Vous vous demanderez peut-être pourquoi j'ai dit qu'il y a plus de sécurité en cet état que dans les autres. Voici, à mon avis, quelles en sont les raisons. La première, c'est que le démon ne doit pas pouvoir donner jamais une peine savoureuse comme celle dont j'ai parlé : il dépend de lui de donner une saveur et un plaisir qui paraissent spirituels; mais unir une peine et une peine si vive à la paix et aux goûts spirituels de l'âme, cela est au-dessus de ses forces qui n'atteignent que l'extérieur; aussi, les peines qu'il donne ne sont jamais, à mon avis, accompagnées de saveur ou de paix; elles sont plutôt pleines d'inquiétude et de trouble. La seconde raison, c'est que cette tempête de suavité pour l'âme vient d'une région qui est bien différente de celle où il exerce son empire. La troisième,
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P94 SIXIÈMES DEMEURES
c'est que l'âme est enrichie des biens les plus précieux; aussi est-elle dans une disposition presque constante de souffrir pour Dieu et de désirer beaucoup d'épreuves ; elle est, en outre, plus que jamais résolue de se séparer de toutes les joies et conversations du monde, sans parler d'autres choses de ce genre.
Il est bien clair que cela ne peut être l'effet d'une illusion, car malgré nos efforts pour nous procurer cette faveur, nous ne pourrions la contrefaire. Elle est si évidente que l'âme ne peut nullement s'y tromper; je dis qu'elle ne peut croire qu'elle l'a quand elle ne l'a pas, ni douter de sa réalité quand elle la possède. Si quelque doute lui reste, elle doit savoir qu'il ne s'agit pas de ces véritables élans vers Dieu dont j'ai parlé. Je dis : si elle doute qu'elle les a eus ou non ; car ces élans se font sentir avec autant d'évidence qu'une voix puissante qui frappe nos oreilles.
Il n'y a, non plus, aucune apparence que ce soit un effet de la mélancolie, parce que la mélancolie ne produit et ne forge ses illusions que dans l'imagination. La faveur dont je parle procède, au contraire, de l'intérieur de l'âme. Il est possible que je me trompe, mais tant qu'un homme expérimenté ne m'aura pas donné d'autres raisons, je m'en tiendrai à mon opinion. Je connais une personne qui a été remplie de crainte par rapport à ces illusions dont je parie. Mais elle n'a jamais pu avoir le moindre doute sur cette oraison.
Notre-Seigneur a encore d'autres moyens de réveiller l'âme. Quelquefois, elle est occupée à prier vocalement, ou elle ne pense à rien d'intérieur, quand tout à coup elle est, ce semble, enflammée d'une manière délicieuse, comme si soudain elle respirait un parfum tellement pénétrant qu'il se répandît dans tous ses sens. Je ne dis pas que c'est un parfum ou quelque chose de cette sorte, mais je me sers de cette comparaison pour montrer comment il est donné à l'âme de sentir que
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P943 CHAPITRE DEUXIÈME
l'Époux est là et excite en elle le désir suave de jouir de sa présence. Elle se trouve alors préparée à accomplir de grandes œuvres pour Notre-Seigneur et à ne rien négliger pour procurer sa gloire. Cette faveur à la même source que ces flammes d'amour dont j'ai parlé. Mais ici rien ne saurait lui causer de la peine; les désirs mêmes qu'elle a de jouir de Dieu ne lui en donnent point. Voilà ce que l'âme sent le plus ordinairement. Il me semble, en outre, qu'elle n'a rien à craindre ici pour plusieurs des raisons que j'ai déjà exposées; elle n'a qu'à s'appliquer à recevoir cette faveur avec actions de grâces.