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CHAPITRE II

 

Elle traite de certains moyens par lesquels Notre-Seigneur réveille l'âme; et où il semble qu'il n'y ait rien à craindre, bien qu'il s'agisse d'une faveur très élevée. Ce sont là de grandes grâces accordées à l'âme.

 

  Il semble que nous nous sommes bien éloignées de notre petite colombe; et cependant nous ne l'avons pas abandonnée; car ce sont ces souffrances dont nous avons parlé qui lui font prendre un vol plus élevé. Commençons maintenant à parler de la manière dont l'Époux se conduit envers elle; voyons comment, avant d'être complètement tel à son endroit, il se fait vivement désirer. Il emploie des moyens si délicats que l'âme elle-même ne les comprend pas, et je ne crois pas pouvoir en parler de façon à en donner l'intelligence, si ce n'est à celui qui les connaît par expérience. Ce sont des impulsions tellement délicates et subtiles qui partent du plus intime de l'âme, que je ne trouve aucune comparaison qui puisse en donner une idée exacte. Elles sont bien différentes de tout ce que nous pouvons nous procurer ici-bas par nos pro­pres efforts, et même des goûts surnaturels dont j'ai parlé. Bien souvent, tandis que l'âme est distraite et qu'elle ne pense même pas à Dieu, Sa Majesté la réveille subitement; on dirait un éclair qui passe de suite, ou un coup de tonnerre ; cependant elle n'entend aucun bruit, mais elle comprend très bien que Dieu l'appelle; elle le comprend si bien que parfois, surtout dans les débuts, elle est toute tremblante et se plaint

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Même quoiqu'il n'y ait pourtant rien qui la fasse souffrir. Elle sent qu'elle a été blessée d'une manière ineffablement suave; mais elle ignore qui l'a blessée, et comment elle l'a été. Elle voit que cette blessure est un don précieux et elle voudrait ne jamais en guérir. Elle ne peut s'empêcher de proférer même extérieure­ment des plaintes toutes d'amour à son Époux, parce qu'elle comprend qu'il est là et qu'il ne veut pas se manifester, ni lui permettre de jouir de sa présence. Si sa peine est très vive, elle est en même temps pleine de suavité et de douceur. Voudrait-elle ne pas la ressentir, qu'elle ne le pourrait; son désir serait, au contraire, de n'en être jamais délivrée; car elle goûte un bonheur beaucoup plus pur que dans l'ivresse spirituelle de l'oraison de quiétude, où il n'y a cepen­dant aucune souffrance.

  Je m'évertue de mon mieux, mes Sœurs, pour vous donner à comprendre cette opération de l'amour, mais je ne sais comment y réussir; car il semble qu'il y a contradiction dans ce que je vous dis; en effet je vous affirme que le Bien-Aimé montre clairement qu'il est avec l'âme ; par ailleurs, qu'il paraît l'appeler par un signe tellement certain qu'elle ne peut en douter ; c'est un coup de sifflet si pénétrant qu'elle ne peut pas ne pas l'entendre. Car, à mon avis, lorsque l'Époux qui est dans la septième Demeure parle ainsi, sans cependant formuler de paroles distinctes, tout ce qui se trouve dans les autres Demeures n'ose plus remuer, ni les sens, ni l'imagination, ni les puissances.

  0 mon Dieu, ô Tout-Puissant ! que vos secrets sont profonds! Que les choses spirituelles sont différentes de tout ce que nous pouvons voir et comprendre ici-bas, puisque je ne trouve aucune comparaison pour vous expliquer une faveur si petite pourtant auprès des merveilles que vous accomplissez dans les âmes! Cette faveur opère un tel effet que l'âme se

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Consume de désirs; elle ne sait que demander, car il lui semble évident que son Dieu est avec elle. Vous me direz peut-être : Mais si elle comprend cela, qu'est-ce qu'elle désire ? qu'est-ce qui lui cause de la peine ? quel bien plus grand souhaite-t-elle ? Je l'ignore. Je sais seulement que cette peine semble la pénétrer jusqu'aux entrailles, et quand la flèche qui l'a blessée en est reti­rée, il semble vraiment qu'elle les entraîne à sa suite, tant est vif le sentiment d'amour qu'elle éprouve.

  Je me demande en ce moment si cet état ne viendrait pas de ce que quelque étincelle s'est échappée de ce brasier d'amour qui n'est autre que mon Dieu et est tombée sur l'âme pour lui faire sentir les ardeurs de ce feu. Mais comme elle n'était pas encore assez puis­sante pour la consumer et que ce feu est si suave, elle reste avec sa peine; tel est l'effet que l'étincelle a pro­duit en touchant l'âme. C'est, ce me semble, la meilleure comparaison que j'aie pu trouver. Cette douleur suave, qui ne mérite pas le nom de douleur, n'est pas toujours la même. Tantôt elle dure longtemps, tantôt elle passe vite, selon qu'il plaît au Seigneur de la communiquer, car ce n'est pas là une faveur que l'on puisse se procurer par une industrie humaine; mais bien qu'elle dure parfois longtemps, elle disparaît pour revenir; enfin elle n'est jamais dans le même état. Voilà pourquoi elle n'embrase pas complètement l'âme, car lorsque l'âme est sur le point de prendre feu, l'étincelle s'é­teint, et l'âme éprouve encore le désir d'endurer cette douleur pleine d'amour que lui cause l'étincelle.

  Il n'y a nullement lieu de craindre que cet état provienne de notre propre nature, de la mélancolie, des pièges du démon ou d'une illusion, car les senti­ments dont l'âme est animée manifestent bien qu'ils prennent leur source à cette demeure où habite le Dieu immuable. Les effets produits ne ressemblent pas à certains sentiments de dévotion où la grande

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Ivresse des goûts spirituels peut nous occasionner quelque doute. Ici, les sens et les puissances n'éprouvent aucune ivresse spirituelle ; ils regardent et se demandent ce qui se passe, sans y jeter le moindre trouble, et, à mon avis, ils ne peuvent ni accroître ni enlever la peine si délicieuse où est l'âme.

  Celui qui aura véritablement reçu de Notre-Seigneur cette faveur comprendra facilement ce que je dis; il lui en rendra les plus vives actions de grâces, car il n'a pas à y craindre l'illusion. Néanmoins il doit avoir une crainte extrême de se montrer ingrat après une si haute faveur, s'efforcer de servir Dieu et de perfec­tionner toutes ses œuvres; il verra alors jusqu'où il montera et comment il sera toujours comblé de nou­veaux dons. Je connais une personne qui a été favo­risée de cette grâce durant quelques années; elle en était au comble du bonheur. S'il lui avait fallu pour l'amour de Dieu endurer pendant une foule d'années les épreuves les plus sensibles, elle se serait considérée comme largement payée par un tel bienfait. Qu'il en soit béni à jamais ! Ainsi soit-il !

 

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