laquelle on reconnaît que ces paroles viennent de Dieu consiste en ce qu'elles ne s'effacent pas de longtemps de la mémoire; quelques-unes même ne s'oublient jamais. Il n'en est pas ainsi de celles qui nous viennent de la terre, je veux dire des hommes même les plus graves et les plus savants; comme elles ne sont pas aussi profondément gravées dans la mémoire que celles de Dieu, elles s'en effacent bientôt. De plus, si elles se rapportent à des choses futures, on ne leur accorde pas autant de foi. Celles de Dieu impriment la certitude la plus profonde. Quand
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1. Vie, ch. xxv.
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parfois il s'agit de choses en apparence absolument impossibles, et que l'entendement se demande si elles s'accompliront ou non, qu'il doute, ou qu'il est quelque peu hésitant, l'âme néanmoins garde une telle assurance de les voir se réaliser qu'elle ne saurait partager ses doutes. Bien que le cours des événements semble tout à fait opposé à la parole qu'elle a entendue et que des années nombreuses se soient écoulées depuis lors, elle ne perd jamais la pensée que Dieu saura trouver pour la réaliser d'autres moyens que les hommes ne connaissent pas, et qu'enfin sa parole doit s'accomplir, comme en réalité elle s'accomplit. Sans doute, je le répète, l'âme ne manque pas de souffrir quand elle voit tous les obstacles qui s'y opposent. Au moment où elle l'a entendue, elle était persuadée qu'elle venait de Dieu; mais lorsqu'il s'est écoulé depuis lors un long espace de temps et qu'elle n'est plus sous l'impression du début, il s'élève en elle un doute, et elle se demande si elle a été trompée par le démon ou victime de son imagination; néanmoins au moment où elle entend cette parole, elle n'en a aucun doute et elle mourrait plutôt pour en soutenir la vérité. Toutefois, je le répète, que ne fera pas le démon avec toutes ces imaginations qu'il représente à l'âme! Il la plonge dans la peine et le découragement, surtout s'il s'agit d'une affaire dont il voit que le succès doit contribuer au plus grand bien des âmes, ou procurer à Dieu beaucoup d'honneur et de gloire, et que cette affaire offre de sérieuses difficultés. Il réussit du moins à affaiblir la foi; et c'est un très grave préjudice qu'il cause à l'âme quand il l'amène à ne pas croire que Dieu a assez de pouvoir pour réaliser des choses qui dépassent la portée de notre entendement.